Une nouvelle note de lecture ici :
Photographie : Xavier LAINÉ - Le passage des ans
Et le corbeau rentra dans l’ombre formidable.
L’infini sous mes pieds reflétait l’insondable ;
Des lueurs y flottaient comme dans un miroir.
Victor Hugo, Dieu - Le corbeau, Le manichéisme,
in La légende des siècles, éditions La Pléiade, page 1036
C’est comme si le temps avait fait un profond silence
Une nuit étoilée berçait les premières heures d’un jour nouveau
Au loin la source étincelait sous les mousses obscures
Nous étions assis là, sous le seuil, dans l’attente
Nos mains cherchaient dans cette ombre une nouvelle ardeur
Pour ne plus attendre il nous fallait du coeur
De l’esprit et de l’amour
Tout ce que nous cherchions en vain dans d’obscurs combats
Se trouvait là, à portée de nos voix trop longtemps étouffées
Nul ne peut contraindre d’avantage un peuple qui soupire
Le bruit des discours n’est rien eu égard à la douceur des flots
Courant de collines en collines dans la paix de nos âmes
Écoutez
Écoutez donc ce doux chant que font vos soupirs
À l’unisson d’un temps à tout recréer
C’était comme si le temps suspendu faisait profond silence
Une ronde joyeuse parcourait les rues
Sous le couvercle des contraintes soulevé
Naissait le profond bonheur de reconstruire
Ce que d’obscurs corbeaux détruisaient avec méthode
Xavier Lainé
1er janvier 2022
Cher Eugène.
La gloire n'est pas dans l'immédiat d'un temps glauque. Il faut parfois savoir prendre de la distance, monter au sommet de la colline, contempler l'humanité en ses soubresauts pathétiques sous le joug des imbéciles dont l'esprit est réduit à un porte-feuille, pour écrire, paisible les mots décapants qui ne seront lus que bien plus tard, à titre d'oeuvre posthume.
Il faut prendre distance et hauteur pour peindre, dépeindre, enluminer l’espace et le temps d’un pinceau sensible.
Chaque toile comme chaque écrit est l’expression de notre appartenance à un monde.
Nous ne pouvons pas nous défaire de nos origines, plus ou moins aisées.
Voyageant en ta compagnie après avoir côtoyé un instant Théodore, je vois bien que vous n’étiez pas de « basse extraction » comme diraient les « penseurs » de votre classe.
Etrange non, que peinture, littérature, ne proviennent que d’une classe tandis que, parmi ceux qui triment, s’éreintent, se perdent entre esclavage et salariat, rien ou si peu n’apparaisse.
Serais-tu l’expression de ce « miracle » de la distinction des classes ?
Je t’accompagne aux beaux-arts de Paris.
Tu y côtoies jeunes gens bien mis qui sont artistes, certes (à ton époque, on pouvait encore l’être ; aujourd’hui on s’en donne l’air, histoire de chercher dans le triste miroir médiatique une illusoire image de soi qui tirerait vers la gloire), artistes, est-ce bien la mot ?
Tu y apprends ton art.
Tu vas au Louvre multiplier les copies avant de forger ta propre vision des choses.
Vous êtes un monde dans le monde, un univers parallèle à celui de la plèbe qui s’encanaille dans les faubourgs.
Xavier Lainé
2 août 2021
C’est un jour où tu vas d’écoeurement en écoeurement.
Un dimanche radieux d’un automne silencieux.
Chacun fait comme si de rien n’était.
Moi, je me demande si je vais un jour retrouver le chemin d’un travail serein.
C’est un jour, ou le lendemain d’un jour.
Vous aviez fait votre choix sans rien en dire.
Vous aviez pris le temps sans doute d’y réfléchir.
Fait le choix de suivre les appels.
Etonnant ce besoin de suivre.
Moi, je serais plutôt pas de côté.
C’est un jour d’intense lassitude.
Vingt mois de lutte pour vous aider à ne pas plier sous le joug des angoisses pesantes.
Vingt mois à vous soigner.
Quarante ans à lutter le plus souvent seul, pour être là et ouvrir ma porte au mépris parfois de mes propres rêves.
Je l’avoue j’ai versé une larme discrète un soir d’applaudissements.
J’en ai bien vite saisi les limites.
C’est un jour où je me rends compte n’être pas sur la même longueur d’onde.
Ce que vous prenez pour santé (ce qu’on vous en dit et rabâche depuis quarante années), ce n’est que réclamation d’un dû qui serait pansement sur plaies ouvertes, sans remédier aux raisons d’icelles.
C’est un jour, dimanche, las.
Une envie soudaine de ne plus suivre ce chemin où vous allez faire la noce, devant hôtel des mariages ou sur des rond-points.
Moi, je ne sais plus.
Pas la moindre envie.
Au contraire celle de fuir définitivement votre monde qui s’emballe, ne sait plus ce qu’il fait.
Du plaisir d’en découdre au feu de paille des révoltes sans lendemain, je m’interroge.
C’est un jour où j’ai tort.
Vous m’avez si longtemps laissé seul sur le bord de votre chemin.
Vous admiriez ma poésie, sans même lire entre les lignes qu’elle ne faisait que suivre vos ailes battantes, de lumières en phares brandis pour votre égarement.
Notre égarement.
Car je le suis autant que vous, égaré.
Sous leur contrôle permanent, ils ont fait de nos jours des simulacres de vies.
Contrôles que certains contournent, avec ingéniosité.
