jeudi 29 juin 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 6

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« C’est par peur d’une perte d’amour que parfois j’ai pu sympathiser avec des tristesses, des ennuis, des douleurs que sinon, je n’aurais qu’à peine endurés. Laisse à chacun le soin de sa vie. » André Gide, Les nourritures terrestres


Toujours j’y reviens.

Même quand on m’invite à regarder je ne sais quoi sur « Netflix » !

Pas le temps, pas l’envie.


Seul l’amour saurait me faire dévier.

Mais j’en sais bien trop la fragilité et l’inconstance.

Alors, je me blottis contre celui que je construits en dedans.

Je ferme les yeux et le voilà qui m’apparaît, fragile et tendre.


Au moins, celui-là, pas de risque de le perdre.

Il est le pur produit de mon imaginaire.

Tant de fois il s’est brisé sur le mur d’un réel bien moins doux !


On s’y cramponne, à l’amour.

C’est cette ténacité qui nous cause souffrances sans nom.

Reprochez-moi la tristesse si vous le souhaitez.

Elle n’est que le strict pendant de l’intensité de mon amour quand il retombe.


La tristesse, c’est comme un train, une locomotive qui tire derrière elle, outre le chagrin d’avoir cru en quelque chose, ses wagons de douleurs et d’ennuis.

Il faut le tirer, ce cortège là.

Il ne te laisse jamais tranquille.

Pour ne pas trop en souffrir, il ne te reste qu’à retourner à ta farouche solitude, à ta carapace d’apparences trompeuses qui t’offrent moyen de survivre à tes errements.

Quand tu fermes les yeux : tes amours sont là qui te sourient.

Sauf qu’ils ne sont plus que dans tes souvenirs.


Ainsi vont les amours qu’ils se perdent si souvent.

De plus en plus souvent on dirait.

On dirait même que les solitudes finissent par être si courante.

Pour ne pas en vouloir à l’une.

Pour ne pas honnir l’autre.

Pour ne pas finir en guerre de l’un contre l’autre.

On préfère ne pas.


Mais on succombe quand même à ce vertige si humain.

Aimer et être aimé, c’est tellement dans notre nature profonde.

Que ça en devient étrange cette manie de mettre le désamour sur le dos de l’une, sur les épaules de l’autre, mais jamais sur la responsabilité d’un mode de vie (pour ne pas dire système et paraître toujours victime) qui ne sait que corrompre nos existences.

Le mur sur lequel se brisent nos amours, c’est celui d’un quotidien qui ne s’acharne plus, qui ne peut plus s’acharner à en renouveler la fougue, tant la préoccupation est à vivre quand même et malgré tout.


Une fois l’amour brisé sur les récifs du vivre, on s’en retourne à ses chagrins, à sa tristesse, à ses ennuis et ses douleurs.

On n’ose même pas en parler.

On ne trouve pas les mots.

Car les mots parfois se font mauvais procès.

Quand l’amour vacille, on n’a pas envie de procès.

On rêve de réconfort.


On revient à tenter de vivre dans l’attente de…

Nul ne sait combien de temps ça dure, l’attente de…

On sait que parfois, ça peut durer toute une vie.

C’est long une vie à attendre.

Alors on « laisse à chacun le soin de sa vie. »


On avance quand même, dans l’amertume.

On rêve d’amour, et ça nous remplit.



Xavier Lainé

6 juin 2023


mercredi 28 juin 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 5

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Agir sans juger si l’action est bonne ou mauvaise. Aimer sans s’inquiéter si c’est le bien ou le mal. » André Gide, Les nourritures terrestres


Agir, c’est vivre.

Ce n’est pas attendre le jour J et l’heure H.

Ce n’est pas survivre dans l’attente du « grand soir ».

C’est chaque jour qu’il faut s’organiser pour traverser sans s’écrouler.

C’est agir à chaque seconde et s’étonner chaque jour d’être encore là pour contribuer.

C’est parfois accepter de se tromper.

C’est accepter le courroux des jaloux qui vivent et survivent dans l’attente.

Et râlent que les choses vont de mal en pis.


Agir, est-ce moi ou quelque chose qui agit en moi ?

De quelle distance pourrais-je regarder mes actes pour en juger ?

Si je suis « agi » : quelle force mystérieuse m’anime et me pousse ?


L’important est dans l’acte, non dans le jugement.

En cela aimer à tort et à travers n’est en soi jamais condamnable.

Il faut aimer.

Au risque de tomber de haut.

Au risque de se tromper.


Suis-je assez libre pour ça ?

Quels sont les cordes qui m’amarrent encore à l’impasse des conventions ?


Il me faut agir et aimer.

Il me faut demeurer sans jugement.

Au risque du bien ou du mal.


Puis revenir, toujours à Gide et tant d’autres.

