vendredi 12 août 2022

Comme le lierre 29

 




Je ne sais si, finalement, ce qui ne m’affolerait pas le plus

Ce serait de voir tant de gens, parfois se disant « artistes »

Qui vont leur petit bout de chemin imperturbable.

Tandis que le monde s’écroule autour d’eux

Ils nous parlent d’eux et de leurs oeuvres

Ils se font des « selfies » en pied devant leur hamac

Sur des tarmacs en partance pour d’autres cieux

Leurs mots ont le goût du miel et du bonheur

Leur travail est un chant qui monte des ruines.


Je ne sais pas

Je ne sais plus 

Moi

Mes mots trempent leurs racines

Dans les forêts brûlées

Les terres desséchées

Mes mots se noient

Avec ceux qui fuient

Sur des embarcations d’infortune

Mes mots meurent en silence

Sous les bombes d’un monde glauque

Où les « artistes » font leur spectacle

Touchent leurs « cachets »

Sans un regard pour ce qui s’effondre


Je ne sais pas

Je ne suis pas « artiste »

Sans doute encore moins « poète »

Je suis comme l’immense majorité

Livré aux griffes d’un monde 

Qui ne sait plus ce que vivre veut dire


Xavier Lainé


28 juillet 2022 (2)


jeudi 11 août 2022

Comme le lierre 28

 




Ma ville est là

Toute rapiécée

Dans le bruit assourdissant

Des marteau-piqueurs

Des souffleurs

Des aspirateurs

Des goudronneuses


C’est ma ville

On y fait un trou ici

Un autre là

Qu’on rebouche

Puis qu’on ouvre

Sans doute pour avoir oublié

D’y déposer quelque chose


Ma ville en est toute rapetassée

On saute de trou en trou

De pièce en pièce

D’asphalte en béton

À chaque trou sa pièce


Ma ville est une enfant

Qui déchire son pantalon aux genoux

Puis pleure pour qu’on le recouse

Qu’on y dépose une rustine

Qui aurait forme de nounours

Ou de voiture de pompier


Ma ville est toute rapiécée

À chaque jour chaque rue son trou rebouché


Xavier Lainé


28 juillet 2022 (1)


mercredi 10 août 2022

Comme le lierre 27

 




Rien de plus déroutant que l’inconstance

Cette manière désinvolte de se jeter sur le subsidiaire

En oubliant l’essentiel


On se précipite

On va de-ci de-là

Comme mouches dans l’atmosphère électrique d’un jour d’orage

Comme papillons de nuit pris dans un faisceau de lumière 


On ne sait plus où se poser

Ni comment


À quoi bon

Puisqu’il faut occuper l’espace et le temps

Ne pas trop réfléchir 

La pensée étant du temps perdu pour l’action


D’autres s’en amusent

Qui nous regardent de haut

Du haut de leur piédestal de fortune

Tandis que trop nombreux

Pour celui de nos infortunes

L’expression de nos colères

N’est plus 

À leurs yeux suffisants

Que vague mouvement brownien

Dont ils peuvent même tirer 

À nos corps défendants

L’énergie nécessaire à l’augmentation de leurs richesses


C’est un jour où la compagnie des hommes n’est que douleur


Xavier Lainé


27 juillet 2022


mardi 9 août 2022

Comme le lierre 26

 




Je reviens au lierre que, du coup, je n’empêche plus de croître.

Comme s’ił devait me protéger de la folie des prétendus humains

Prétendus, car c’est prétention de nous distinguer ainsi.

Nous sommes si peu de chose que la Terre saura bien poursuivre sa carrière hors de notre présence.

C’est ce qu’elle nous dit.


J’ai posé une première pierre de mots

Lancé quelques salves de lierre pour en recouvrir le mur

Qui pourrait se douter qu’en deçà ou au-delà des feuillages vert sombre

Puissent se terrer les pensées embrouillées d’un si mauvais poète


L’écriture est ma maîtresse

Plus fidèle et plus attentive que toutes

Elles m’enlace chaque jour 

Jamais ne se lasse


*


J’écris et je me perds

Une vie

Ça s’écoule si vite

Que même pas le temps d’en élaborer les rêves


J’écris et je me confonds

Je me fonds

En suées de mots qui s’écoulent

Aussi vite que le temps

Qui lui me fait défaut

Soulignent du même coup les miens

Ceux qui obstruent ma vue et m’étouffent


Xavier Lainé


25-26 juillet 2022


lundi 8 août 2022

Comme le lierre 25

 




