vendredi 23 septembre 2022

Je vous écris de très loin 7

 




« J’ai grandi dans une société basée sur des valeurs à la fois idéalistes et corrompues. Une prison oppressante et une invitation à croire en le meilleur dans l’homme. » Saskia Hellmund, La fille qui venait d’un pays disparu, La chute du Mur vue de l’Est, éditions Les Points sur les i


Mais peut-être au fond avons-nous été trop bercé dans cette illusion :

Il serait possible de changer le monde puisque, à l’Est des pays l’ont fait.

Consciemment ou pas, nous avons dû intégrer la réalité d’un monde divisé en deux camps irréconciliables, toujours irréconciliés.


De ce côté Ouest, la division était en nous-mêmes :

La soif de justice sociale et d’une vie plus humaine toujours ;

Une réalité bien différente où nous sommes réduits à être les soldats du système.

Pas les soldats classiques, mais les salariés/esclaves d’un monde où le salaire n’est pas reconnaissance de compétences ni de savoir-faire, mais le moyen, un fois quitté la chaine de production, d’aller consommer.

Consommer jusqu’au vertige, jusqu’à ne plus rien voir des oppressions précisément fardées.

Pas grossièrement, précisément.

Pour que nul ne s’imagine pouvoir en sortir, puisque le contraste était flagrant.


Du côté Est, la division était aussi en dedans, mais nul ne pouvait en exprimer le soupçon.

Or, nulle frontière ne pouvait empêcher la diffusion des images.

Ce que l’Est voyait, c’était un Ouest qui se présentait sous le fard aguichant d’une liberté de consommer sans limites.

Alors la souffrance se mettait à ronger ceux qui allaient au travail, qui ne connaissaient rien du chômage, qui bénéficiaient de facilités sociales inconcevables en face. Mais ce qui se voyait, c’était le maquillage.

Mauvais maquillage même acheté à prix d’or : il ne dissimule que ce que nous ne voulons pas voir.


Xavier Lainé


7 septembre 2022


jeudi 22 septembre 2022

Je vous écris de très loin 6

 




« Certains jours il ne faut pas craindre de nommer les choses impossibles à décrire. » René Char, Recherche de la base et du sommet


Nommer, toujours.

Mettre des mots sur quelque chose.

Regarder en face et se poser des questions.

Qu’est-ce que je vois que d’autres peut-être ne voient pas ?

Choses indescriptibles sur lesquelles je dois toutefois mettre des mots, nommer.

Nommer toujours.


Nommer toujours :

Le pauvre homme et sa main tremblante devant la boulangerie du matin frais.


Nommer toujours :

Vos larmes qui s’écoulent en silence d’être enfin quelque part écoutés.

Pas compris, juste écouté.

Pas forcément entendu non plus, mais écouté, avec des mots posés sur l’innommable de vos existences lacérées.


Nommer encore et toujours :

Le sentiment de révolte qui monte.

Exponentielle montée proportionnelle à celle des violences admises.

Pas nommées, admises.

Par fatalité admises.


Nommer pour ne pas devenir fou de douleur.

Lorsque d’amour il n’est plus question parce qu’amour est admis comme tel, coulé dans le bronze d’un quotidien sans relief qui se répète depuis si longtemps qu’il n’envisage plus un baiser, ni une étreinte.


Dès lors de quoi pourrais-je parler sinon dire l’effroi ?


Xavier Lainé


6 septembre 2022


mercredi 21 septembre 2022

Je vous écris de très loin 5

 




« Cette guerre se prolongera au-delà des armistices platoniques. L’implantation des concepts politiques se poursuivra contradictoirement, dans les convulsions et sous le couvert d’une hypocrisie sûre de ses droits. Ne souriez pas. Ecartez le scepticisme et la résignation, et préparez votre âme mortelle en vue d’affronter intra-muros des démons glacés analogues aux génies microbiens. » René Char, Fureur et mystère


Serions-nous enfin humains le jour où, éliminant tout esprit belliqueux, nous nous regarderions enfin au fond des yeux et des pensées ?