Cioran, par exemple : « Il faudrait se répéter chaque jour: Je suis l'un de ceux qui, par milliards, se traînent sur la surface du globe. L'un d'eux, et rien de plus. Cette banalité justifie n'importe quelle conclusion, n'importe quel comportement ou acte : débauche, chasteté, suicide, travail, crime, paresse ou rébellion.

... D'où il suit que chacun a raison de faire ce qu'il fait. » (in De l’inconvénient d’être né)

Avancer, mettre un pied devant l’autre, regarder autour de moi tout ce que l’univers m’offre de beauté.

Me laisser entraîner par le pas envoûtant de la beauté.

Ne plus y opposer aucune résistance.



Xavier Lainé

5 juin 2023


mardi 27 juin 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 4

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Tout ce que tu gardes en toi de connaissances distinctes restera distinct de toi jusques à la consommation des siècles. Pourquoi y attaches-tu tant de prix ? » André Gide, Les nourritures terrestres


Mais bien sur la soif.

Cette soif, ce puits, cette mine qui plonge dans les profondeurs abyssales.

Qui ne trouve jamais totale satisfaction car de chaque question elle fait un nouveau volume à lire, à écrire.

Cette soif qui est mienne mais ne m’appartient pas.

Qui m’échappe chaque fois que je m’en approche.

Qui s’évanouit dans les brumes matinales.

Que mes mains sur le clavier du temps, tentent encore de saisir.

Elle s’en va, la connaissance.

Elle est à peine voilée, si fine, si subtile.

Ses pieds dans la rosée font scintiller sa tête comme une étoile filante.


Je crois toujours la voir.

Mais sans doute est-ce reliquat des déserts de mon enfance : elle n’est que mirage posé sur mon chemin.

Mes mains se tendent et ne saisissent que du vide.

Et je reste là, assis où je croyais trouver une oasis de savoir où m’abreuver.

Je ne saisis toujours que du vide, un vide qui ne m’appartient pas.


Toujours la connaissance se lève, radieuse et dans un grand rire, m’effleure des ses doigts de fée.

Un désir fou surgit des profondeurs de mon âme.

Comme j’aimerais me blottir entre ses bras tendre !

La voici qui se lève, s’éloigne.

Naïf je la suis, pensant toujours trouver dans la trace de ses pas quelque chose qui lui ressemblerait et pourrait satisfaire me soif, ma faim, mon désir.


Je me réveille en sueur.

La nuit est là, peuplée d’étoiles qui poussent petits rires cristallins puis s’effacent dans les premières lueurs de l’aube

La connaissance une fois encore m’échappe.

À quoi bon m’acharner à en saisir ne serait-ce qu’une bribe ?

Elle ne m’appartient pas.

Elle n’appartient à personne.

Elle est cette mine à creuser sans cesse.

Ce rocher de Sisyphe qui toujours retombe lourdement au bas de la montagne.

Il faudrait l’imaginer heureux, paraphraser Kuki Shuzo et Albert Camus.

Ce ne serait que paraphrase, mauvaise copie d’une mise en examen ratée. 


Aux questions je n’aurai pas de réponse.

Je me contenterai d’en noter le flot.

De ramer encore un peu sur l’océan du savoir.

Au risque de m’y noyer.



Xavier Lainé

4 juin 2023


lundi 26 juin 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 3

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Que l’importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée. » André Gide, Les nourritures terrestres


Je suis celui qui regarde.

Parfois ne sais quoi dire, me laisse guider par mes yeux.

Mon regard scrute, lis derrière les mots dits, ce que visage exprime.

Je suis dans mon regard au point d’en être mal à l’aise.

Mon regard lit bien au-delà de mes pensées, des pensées émises.

Mes yeux, je le sais, en disent bien plus long, surtout quand ma bouche reste fermée.


Rien à dire.

Juste à être en amont de mon regard.

Tenter de lire l’arrière-fond des pensées.

Laisser mes pupilles devenir assez limpides pour ne rien cacher.

Sans être transparent, exister dans ce regard là.


« Vous faites quoi, vous ? »

« Je vis, et c’est déjà tâche ardue ! »

« On devrait même être rémunéré pour ça ! »


À vouloir exister sans entorse entre ce que je dis et ce que je fais, parfois il ne me reste que mes yeux pour pleurer, ou rire.

Car mes yeux, habitués à exister comme je suis, deviennent ma manière de vivre.

Regarder ce n’est pas voir, ni être voyeur, c’est communiquer, savoir que mes yeux sont l’expression de ce que je suis.

Si je suis faux, ou hypocrite, mes yeux me trahissent.


Mon regard est un puits par où passe le seau qui en remonte chargé des milliers de mots enfouis dans mes profondeurs.

Je suis mon regard bien plus que ce que mon regard voit

Je ne suis pas mes yeux, je suis le regard qu’ils offrent.



Xavier Lainé

3 juin 2023