jeudi 5 mars 2026

Grotesque hypocrisie 17

 



Il n’est déjà plus temps d’écrire.

La page ne demeurera pas blanche mais…

J’irai par d’obscurs chemins m’occuper de tes souffrances dont tu fais porter responsabilité à d’autres.

Avec raison.

Nous vivons en ce système, c’est dans son essence que de faire souffrir puis de rejeter la faute sur d’autres que soi, sur d’autres que tortionnaires.

Le mot est fort, peut-être trop.

Mais en pays qui aurait les moyens de permettre à tous l’accès à la dignité de vivre, quel mot trouver pour nommer ceux qui poursuivent dans la voie ancestrale : une poignée qui s’enrichit, des millions qui mordent la poussière.

Je m’entends dire parfois que la vie ne fait pas de cadeaux.

C’est une erreur grossière : la vie nous fait le cadeau d’être vivants, d’être humains, donc de penser librement, d’écrire tout aussi librement, donc de contester ce qui est contestable.

Quel obligation avons-nous à supporter l’insupportable ?


Il n’est déjà plus temps d’écrire.

Je vole des minutes à la souffrance.

Hier vous pleuriez, madame, vous me disiez vouloir mourir.

Moi, je n’avais que mes deux mains et ma compassion, et puis mes mots, toujours maladroits.

Je vous ai vue lentement glisser dans cet enfer que mes congénères font vivre à leurs femmes, amies, épouses.

Je vous ai vu prises dans cette toile gluante de la soumission, de l’addiction.

Je vous ai vu ne plus savoir comment vous désengager de ce pétrin masculin.

Je n’avais que mes mains et ma compassion et puis mes mots, toujours plus maladroits.


Il n’est plus temps d’écrire.

Je vole quelques minutes pour achever la page du jour.



Xavier Lainé

16 janvier 2026


mercredi 4 mars 2026

Grotesque hypocrisie 16

 



Il faudrait pouvoir faire sécession, quitter le grotesque de ce monde pour bâtir d’autres utopies, loin de ces pitoyables rodomontades.

On le voit bien : un monde livré aux appétits du profit est une catastrophe pour l’humanité.

Il faudrait donc apprendre à en sortir.

Il faudrait inventer le droit qui saurait condamner le profit comme un crime contre l’humanité. Il faudrait.


On me dit à l’oreille qu’il ne faut pas dire ça, et encore moins l’écrire.

Que ce n’est pas comme ça qu’on se fait célèbre en monde délétère.

Qu’il vaut mieux passer la brosse à reluire dans le dos des puissants plutôt que donner coups de pieds rageurs dans la fourmilière médiatique.

Qu’il faut s’attribuer la gloire même si elle n’est pas justifiée.

C’est de gloire que se goinfrent les amnésiques et les couards.

Ils agitent leurs médailles trop rarement méritées, ils jouent des coudes pour apparaître au premier rang des photographies de groupe.

Ils aiment qu’on parlent d’eux et se considèrent les mieux placés pour le faire.


En ce monde de déchéance humaine, il faut se mettre sous les projecteurs et aligner monnaie pour s’acheter une place.

Il faut apparaître en tête de gondole des librairies, briguer les prix octroyés par les marchands d’esclave d’hier.

Ceux-là achètent tout, pour mieux en dévoyer le sens.

Ils arrivent même à se faire approuver par un inconscient collectif qui adopte ses standards, se met à faire pitreries de tout art.

On peut même en ces territoires de perdition, se dire contestataire mais en se vêtant des atours de bons bourgeois ventripotents.

On fait son petit tour de manif puis on rentre à la maison manger des hamburgers en regardant BFMTV ou CNews. On est content d’avoir été nombreux.

Ça n’a rien changé au schmilblick, mais on est heureux d’avoir assisté à la grand-messe.



Xavier Lainé

15 janvier 2026


mardi 3 mars 2026

Grotesque hypocrisie 15

 


Le saviez-vous ? Il existe en notre beau pays une « Académie des sciences morales et politiques » ! Si, vous n’avez pas mal lu, elle existe.

Elle existe mais porte si mal son nom qu’elle fut rétablie par un dénommé Guizot dont la devise était : « Enrichissez-vous par le travail et par l’épargne ».

Un précurseur du néo-libéralisme en quelque sorte : un système dont la seule règle est de s’enrichir sans états d’âme, quelles que soient les conséquence de votre enrichissement.

Mais ceux-là dont la morale est pathologiquement douteuse ont leur académie.

Je découvre ça de bon matin, mon café en refroidit de stupeur !


Une « Académie des sciences morales et politiques » qui, en toute bonne logique vient d’accueillir sous sa coupole l’exemple même de la morale douteuse et de l’enrichissement sans limites sur le dos des autres.