Il n’y a pas que cette poussière 

À laquelle nous pourrions être réduits

Il y a ce malheur qui frappe à la porte de beaucoup

Cette poussière de mots qui viennent comme marée sur mes pages


Il n’y a pas que cette poussière

Il y a cette considération très haute d’eux-mêmes de certains

Qui les rend dominants dans un monde qui ne sait rien du partage


Et moi

Moi je suis là devant les mots qui me font leurs clins d’yeux

Qui sautent des pages et envahissent mes pensées


Qui suis-je donc à les recueillir comme perles de rosée précieuse

Déposée sur mes matins parfois si las

Qui suis-je donc à collectionner les mots des autres

À les saisir à doigts délicats pour les ranger dans les annexes de ma mémoire


« Et on essaye de lire, on ne comprend pas

Qui s’intéresse à nous dans la mémoire,

Sinon que c’est l’été encore  ; et que l’on voit

Sous les flocons les feuilles, et la chaleur

Monter du sol absent comme une brume. »

(Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière suivi de Début et fin de la neige, éditions NRF Poésie/Gallimard, 1987/1991)


On essaye de lire, les mots lus sortent de la page et entament leur danse dans l’ardeur solaire d’un été sec, définitivement sec, radicalement desséché.

Mes doigts leur ouvrent la porte, ils passent la frontière invisible entre jour et nuit. Entre jour et nuit voguent les rêves que le monde engloutit.


Xavier Lainé


25 juillet 2022


dimanche 7 août 2022

Comme le lierre 24

 




« Oui, en vérité, nous sommes poussière ! Soumis aux lois de la poussière. Si grande soit notre part d’épreuves, elle ne suffit pas à nous rendre pour toujours sensibles au malheur général. Et tant que nous n’aurons pas dominé en nous-mêmes ce qui est poussière, il n’y aura pas sur terre d’organisations politiques justes, qu’elles soient démocratiques ou autoritaires. » Alexandre Soljenitsyne, L’archipel du Goulag, éditions Points, 2014


Avant que d’être poussière sous la poussée des canicules

Je serai comme le lierre cramponné aux vieux murs

J’enverrai  mes branches et ventouses hanter les anfractuosités du temps


Je serai lierre pour rassurer l’atmosphère

Lui donner l’air qui lui manque

La respiration qu’il lui faut pour durer


Je resterai là

Caché dans les feuillages épais

À l’affut de ces mots errants


Je tisserai avec l’épreuve de vivre

L’étoffe d’un monde infiniment plus doux

Où poser les valises

À la fin de mon voyage


Dans la lumière brûlante

Je verrai encore ton sourire et ton regard pensif

En ces temps  où nous savions encore 

Ce que c’était d’être heureux


Je me cacherai dans l’ombre retrouvée

Pour sécher mes larmes


Xavier Lainé


24 juillet 2022

samedi 6 août 2022

Comme le lierre 23

 




« Aujourd’hui, tandis que je suis en train d’écrire ce chapitre, des rayons de livres humanistes me surplombent sur leurs étagères, et leurs dos usés aux ternes éclats font peser sur moi un scintillement réprobateur, telles des étoiles perçant à travers les nuages : on ne saurait rien obtenir en ce monde par la violence ! Glaive, poignard, fusil en main, nous nous ravalerons rapidement au rang de nos bourreaux et de nos violenteurs. Et il n’y aura plus de fin…

Il n’y aura plus de fin… ici, assis à ma table, au chaud et au net, j’en tombe pleinement d’accord.

Mais il faut avoir écopé de vingt-cinq ans pour rien et mis sur soi quatre numéros, il faut tenir les mains toujours derrière le dos, passer à la fouille matin et soir, s’exténuer au travail, se voir trainé au Bour sur dénonciations, se sentir piétiné, enfoncé sans retour dans la terre, pour que de là, du fond de cette fosse, tous les discours des grands humanistes vous fassent l’effet d’un bavardage de pékins bien nourris.

Il n’y aura plus de fin !… mais un début, y en aura-t-il un ? Y aura-t-il une éclaircie dans notre vie, oui ou non ?

Le peuple sous le joug l’a bien conclu ainsi : ne compte pas sur la douceur pour extirper la violence. » Alexandre Soljenitsyne, L’archipel du Goulag, éditions Points, 2014


Pas question d’établir des similitudes anachroniques.

Et pourtant.

C’est comme si l’histoire ne s’arrêtait jamais.

Comme tant qui m’ont précédé, j’écris.

Je cherche une humanité dont j’ignore tout.

Sinon qu’elle a une histoire que tant d’autres ont tenté de mettre en mots.

Mais toujours le joug qui revient et le désespoir avec lui.

Ce que les peuples ont bien compris : face aux dominants devenus plus bestiaux qu’humains, tu peux toujours tendre l’autre joue, tenter de négocier.

Mais ta négociation porte sur le poids de tes chaines, non sur leur abolition.


Xavier Lainé


23 juillet 2022