lundi 2 novembre 2026

Toujours l’amertume 15



-15-


Que se passe-t-il

Derrière les visages fatigués

Les fronts burinés

Les cernes sous les yeux

Les paupières lourdes

D’avoir trop lutté


Que se passe-t-il

Derrière les maquillages

Cette recherche de paraître

Autre que ce qu’on est

Pour ne pas dire

L’attrait du vide

Sous les pas chancelants


Que se passe-t-il

Derrière les bouteilles vides

Autour du banc 

Où dort enfin d’une sale ivresse

L’homme qui a tant souffert

D’être seul et oublié


Que se passe-t-il

Dans les fausses marques

Sur le dos d’enfants 

Qui cachent leur misère

Sous des apparences 

Jambes maigres à l’infini

Visages déjà marqués

D’avoir trop rêvé

À l’âge où le rêve 

Devrait être permis

Que se passe-t-il donc



Xavier Lainé

15 septembre 2026


dimanche 1 novembre 2026

Toujours l’amertume 14

 



-14-


Il y a l’Histoire

Et tout ce qu’elle contient 

D’histoires

Qui lui donnent corps

Pas celui des grands hommes

Mais celui des gens 

Des vrais qui chaque jour triment

Se battent souvent

Pour arracher un jour de survie

À une histoire

Dont on leur dit

De manuels en manuels

Qu’elle n’est pas la leur

Qu’ils n’en sont que les jouets

Entre les mains de plus puissants

Toujours riches et beaux

Gendres idéaux d’un monde

Dont ils ne seraient que les exclus


Il y a l’Histoire

Et puis celle passée sous silence

De moins en moins mais quand même

Puisque manuels sont faits

Par ceux qui sont puissants

Riches et beaux

Gendres idéaux d’un monde

Aux moeurs bourgeoises assurées


Il y a l’histoire

Et puis celle de ces migrants

Si souvent apatrides

Qu’ils n’ont pas vraiment de pays

Où poser leurs bagages



Xavier Lainé

14 septembre 2026


samedi 31 octobre 2026

Toujours l’amertume 13



-13-


Certes pas

De normalité

D’identité pure

Pas


Je suis 

Le résultat d’une histoire

Ou plutôt d’histoires croisées

Voguant d’un monde à d’autres

Jouant à saute-frontières

Selon les caprices de l’histoire

Celle que certains nomment grande

Qui n’est que la somme

D’une multitude


Certes pas

Dans le moule statique

Des idées reçues

Pas


Si je vous disais

Les baluchons à l’épaule

Un homme qui marche

Sans trop savoir où se rendre

Apatride malgré lui

Il marche

Il traverse des frontières

Sans trop s’en rendre compte

Il avance vers son destin 

Apatride

Il ne sait pas encore

Qu’il sera mon arrière-arrière-grand-père

Certes pas



Xavier Lainé

13 septembre 2026


vendredi 30 octobre 2026

Toujours l’amertume 12



-12-


Il faut toujours atteindre

La rive du lendemain

S’extirper difficilement

De la gangue de sommeil

Faire fuir fatigue accumulée

Se réveiller

Et se dire qu’on est vivant

Que les années passent

N’est pas grand chose 

Lorsqu’on se sent ainsi

Respirant et pensant

Dans un petit matin

Enfin rafraichi


Il faut toujours atteindre

Le rivage de la curiosité

Pas cette mer desséchée

Arborée à surface de Mars

Mais cet élan intérieur

Qui te rend insatiable

Qui te pousse chaque jour

À ouvrir de nouveaux livres

À te saouler de mots

Jusqu’à l’ivresse


Il faut toujours atteindre

Des sentiers inconnus

Se dire qu’on n’aura jamais fini

De découvrir ce qu’humain veut dire

Lorsqu’il s’élève un peu

Le nez au-dessus des flots immondes

Où nous appellent les fous d’argent

Les assoiffés de gloire



Xavier Lainé

12 septembre 2026


jeudi 29 octobre 2026

Toujours l’amertume 11

 


-11-


J’ai du prendre ma calculette

J’hésitais

Mes doigts n’étaient pas assez nombreux

Je ne pensais pas avoir tant vieilli

Et pourtant


54 ans 

Et la mémoire toujours vive

De ce jour

Un onze septembre 1973

Avec les chars dans Santiago

Et l’espoir avorté

Sous les coups et la torture

L’assassinat d’un président légitime


54 ans

Que médias et gouvernants se taisent

Auriez-vous entendu l’un d’eux

Émettre un son de compassion

Pour les milliers de disparus

Les doigts coupés de Victor Jara

La mort violente de Salvador Allende

Les auriez-vous entendus

Ces dirigeants qui récitent le mot démocratie

Pour mieux le vider de sa substance

En envoyer au tombeau

Peuples et migrants

À la misère les plus fragiles d’entre nous


Ne tendez pas l’oreille

Ça fait 54 ans que le silence pèse

Et que le crime, partout dans leur monde

Ne cesse de se reproduire



Xavier Lainé

11 septembre 2026