jeudi 20 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 27

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« De l’amour et de la pensée, c’est ici le confluent subtil.

La page blanche luit devant moi. » André Gide, Les nourritures terrestres


C’est là que je me tiens : 

Juste au confluent, où amour et pensée se rejoignent.

Amour et pensée se nourrissent.


C’est là que je me tiens :

Sur cette rive étroite et si peu fréquentée.

C’est là que j’attends.


C’est là que je me tiens :

Les passants y sont si peu nombreux

Qu’il y règne un silence presque total.


Hormis les moineaux qui vocifèrent

Cherchant à couvrir l’incessant cortège des humains

Dans un bruit constant de moteurs.


C’est là que je me tiens :

Que j’attends l’hypothétique rencontre

Le moment infiniment tendre et voluptueux

Où la pensée s’allie à l’amour

Pour révéler le poème enfoui


C’est là le chemin étroit que je suis

La porte étroite que je pousse

Loin des hypocrisies à la mode


C’est là que j’attends, une larme au coin des yeux.

L’enfant que j’héberge pleure de se sentir en échec.

Je m’en vais par ce chemin le tenant par la main

« Il ne faut pas plier, enfant, il faut te battre »

Mais peut-être ai-je tort d’utiliser ces mots là.


L’enfant pleure

Je le prend par la main.

On prétend qu’il ne veut pas.

On prétend, on parle à sa place.

Mais lui pleure de ne pas y arriver.

Il pleure d’être comme moi sur ce sentier étroit

Qui nous conduit à vivre et parfois simplement survivre

Pour ne pas s’avouer vaincu.


C’est là que la larme à l’oeil

Je regarde s’en aller d’autres enfants

Combien parmi eux seront les naufragés du siècle ?


Ma vie est sur cette rive

Je tends mes mains dans le noir

Je voudrais sauver chaque vie

Comme la seule indispensable à notre propre survie


C’est là que je me tiens :

Sur ce seuil étroit

Avec la conscience de n’être qu’éphémère.

Je recueille les larmes de l’enfant

Je l’invite à se tenir droit dans la tempête.


On lui dit qu’il n’y arrivera pas

Alors nous prouverons le contraire :

Que les défaitistes ont bien tort

De considérer l’inégalité des chances

Comme une fatalité



Xavier Lainé

27 juin 2023


mercredi 19 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 26

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« J’écarte, de l’esprit et de la main, tous les voiles, jusqu’à n’avoir plus devant moi rien que de brillant et de nu. » André Gide, Les nourritures terrestres


Les apparences sont trompeuses.

Elles posent un voile sur toutes choses.

Elles nous laissent dubitatifs sur leur véracité.


Un voile, une brume, une fumée se pose.

Regard obscurci, j’avance.

Mon chemin hésite un peu.

Ce que mes yeux distinguent dans ce brouillard : 

Un frêle escarpement où mes pieds doivent avancer, en équilibre entre deux néants.


Deux néants imaginés.

Deux néants qui, le voile et la brume déchirés, se révèle être infiniment vivants.


Il me faut avancer encore, écarter les voiles, disperser les brumes, pour enfin voir.

Parfois mes mains s’agitent pour rien.

C’est mon esprit qui fabrique le camouflage du réel.

Un réel qui va, brillant, infiniment nu, jusqu’à m’accompagner sur des rivages inconnus.



Xavier Lainé

26 juin 2023


mardi 18 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 25

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)



« Que l’homme est né pour le bonheur, certes toute la nature l’enseigne. C’est l’effort vers la volupté qui fait germer la plante, emplit de miel la ruche, et le coeur humain de bonté. » André Gide, Les nourritures terrestres


Quel esprit tordu viendrait nous prouver que la vie, survenant sur une petite planète rocheuse au bord de la Voie lactée, serait issue d’un effort constant, d’une tension vers quelque chose d’impossible à définir, d’une violence sans limite des plus forts sur les plus faibles ?

À accepter les vérités de ces esprits en déroute, nous voici au bord du gouffre creusé de nos mains.

Car ils nous conduisent à ceci : creuser notre propre tombe, détourner nos faibles esprits d’une réalité bien différente.


Nous ne sommes pas nés pour mener nos guerres intestines, semant déserts et misères partout.

Nous sommes ici pour bien autre chose : entretenir la flamme de la vie comme un diamant précieux surgi sur la Terre sans autre dessein que d’aimer, vivre en bonne entente avec nos semblables vivants.

S’il est un effort, c’est celui de rechercher toujours le volupté d’exister.

De laisser entrer, par la grand porte de la vie, l’amour immense des êtres qui nous entourent et qui nous offrent gracieusement, tout ce qui est nécessaire à notre chemin de vie.

Il y a volupté dans la croissance de la graine.

Il y a volupté dans le travail des abeilles à combler chaque alvéole de la ruche du miel délicieux.


Nous avons besoin de faire fructifier dans nos coeurs l’art de la bonté et de la bienveillance.

La tâche est ardue à qui veut s’y prêter.

