vendredi 7 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 14

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Obscures opérations de l’être ; travail latent, genèses d’inconnu, parturitions laborieuses ; somnolences, attentes ; comme les chrysalides et les nymphes, je dormais ; je laissais se former en moi le nouvel être que je serais, qui ne me ressemblait déjà plus. » André Gide, Les nourritures terrestres


Je m’entends dire et répéter : je suis toujours le même et jamais le même, toujours le même et à chaque instant différent.

Je baigne dans le flux de l’existence.

Du dedans au dehors, toujours tout est en interférence.

Du dehors au dedans, mon être (corps/esprit mêlés), ne cesse d’apprendre, d’enregistrer, de se modifier au fil de mon expérience du vivre.

Je dis « du vivre » car « de vivre » serait me mettre en dehors de.

Or je suis dedans, jamais dehors.


Chacune de mes cellules, chaque parcelle de moi-même est en évolution constante.

Je suis toujours en remodelage.

Je meurs à chaque minute et la suivante je renais.

Pas étonnant que parfois une intense fatigue me domine.

Je somnole, et j’attends.

Puisque me voici, ce matin, vivant à mon réveil, c’est que quelque chose se doit d’être vécu qui me laissera, ce soir, différent, inconnu à moi-même.

Chaque seconde je dois me redécouvrir comme étant autre à moi-même.


C’est là que quelque chose procède d’une forme de miracle.

Cette façon de me décliner sans décliner, d’avancer immobile, de me ressembler sans être identique.

Les traits de mon visage insidieusement sont la marque de ces changements qui s’opèrent.

Parfois, quand je dors, je suis dans mon cocon peuplé de rêves.

Sont-ce des fées qui se penchent sur ma chrysalide ?

Qui soufflent sur mes rêves à m’en rendre amoureux de la vie et de la beauté ?

Le temps du réveil et me voici reparti sur un chemin ignoré.


Mes pas avancent en aveugle.

« Bien éduqué », on m’avait dit qu’il me fallait m’inscrire dans un « projet ».

Qu’il ne suffisait pas d’écrire mais de bâtir quelque chose avec une vision, une visibilité.

Point de carnet d’adresse utile, pourtant.

Donc, point de « projet littéraire », entre moins de vie !

Juste suivre mon chemin en mordant parfois la poussière.


« On » me chuchote qu’il faut croire en ma lumière intérieure.

Parfois me demande quel orage a coupé l’interrupteur.

Pourriez-vous rallumer le phare, que je puisse me repérer au milieu des récifs ?

Nul ne sait le chemin qu’il va suivre.

Ce monde qui prétend tout prévoir, tout orchestrer m’est étranger.

Je navigue au jugé puisque ce dont je peux être certain, c’est de me construire en gré des tempêtes qui m’assaillent.


On croit savoir, y voir clair.

On néglige les aléas sous-terrains, les « obscures opérations de l’être ».

Aucune décision n’est mienne.

Chaque pas alimente le suivant, et lorsqu’enfin un temps de repos est offert, c’est pour constater que le temps a passé et bousculé toutes mes certitudes.

Je me retrouve autre sur une rive inconnue.



Xavier Lainé

14 juin 2023


jeudi 6 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 13

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Et notre vie aura été devant nous comme ce verre plein d’eau glacée, ce verre humide que tient les mains d’un fiévreux, qui veut boire, et qui boit tout d’un trait sachant bien qu’il devrait attendre, mais ne pouvant pas repousser ce verre délicieux à ses lèvres, tant est fraîche cette eau, tant l’altère la cuisson de la fièvre. » André Gide, Les nourritures terrestres


Le coupe offerte, il faut la boire.

C’est ainsi qu’est vivre : boire avec confiance le verre offert.


Qu’attendre ?

Rien, ou se prendre les pieds dans le tapis des attentes.

Croire que quelque chose viendrait qui nous sortirait de l’enfer, suivre le pas chaloupé d’amours incertaines.

Puis sombrer au premier coup d’oeil jeté dans le rétroviseur.

Un doux sourire distingué, me voici chancelant d’avoir déjà tout perdu.


Pourtant boire.

Satisfaire la soif de vivre et d’aimer.

Calmer ainsi la fièvre qui gagne, avec le temps, en intensité.

Je n’aurai pas le temps.

Je ne l’aurai plus.

