lundi 20 avril 2026

Écrire pour ne pas briller

 

Présentation de lecture Médiathèque de Reillanne, 28/03/2026

En juillet 2025, je reçus l’invitation à présenter mon travail d’écriture à la médiathèque de Reillanne (04), en mars 2026. Je découvrais alors que le thème du printemps des poètes serait « Liberté, Force vive déployée ». Je me mis à l’œuvre pour écrire trente textes où je m’interroge sur ma propre liberté et la découvre contrainte par des conditions sociales, économiques, politiques. Je proposais, avant leur publication à venir en livre, d’en donner lecture musicale. Bien évidemment, comment parler de ma liberté sans évoquer ce que Gaza lui impose. C’est au nom de cette invocation qu’il me fut demandé de ne pas lire les textes préparés, au nom d’un « devoir d’impartialité ». Je résolus de prendre cette censure avec humour et fis la lecture du texte si dessous, en préalable à celle d’extraits de mon dernier ouvrage paru, « Où que tu tombes » (éditions Ex Aequo, 2025). Les textes censurés devraient paraître, en 2026, aux éditions Ex Aequo que je remercie, sous le titre « À nos libertés conditionnelles ».

 

Au début fut l’écriture, pas grand-chose, juste des mots écrits d’une plume hésitante sur des cartes et des lettres.

La main se faisant plus habile, les carnets vinrent à la rescousse. De tous formats, ils recueillaient des images et pensées éparses, se faisaient journaux de voyage.

Écrire ne relevait et ne relève toujours d’aucune ambition particulière. C’était juste un outil, un moyen de rompre avec la solitude de l’adolescent timide, qui n’osait pas s’exprimer en public sans trébucher, balbutier.

Il semble que parfois on demeure cet adolescent-là, au fond. Bien sûr la vie adulte donne parfois l’illusion du contraire ; mais on ne change pas vraiment, on fait comme beaucoup en ce monde qui ne prête attention qu’aux apparences : on feint l’aisance, mais c’est du faux-semblant.

Alors écrire est ce moment où l’on se parle à soi-même, jusqu’au jour où on écrit un poème sur un mauvais papier de brouillon.


C’était dans une réunion syndicale. Il y avait autour de la table presque tous les corps de métiers, avec, entre autres, les cheminots du train des Pignes qui préparaient leur grève.

Je griffonnais un texte que j’intitulais « Regards ferroviaires ». Mon voisin, Jean Coste, lisait par-dessus mon épaule et me demanda ce texte. Il venait de créer, avec d’autres enseignants du Groupe Français d’Éducation Nouvelle (GFEN) une revue d’écritures (au pluriel s’il vous plait) : Filigranes avait trois ans (ou quatre, je ne sais plus).

Ce fut mon premier texte publié. Je tombais dans cette addiction préexistante et ne cessais plus d’écrire, sans trop savoir où aller et que faire de ces volumes accumulés. Fallait-il en faire quelque chose ?

Avec humilité, boulimique de lectures en tous genres, il m’était impossible de m’imaginer faire littérature.

Nous arrivions en 1999, au terme d’un siècle dont j’avais lu les horreurs dont il fut porteur.

J’étais né dans ce siècle-là. Nous allions passer dans un autre. Musset avait écrit, au crépuscule du XIXème, « Les enfants du siècle ». Il ne pouvait pas deviner en quelles tragédies le XXème saurait plonger.

J’écoutais les premières mesures du Requiem de Mozart. Il me vint d’écrire un « Requiem pour les enfants du siècle », pour tous ces enfants disparus, emportés par les guerres.

Je glissais ces textes dans la boite aux lettres des éditions de l’envol, au hasard de mes pérégrinations professionnelles. On en fit un joli petit livre accueilli froidement pas un pigiste, poète lui-même, qui considéra que ce n’était pas de la poésie. (Depuis, le problème s’est simplifié : les médias locaux, quand ils reçoivent mes livres, n’en parlent pas, à l’exception exceptionnelle du journal du département des Alpes de Haute Provence). Blessé tout de même un peu, à l’époque, dans mon élan, je considérai dès lors que je n’écrirai plus rien d’autre qu’une poésie qui parle du temps présent, une ethno ou anthropo-poésie qui se porte témoin du quotidien de mes frères humains.

Je n’écris pas de poésie, j’écris. Je regarde, je lis, je sens ce que le monde fait à tout un chacun.

Parfois on me dit que mes mots prennent parti. Peut-être, mais s’ils en prennent un, c’est celui de notre humanité commune parfois tellement maltraitée.

Je me moque des modes et du bien-pensant poétique qui contraint à écrire au second ou troisième degré au point que la métaphore ne parle plus : elle se tait et refuse de voir.

Arrivé au sixième ouvrage publié dans un monde éditorial qui se rétrécit sous les fourches des lois du marché, je regarde le chemin suivi, dont Filigranes accompagne toujours les pas. 

Je suis invité ici, en la Médiathèque de Reillanne, pour un printemps des poètes dont le thème est, sans rire, « Liberté, Force vive déployée ». Je ne suis pas coutumier de ces projecteurs qui placent l’écrivain sur le devant de la scène, demi-dieu adulé par une « clientèle » d’affidés.

Toujours un peu adolescent, malgré l’âge qui avance, je suis devant vous avec ma littérature qui n’en est pas une, mes poèmes un peu bancals, mes mots « embarqués » (comme l’écrivait Albert Camus), je vais donner voix à quelques textes de mon dernier ouvrage. J’aurais aimé vous lire le prochain mais vous attendrez qu’il apparaisse aux rayons des libraire qui voudront bien s’en encombrer.