Mais contrôles quand même, luttes réduites à reprendre des rond-points devant les autoroutes qui souillent la planète autant que la bagnole qu’il me faudrait prendre pour vous rejoindre.
C’est un jour comme ça, où je me dis que mon ultime lutte sera de trouver la vallée assez perdue pour rompre tout contact.
Xavier Lainé
Bonjour Eugène.
Je viens de parcourir l’oeuvre de Théodore, de lui donner en quelque sorte une postérité à défaut d’une prospérité dont il n’avait pas besoin.
Huit ans vous séparent. C’est beaucoup et fort peu.
De ce temps lointain je t’observe entrant aux Beaux-Arts, plongé dans l’admiration d’Antoine-Jean et Théodore, justement.
Car c’est là que vous vous êtes croisés.
Cette année là, il venait de vivre l’aventure des mousquetaires du roi qui ne fut que feu de paille.
Aragon aurait pu aussi parler de toi, mais c’est le mystère Théodore qui obtint ses grâces.
L’histoire, en quelque sorte finit toujours par en privilégier certains tandis que d’autres restent dans l’ombre.
Sans doute as-tu eu plus de chance que ton aîné.
Je démarre ici un étrange chemin à tes côtés, chemin de paroles contraires et de révolutions avortées.
Tandis qu’ici, désormais, dire une parole contraire, c'est être voué aux gémonies des imbéciles. Alors pour marcher, penser, écrire du pas qui me convient sans risquer un flot de propos insultants par leur indigence et leur soumission, j'écris depuis l’ombre.
Une ombre propice, loin des sphères d’un quelconque pouvoir.
Depuis ton époque, il y en eut tant qui allaient sans donner de leçons au bon peuple considéré comme ignare par l'intelligentsia de l’époque.
Combien d’artistes, du fond d'un asile ou d'un bois, qui accomplirent leurs oeuvres, sans même savoir qu'un jour ils seraient célèbres.
On peint ou on écrit faute de savoir faire autre chose. Ce n’est pas recherche de gloire.
C’est juste poser là une oeuvre puis disparaître.
Théodore fut une ombre passagère dont tes yeux se nourrirent.
Xavier Lainé
1er août 2021
C’est le jour où tu te dis que tu t’achèterais bien un poète au marché des poètes.
Une poésie au marché de poésie.
Un travail au marché du travail.
Et pourquoi pas (au diable l’avarice dirait Molière), un travailleur (ou une travailleuse) au marché des travailleurs (travailleuses) autrement nommé Pôle emploi (ça passe plus facilement, les chaines, avec un lubrifiant sémantique).
C’est un jour comme ça où tu aurais bien cru être seul avec ta pancarte et ton bâillon devant l’hôtel des mariages (que d’autres nomment encore de ville).
C’était un jour plein d’humour que d’être assis là au beau milieu de la noce et d’imaginer apparaître comme vision fantomatique sur la photographie souvenir de tous ces gens en costumes de bizarres réjouissances (mais pourquoi pas).
« Peu nous importe de mourir,
Car mourir est bien peu de chose
S’il faut vivre en étant esclave,
A la fois libre et prisonnier ! »
C’est ce jour où Nicolas était assis à côté de toi est où nul ne faisait attention ni à lui, ni à toi.
Tu attendais et si peu sont venus qu’ils ont fini par changer de place répondant aux souhaits discrètement appuyés de Monsieur le directeur en chef du bureau des mariages.
C’est ce jour où tu voyais bien les mines dépitées de la poignée de « résistants » hésitant encore à résister en l’absence de la foule.
C’est ce jour où tu vois bien qu’ils y arrivent : le passe-partout devenu si banal qu’il ne gène plus personne, sauf ceux qui le refusent.
Ce jour où il te faut t’acheter ton sauf-conduit à défaut de te faire percer le bras et injecter ta dose de poison nommé conformisme.
C’est un jour aussi où tu disais que tu allais bien, avant.
Mais c’était avant.
Avant la dose de poison dans ton bras admise, juste pour avoir le droit de soigner les autres.
Mais pas toi : toi, c’était avant.
Pour soigner encore il te faut aller mal.
Pas comme avant.
Pas comme.
C’est un jour où tu te demandes comment nommer une médecine qui, lorsque tu vas bien, te soupçonne d’aller mal ou d’être vecteur de la maladie des autres.
Une médecine qui t’aime souffrant et consommant, au nom de ta souffrance sans une pensée sur l’eau croupie de ton bocal.
C’est un jour où tu te dis que finalement, en te battant il y a plus de quarante années pour devenir ce que tu es, tu as du te tromper d’aiguillage.
Xavier Lainé
Branches nues en ombres chinoises
Dans l’ocre d’une aurore hésitante
L’ombre s’installe partout
Envahit l’espace et les âmes
Branches nues dressées au ciel diaphane
Que faire de la beauté qui se noie
Dans les bras de crues hivernales
Sans la moindre perche tendue
Branches nues entrelacées
Au carrefour des jours trop soumis
Souvent les âmes damnées
Qui hantent de leurs soupirs
Rives rongées d’angoisses
Faute d’avoir pitié
Pour la beauté du monde
Pour la beauté des coeurs
Branches nues corps sanglants
Vont de rives en rives
Suivre le chemin des saisons
D’un automne agonisant
Visage à peine réveillé
Aux carreaux de l’automne
Je compte sur mes doigts usés
Le temps qui me sépare
De l’hiver où mon âme gèle
Xavier Lainé
16 décembre 2021