Car tout l’art, pour la minorité qui possède, consiste à nous brouiller les pistes, à masquer l’essence même et le sel de nos existences.

Aimer, quoi qu’il arrive, aimer, « à tort et à travers », pour la seule volupté de vivre.




Xavier Lainé

25 juin 2023


lundi 17 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 24

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)




« Toi qui viendras lorsque je n’entendrai plus les bruits de la terre et que mes lèvres ne boiront plus sa rosée — toi qui, plus tard, peut-être me liras — c’est pour toi que j’écris ces pages ; car tu ne t’étonnes peut-être pas assez de vivre ; tu n’admires pas comme il faudrait ce miracle étourdissant qu’est ta vie. » André Gide, Les nourritures terrestres


C’est en effet miracle que de se réveiller matin, de se réveiller mutin.

Miracle d’ouvrir les yeux sur le monde, de voir le frémissement des feuilles dans le marronnier d’en face.

D’écouter et entendre le pépiement des moineaux et mésanges dans le feuillage d’été du noisetier.

C’est miracle qu’offre la vie qui se poursuit.


Miracle possible à goûter dès lors qu’on respire.

Et de s’en étonner.

Miracle d’autant plus possible qu’on sait que chaque jour pourrait être le dernier.

Qu’un jour mes doigts resteront immobiles et silencieux dans la blancheur d’un ailleurs au-delà de la vie présente.

Qu’il ne restera plus dans mon sillage que cette écume de mots demeurés inédits.


Je n’aurai pas la chance de Gide.

Mes mots disparaîtront dans le grand tumulte d’une fin de la toile.

Dans le silence de l’oubli.


Je n’aurai pas la chance de t’écrire par delà mon existence.

Moi aussi, un jour, je n’entendrai plus les bruits de la terre et mes lèvres n’en boiront plus la rosée.

Sentirai-je seulement la caresse des yeux sur l’océan des mots délaissés sur les pages murées dans les archives ?

C’est cependant pour toi, lecteur de passage que mes mots se déposent chaque jour.

Nous vivons, mais que faisons-nous de nos vies ?



Xavier Lainé

24 juin 2023


dimanche 16 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 23

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)



« Jette mon livre ; dis-toi bien que ce n’est là qu’une des mille postures possible en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu’un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu’un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, — aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est nulle part ailleurs qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah! le plus irremplaçable des êtres. » André Gide, Les nourritures terrestres


Les mots en sont jetés, comme dés que la table.

Les mots sont invitation à faire sécession, à quitter les rives obligées d’un devoir à accomplir, mais avec toujours moins de droits.

Quand ils font face à l’acharnement d’une poignée d’inconscients, prêts à tout pour maintenir leur pouvoir et leur profit, que valent les mots ?


Les mots en sont jetés comme les livres, en la mer où déjà se noie notre humanité.

Je ne sais si quelqu’un ferait aussi bien que moi.

J’en connais tant qui font bien mieux et qui savent faire des livres, eux.

Ça leur en donne, du poids, d’être entre deux couvertures à la devanture d’une librairie !


Mes mots sont jetés comme dés sur l’échiquier d’un monde où seuls rois et reines, protégés par quelques fous jouent une partie perdue d’avance.

La terre s’en remettra, c’est sûr, mais l’humanité, elle, aura fait naufrage.

Tous ne seront pas noyés.

Quelques uns en survivront mais dans quel état de barbarie ?

Elle est déjà tellement palpable dans les replis frileux d’une sécurité introuvable.

Introuvable car ceux qui sont aux commandes sont les ferments de toutes violences.


J’observe les regards ébahis lorsque je parle de Gide comme d’un précurseur à nos soulèvements paisibles, je me dis que ses livres ont dû être jetés quelque part dans cet océan d’inculture sciemment répandu, enflé, grossi pour satisfaire aux lois du commerce.

Je m’attache à ce que je fais, à ce que je tente de penser, à mes actes pour qu’ils ne soient pas en divorce de mes pensées.

Vivre sur cette terre, c’est se cramponner à quelques parcelles encore vierges ou rendues à leur virginité.

Mes mots se perdent dans un infime coin de toile.

Ils ne méritent sans doute pas la moindre attention.

Ils ne vous invitent qu’à penser par vous-mêmes, non à les suivre sur un chemin de vérité non établie.

La vie vaut bien mieux que toutes nos soumissions, volontaires ou involontaires.


Nous devons être les graines d’une espérance.

Elles ne germeront que dans l’humus de nos utopies.


Ils ne pourront pas dissoudre nos rêves, sauf à éradiquer toute forme d’humanité.

Ils s’y acharnent, mais il semble bien que le flot des résistance ne cesse de grossir.

 Leur violence est de plus en plus clairement exposée à nos regards qui savent, mais aussi sous les yeux des incrédules.

Tout l’art serait que ceux-ci apprennent à se construire hors des sentiers balisés par les pires.

Le mufle hideux est toujours présent derrière les atteintes à la moindre parcelle de liberté.


Le mots sont nos digues, le vivant notre raison d’être, l’amour et l’entraide sont nos armes.



Xavier Lainé

23 juin 2023