L’important n’est pas que l’écriture fasse littérature, seuls les lecteurs peuvent en juger, ni que l’écrivain soit adulé, l’important est dans cette liberté d’écrire qui devrait pouvoir gagner toutes celles et tous ceux que ça démange. La culture n’est pas en haut d’une affiche, elle est dans le cœur et l’esprit de tout un chacun.

Xavier Lainé

Manosque, 26 mars 2026

Enflammer la Terre 3

 


-3-

 

Ne plus suivre

Vivre debout

Comme cette jeune fille

Debout

Elle chante

Sa voix porte

Loin dans les rues

Un message d’espoir

En persan

Même si je ne comprends

La profondeur de son chant 

Le dit

C’est un chant d’espoir

Que la foule reprend en refrain

Qui reste planté là

Entre mes deux oreilles

Chante en moi

La nuit et le jour

Sous les bombes

Refusant toute soumission

Au désespoir orchestré

Aux ruines répandues


Ne plus suivre

Demeurer debout

Et chanter à gorge déployée

Se moquer des bombes

Des sirènes de la police

Qui viennent réprimer

La manifestation d’un chant

Un chant 

C’est si peu

Et c’est déjà beaucoup



Xavier Lainé

3 mars 2026


dimanche 19 avril 2026

Enflammer la Terre 2

 


-2-


Enflammer la Terre

C’est ce que nous voyons

La Terre s’enflamme

Les humains s’entretuent

La misère ne fait que s’accroître

Nos enfants arrivent à l’âge adulte

Nos rêves eux ne cessent de pleurer


Enflammer la Terre

D’un chant d’amour

Nous en rêvions

Pourrions-nous encore

Ce serait miracle

À l’heure où sans un soupçon d’hésitation

Il s’en trouve toujours 

Pour obéir aux ordres absurdes

De tyrans solitaires

Enfermés dans leurs délires

Dans leur puissance sans partage


Enflammer la Terre

L’ensemencer pour qu’au moins

Nos enfants puissent découvrir

Que nous étions des graines

Capables d’autre chose

Que cette folie obsessionnelle

Qui gagne les esprits légers

Ignorants de l’histoire

Incapables de réfléchir

Plus loin que le bout de leur nez


Enflammer la Terre

Faire sécession



Xavier Lainé

2 mars 2026


samedi 18 avril 2026

Enflammer la Terre 1

 


-1-


Ainsi vont les affamés de puissance

Ils disent chasser un pouvoir

Ils bombardent une école


En quelque sorte

Ils ont raison

Le pouvoir est ici

Dans le partage et la transmission


Ce qu’ils visent est ailleurs

Les choses peu à peu

Deviennent plus claires


Ce qu’ils visent 

C’est notre humanité

Celle qui trouve moyen

Y compris sous les bombes

Ou parmi les ruines

De créer et rêver


Ce qu’ils croient enterrer

Ne peut toujours que germer

En plantes vigoureuses

Au printemps de l’humain


Comme ils sont avec nature

Ils le sont aussi avec nos frères et soeurs

Qui ne demandent rien d’autre

Que vivre chanter et danser

En riant de leurs discours absurdes

Cautionnés par le silence immonde

D’une solidarité blanche occidentale

Qui ne sait que souffler sur les braises



Xavier Lainé

1er mars 2026


vendredi 17 avril 2026

Âmes meurtries 28

 


-28-


Ma porte ouverte

J’irai panser les plaies

Plaies qui toujours s’ouvrent

Sous le poignard aveugle

Des bonnes consciences repues


Ma porte ouverte

Je laisserai entrer les cris

Les chants affolés

De peuples lentement 

Délibérément sabordés


Ma porte ouverte

Je tenterai encore de rêver

Que dans un acte d’amour sublime

Nous délaisserions

Les colonnes blindées des chiffres

Qui ne savent rien dire 

Des infinies souffrances infligées


Qui suis-je avec mes mots

Quelle prétention est la mienne

D’en faire digue

Contre l’inhumanité imposée

Derrière le visage avenant

Des représentants es-communications


Qui suis-je 

À me mettre en devoir

De renverser notre impuissance

Enfonçant coins de mots 

Et rompre les digues

D’un conformisme soumis



Xavier Lainé

28 février 2026


jeudi 16 avril 2026

Âmes meurtries 27

 


-27-


Si je me réveille

C’est d’un trop long cauchemar

Avec moi bien d’autres

Ne s’en réveillent pas

Ils passeront sous les radars

D’une actualité indifférente

Ou qui regarde ailleurs


Si je me réveille

Ce n’est pas pour rester silencieux

Suivre ma petite trajectoire

Vivre ma petite vie

Entre deux sommeils

Trois écrans

Le cerveau blanchi

À la lessive médiatique sans âme


Si je me réveille

C’est pour entraver 

L’entreprise de démolition

Qui veut faire de nous autres

Vagues consommateurs 

D’un monde dont nous ne serions 

Rien d’autre que des objets

Qu’on jette une fois usés


Si je me réveille

C’est pour souffler sur les braises

D’un feu qui brûle en nous

D’une flamme qui ne demande

Qu’à se dresser

Face aux piètres gesticulations

Des thuriféraires de l’horreur



Xavier Lainé

27 février 2026