J’ai cité Bernard Arnault : l’oligarque de toutes les dérives.

Je le nomme, au risque de m’attirer les foudres de ses défenseurs, car il est un des piliers de la dérive autoritaire et financière de mon beau pays.

Pays qui dérive dans un ostracisme ordinaire, une banalité du mal pandémique, un racisme débridé.

Un homme qui a lui seul possède l’immense pouvoir de façonner nos esprits par son empire médiatique.

Un homme qui n’en a pathologiquement jamais assez.

« Enrichissez-vous », clamait Guizot, c’était en des temps de colonies et de génocides non avoués, de peuples enfermés dans des grottes et enfumés comme des rats, pour le seul profit des très moraux oligarques.

Si quelque chose est demeuré sans faille, c’est bien la domination mâle de ces inhumains sans morale.

Ou dont le seule morale réside dans leur fortune.

Le capitalisme porte la guerre comme la nuée porte l’orage disait notre bon Jaurès, mais pas seulement : c’est dans son fondement de s’élever sur les millions de cadavres amérindiens, noirs, asiatiques, maghrébins, sur les échines courbées des plus pauvres d’entre nous.



Xavier Lainé

14 janvier 2026


lundi 2 mars 2026

Grotesque hypocrisie 14

 


Vivre est toujours un exil. Car en dedans, pas d’appartenance, pas de frontière, pas de pays, juste l’horizon des mots.

Vivre est une éternelle errance, écrire aussi : on puise en l’humus du vocabulaire, de quoi affronter l’arbre des pensées.

Qui toujours s’échappent, apparaissent et disparaissent, sans dire qui elles sont.

Les pensées m’échappent ; elles ne sont que fumées, poudre aux yeux de qui lit ou écoute.

On se rassure en les énumérant.


Écrire est un moyen d’échapper à l’âpreté de ces temps de misères et de guerres.

De guerre lasse, ne sachant trop comment mettre un terme à la lente déshumanisation du monde, écrire permet de s’ancrer quelque part, mettant un terme provisoire à l’exil.

Je déambule, je cueille ici et là ferments à planter et faire fructifier.

Puis je me tais, la tête étourdie des histoires qui cheminent en dedans.


Pas trop longtemps, car ça tourne, ça n’arrête pas, au même rythme que les images de détresses qui me parviennent, de Gaza, du Soudan, d’Iran, du Vénézuela.

Le monde s’embrase sous la coupe des immatures qui se sont un peu partout emparés du pouvoir.

D’autres soufflent sur les braises, alimentent le feu et ceux qui ne cessent de le rallumer veulent interdire qu’on les dise complices.


Les crimes systémiques sont bien difficiles à masquer, ça rend les immatures de plus en plus agressifs, comme les enfants tyranniques qu’ils n’ont jamais cessé d’être.

Ils ont oublié de grandir. Ils nous regardent comme si nous étions comme eux. Ils ne voient pas qu’ils s’adressent quand même souvent à des adultes.

Alors ils veulent nous surveiller et punir ceux qui brisent les outils de surveillance.



Xavier Lainé

13 janvier 2026


dimanche 1 mars 2026

Grotesque hypocrisie 13

 


Pas envie/Pas en vie. Combien chaque matin n’ont pas envie, ne sont pas en vie, cherchent leur chemin dans les brumes douloureuses de fatigue ?

Pas envie/Pas en vie. Mais quand même se lever et puis y aller, puis oublier les réticences, les résistances.

Pas envie/Pas en vie.

Les mots ne veulent plus rien dire, alors on se tait.

On avance, l’oeil rivé sur le soir qui ne vient pas assez vite.

Mais trop courte, la nuit, qui ne permet qu’à peine de rattraper les retards de la veille, le sommeil qui s’absente, sacrifié sur l’autel des nécessités.

On cherche à joindre les deux bouts, mais ils s’éloignent toujours un peu plus.

Autrefois ça avait l’air d’aller, alors tu y as cru, en la vie facile.

Mais voilà qu’à force, tu ne sais pas de quoi, les deux bouts se sont écartés d’une semaine, puis de quinze jour, puis trois semaines.

Nous y sommes, le dix du mois les deux bouts sont si loin l’un de l’autre que le mois n’y suffira pas.

Alors tu te dis que c’est toi, pas les autres, pas le système, pas le pouvoir.

On t’a tellement répété qu tu ne savais pas y faire : carnet d’adresses, relations financières, rentabilité, productivité.

Tu ne sais pas y faire, tu l’avoues.


Mais voilà que là, pas envie/pas en vie.

Baisser les bras ? Même pas le droit.

Quand faut y aller, faut y aller, alors tu y vas, en trainant les pieds.

Tu te lèves fourbu, et tu rêves.

Pas envie, mais pourquoi pas : pas en vie.