Qu’ai-je vécu, qu’ai-je bu en cette coupe offerte pour demeurer ainsi sur la rive, avec ce goût amer ?


D’autres vont de leur pas assuré, égrenant leurs réussites comme médaille au revers du manteau des anciens combattants.

Moi, je ne sais pas.

Je me suis contenté d’éviter les écueils, de ne pas me noyer tout de bon, dans la ciguë d’une coupe amère.

« Réussir » : que suis-je en ce monde qui n’a d’yeux que pour la « réussite » ?

Jamais eu cette ambition, juste le désir de boire tranquillement l’eau fraîche d’une fontaine, sans prendre le risque de la voir croupir dans l’intensité des orages.


Quand bien même l’aurais-je eu, que rien ne venait qui ressemble peu ou prou à quelque encouragement.

Alors, j’ai fais ce que je pouvais.

Psalmodiant que la vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible et que le tout serait, entre le début et la fin, de ne pas être trop con, je me suis attelé à vivre chaque jour en m’étonnant d’être là.

Là, si las parfois que l’étonnement n’en est que plus grand.


Je suis, au fond, ce pauvre type qui tient le verre d’eau fraîche entre ses mains tremblantes de fièvre et n’ose pas poser ses lèvres de peur que la tendre fraîcheur ne disparaisse et le laisse agonisant.

Car c’est ainsi que nous viennent les mirages : ils nous font croire en quelque chose qui n’existe pas.

On y croit tellement qu’on irait jusqu’au bout de la soif.

La brûlure de vivre nous laisserait desséchés sur une dune perdue.

Les siècles et les millénaires déposeraient leur couche de poussière.

Nous deviendrions une énigme pour les paléo-anthropologues du futur.


De quelle soif parlons-nous ?

De quelle faim je cause ?

D’une faim insatiable d’humanité qui ne cesse de fuir.

Car je n’ai pas de mots pour la définir.

Pas de mots pour préciser ce que mon imagination met derrière ce concept d’humanité.


Alors parfois je ferme les yeux.

Je tente de faire abstraction de mon passé, de mon présent, de mon hypothétique futur.

Je laisse courir mon esprit vers cet être immense et tendre qui engloberait toutes mes croyances, toutes mes naïvetés, mais ne me laisserait pas assoiffé, affamé, desséché dans les sables de ce désert qui se creuse sous nos pas.



Xavier Lainé

13 juin 2023


mercredi 5 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 12

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« J’espère bien avoir connu toutes les passions et tous les vices, au moins les ai-je favorisés. Tout mon être s’est précipité vers toutes les croyances ; et j’étais si fou certains soirs que je croyais presque à mon âme, tant je la sentais près de s’échapper de mon corps. » André Gide, Les nourritures terrestres


J’ai longtemps vécu dans le bain de la vie.

Son courant m’emportait où il voulait.

Parfois son cours se faisait plus calme.

Puis le courant devenait plus violent et m’emportait vers des destinations inattendues.


Aurais-je été vertueux ?

Ou abonné aux passions et aux vices ?

Ce n’est qu’avec le recul de l’histoire qu’il serait possible d’en juger.

J’ai vécu comme j’ai pu.

Avouant mes faiblesses et puisant dans leur reconnaissance la capacité de survivre aux naufrages.


Parfois le fond n’était pas loin.

Et si peu de mains tendues que mon rapport aux humains en fut profondément modifié.

Je passais d’une bienveillance spontanée à une certaine méfiance.

Les pires n’étaient pas toujours où je croyais pouvoir les attendre.

J’ai plongé avec délice dans des croyances insensées (après coup il est toujours facile d’en juger).

Elles m’ont très souvent laissé inanimé sur la grève du vivre.

Je m’y réveillais toujours un peu hagard.

Puis, titubant me dirigeais vers d’autres ivresses.


L’amour parfois me tendait les bras.

Ils se refermaient rarement.

Alors la facilité me faisait plonger vers la dive bouteille.

Avec la pleine conscience de partir à la dérive.

Je me cramponnais alors au reliquat de la voilure.

Je cherchais quelque golfe de douce volupté où déposer mon corps épuisé.


C’est là que parfois mon âme s’en séparait.

Je regardais cet être inanimé sur le sable.

Une douce lumière blanche me berçait, m’invitait à la suivre plus loin.

Allez savoir pourquoi je décidais de retourner en ces terres de souffrance !


Planait alors sur mon esprit la profondeur des regrets.

Ils surnagent au dessus des flots tumultueux de mon âme si facilement emportée.

Qui étais-tu qui me tendait la main, tandis que je me noyais dans la lueur blanche d’une après-vie inexplicable ?


Ce que nous attendons de geste de fraternité, d’élan de tendresse est assis dans la salle d’attente de la vie.

Je suis comme les autres, ni meilleur ni pire.

Je vogue depuis toujours sur mon esquif fragile.

Mes rames parfois sont inefficaces contre les courants contraires.

Alors je m’endors sur le banc de nage.

Mon âme ouvre ses ailes et s’envole à la recherche de ses soeurs.


Je ne la retiens pas.

Au moins elle saura se blottir en quelque havre de paix.

Tandis qu’ici vivre est une lutte permanente contre l’adversité.


Saurais-tu lui ouvrir ton coeur, toi qui te mure dans un silence pesant ?

Saurais-tu lui apporter le réconfort nécessaire à son sourire retrouvé ?



Xavier Lainé

12 juin 2023


mardi 4 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 11

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« On n’est sûr de ne jamais faire que ce que l’on est incapable de comprendre. Comprendre, c’est se sentir capable de faire. ASSUMER LE PLUS POSSIBLE D’HUMANITÉ, voilà la bonne formule. » André Gide, Les nourritures terrestres


C’est une énigme que de vouloir comprendre.

« J’ai des questions à toutes vos réponses », disait Woody Allen.

Et moi ?

Moi qui lit, dévore tout ce qui s’écrit, voudrait même y passer mes jours et mes nuits, que puis-je comprendre ?


Lorsque vient l’étreinte, par exemple, l’étreinte inattendue, pourquoi ?

Lorsque l’amour pointe son nez aussi inattendu que l’étreinte, que puis-je y comprendre ?


Que puis-je y comprendre ?

QUE PUIS-JE ?

Qu’y puis-je ?


Sinon vivre, cueillir ce qui vient, en goûter la douceur.

Car à trop vouloir comprendre me voici cloué au sol.

Me voilà posant des interdits, des limites, des frontières.

Et moi qui en voudrait l’abolition, me voici, au nom de ma compréhension des choses figeant toute action au nom d’une « morale ».

Morale que par ailleurs je ne cesse de désavouer.


Je vois bien ce qu’il en est de la morale.

Cette manière de vouloir corseter la vie sous le joug de la « raison ».

Il n’est de raison que dans l’analyse à postériori de mes actes.

Mais l’acte, rien n’en justifie l’irruption.

Il n’est compris dans aucun livre, aucune philosophie, aucun calcul scientifique.

Il est.


Je n’y comprends rien, et c’est un bien.

Je dis sans cesse que mon cerveau trop petit ne peut contenir assez de savoir pour comprendre ce qui advient au coeur du vivant.

Me voici brisant le coeur de l’action au nom d’un devoir qui ne m’est imposé que par des conventions qui ne sont pas miennes.


Après coup, je regrette d’avoir mis une frontière, où j’aurais dû laisser faire.

Peut-on se défaire de ce qui a été inculqué ?

La somme de mes savoirs ne m’en dit rien.

Je navigue au jugé, dans le brouillard de vivre.

Aucun sonar ne viendra me prévenir des écueils sur mon chemin.

Aucun n’est jamais venu.

Où je croyais la voie tracée, un gouffre m’attendait.

À grand coup de certitudes et d’espoir, je m’y suis souvent jeté.


La seule chose compréhensible est dans mes actes.

Je comprends l’élan qui me fait ouvrir mes bras, par delà toute raison.

Je comprends le baiser qui vient par la douceur qu’il m’offre.

Je me sens capable de ça : aimer sans y mettre brides ni frontières.

Franchir les parapets posés sur mes espérances, simplement pour vivre en humain.


Les regrets ne changent rien à cette dictature du savoir comme « compréhension ».

Cette dictature qui brise les élans les plus subtils.

Qui ne fait qu’ouvrir blessures où l’humain ne cherche que tendresse.


Je reviens à Gide comme une nourriture céleste, un allègement de ce qui me bride.

Une ouverture des portes rétrécies par le devoir.



Xavier Lainé

11 juin 2023