Cette vie qui est un long ruban qui n’en finit pas de tourner sur lui-même.

Un ruban qui te serre et t’ensorcelle, pas jusqu’à étouffement, mais juste un peu.

Faut pas serrer sinon le prisonnier crève.

On ne serre qu’un peu, histoire de faire sentir qu’on pourrait serrer davantage.

Tu respires un peu, pas beaucoup : c’est dur de vivre debout !



Xavier Lainé

12 janvier 2026


samedi 28 février 2026

Grotesque hypocrisie 12

 


Moi aussi je peux.

Je peux m’éloigner si loin que le bruit du monde, son fracas, ne vienne plus m’assourdir.

Passer quelques heures dans le froid, n’entendre plus que le clapotis des eaux, fermer les yeux et partir à la dérive, c’est comme une respiration.

Seul dans le froid glacial, courir et marcher, dans un espace sans âme qui vive, pour le seul plaisir de laisser l’esprit divaguer.

Puis errer entre les arbres, sentir l’odeur de l’humus, observer le soleil couchant et oublier.


Oublier cette froide tension imposée.

Oublier les trahisons, les lâchetés, les complicités.

Car j’ai beau prendre ce temps d’éloignement.

Le retour se fait toujours plus ou moins dans la douleur.

Car si, frères humains, nous nous y mettions tous, les infantiles ne pourraient plus nous mener au naufrage.

Car ils ne sont pas fous : ils sont ce dont un système bien établi a besoin pour faire marcher notre humanité au pas cadencé de leur histoire.

Tandis qu’on s’évertue à regarder les prétendus fous, d’autres tirent les marrons du feu.

Jamais autant de fortune n’aura été tirée de l’exploitation de la terre et des hommes.

Jamais un poignée d’individus sans foi ni loi, affranchis de toutes règles communes n’aura réussi cet exploit : s’enrichir comme jamais tandis que des pans entiers de notre humanité sont conduits à l’errance, au massacre, au tremblement de la misère.


Nul ne peut dire qu’il n’en sera pas la victime demain.

Nous ne pouvons plus nous demander d’où viendrait la nouvelle barbarie : elle est là sous nos yeux, dans la complicité de dirigeants agissants comme des gosses tyranniques et des tenanciers de la finance, cyniques et corrompus jusqu’à la moelle, dont la soif de richesse est le symptôme d’un système disjoncté.



Xavier Lainé

11 janvier 2026


vendredi 27 février 2026

Grotesque hypocrisie 11

 


Je ne sais pas, je ne sais plus. Une grande lassitude m’envahit. On me dit qu’il faudrait du repos, mais je ne sais où le trouver dans la grande perturbation de ce monde.

Y aurait-il un havre sur cette terre, qui permette de s’y déposer sans le harcèlement constant des violences, étalées au grand jour, qui ne semblent n’ébranler que moi ou si peu, ou tant qui font comme si, non.

Je lis ; Géraldine Schwartz (Les amnésiques, éditions Champs, 2019) m’ouvre à cette dimension : tous ces gens qui marchent toujours avec le courant, qui jamais ne prenne de hauteur pour contester ce qui doit l’être. 

Je lis, je constate avec elle : quelque chose à foiré dans notre « plus jamais ça », une tromperie immense qui d’une main nous soutenait, de l’autre libérait les criminels d’hier ou passait sous silence leurs crimes, au nom d’un conformisme aveugle.

Je lis, je regarde autour de moi cette gêne lorsque j’aborde ces graves sujets. 

C’est dans cette gêne que les monstres puisent leur puissance.

Ils se coulent en douce dans notre vie quotidienne, triomphent dans nos silences, dans nos peurs de déranger un ordre qui toujours et depuis des siècles prospère dans le lit infâme des chasses aux sorcières.

L’autre qui n’a pas la même religion, pas la même philosophie, pas la même couleur, toujours accusé de tous les maux par ceux qui tirent les ficelles de la domination mâle blanche.

L’autre qu’on excommuniait hier, qu’on jette en prison aujourd’hui, qu’on laisse crever de faim dans les geôles de pays qui se prétendent démocratiques (en Angleterre aujourd’hui, comme hier Bobby Sands, des militants vont mourir de leur grève de la faim).

L’autre, juif ou musulman, qu’on accuse de toutes les tragédies, sans regarder le bras armé qui tient à grands coups de dividendes non partagés, l’arme du crime.

Et cette foule silencieuse qui passe devant les mains tremblantes de froid dans les rues où brillent rutilantes vitrines, qui feint d’ignorer qu’hier ce furent les mêmes crimes tolérés par les mêmes indifférences.

Je ne sais pas, je ne sais plus, ou j’en sais trop pour tolérer ce monde.



Xavier Lainé

10 janvier 2026