Oui, encore mes rêves stupides, mes idéaux éculés, mes utopies fébriles qui se heurtent chaque jour au mur désespérant d’un monde sans rêveries.


Pourrait-on, alors que le temps a déjà accompli ses outrages, changer quelque chose en l’âme du rêveur ?


Il semble que nous vivons ce temps là : il n’est de place qu’à ceux qui s’adaptent, plient, signent compromis en double exemplaire pour l’administration des âmes brisées.

Nous vivons ce temps là qui me laisse hagard sur le bord de sa route, parmi les inadaptés au commerce.

Même la liberté dont on m’avait dit qu’elle n’avait pas de prix se met à en avoir un.

Je savais bien qu’elle était toujours à conquérir, mais j’ai du rater un épisode : en fait il me fallait thésauriser pour en acquérir les droits au prix fort.


Allez les braves, à ce train d’enfer là, ils ne tarderont pas à taxer l’air que nous respirons et à étouffer les récalcitrants.

Récalcitrants morts au pilori des conformités.

Récalcitrants cloués au pilori des profits.


Xavier Lainé


5 septembre 2022


Puisqu'il ne reste qu'allégorie




De quelle Paix pourrions nous causer ?

Puisque vingt et un septembre n'est pas que survenue de l'automne, mais journée décrétée pour la Paix.
De quelle Paix pourrions-nous causer ?
Puisque ce monde ne connaît que violences et dominations en tous genres, seule une allégorie pourrait encore nous y inviter, à chercher en nous-mêmes capacité à vivre en Paix.
En nous-mêmes parmi les autres, tous les autres, tels qu'ils sont dans leur indifférence trop souvent.

Ne parlons pas de Paix, mettons-nous à l'ouvrage.

Xavier Lainé, 21 septembre 2022

(Image : Anonyme, école de Fontainebleau, Diane de Poitiers en allégorie de la Paix, XVIe siècle, Musée Granet, Aix-en-Provence)

mardi 20 septembre 2022

Je vous écris de très loin 4

 




Stupéfiante force d’inertie qui empêche toute forme d’action.

Tu entres en ébullition.

Tu tempêtes et laisses colères jaillir à gros bouillons.

Juste avant que nuées s’y mettent à leur tour.


Le couvercle est si lourd sur les épaules fourbues !

Le pays est mis sous la sourdine de la fatalité.

Il plie, chuchote, n’ose plus rien dire qui soit de subversion.

Errant de désespoir en misère, il demeure silencieux.


La pays ne parle plus que de choses anodines.

Ou ne répond plus qu’aux injonctions des plus forts.

Demeuré au fond de ce trou, les bras tombés d’impuissances, nul ne sait plus prendre la moindre initiative.

On attend que d’autres entrent dans la danse.

Puis, finalement, on ne danse plus.


On ne pense plus non plus, puisque penser serait nécessairement se mettre hors les murs.

On ne dit plus, on ne pense plus, on n’agit plus que sur commande.

Ici on distribue les tracts inventés ailleurs, on brandit le journal affirmant banalités contre le système dont tous sentent bien qu’il est l’oppresseur.

Par contre on se plaint.

On geint.

Mais on ne critique plus les actes délictueux d’édiles hors-sol.

La vie échappe à tous.

Elle n’est plus qu’une ombre où les maigres gains perçus comme des largesses, vont directement, à peine perçus, dans la poche des punaises modernes des plus mauvaises oeuvres.

En pays soumis, on ne marche plus que courbé, « oui, not’ bon maître ».

On ne se donne plus la main, « oui, not’ Monsieur ».


On attend.


Xavier Lainé


4 septembre 2022


lundi 19 septembre 2022

Je vous écris de très loin 3

 




Si je pouvais, je passerais mes journées en la compagnie des livres.

Ce serait comme un bain de jouvence, une mine, un puits de savoirs venu de la nuit des temps.

Depuis que l’humain a ouvert la bouche pour dire autre chose que des inepties.

C’est un fondement, une fondation, un dédale, un labyrinthe sans aucun Minotaure pour me dévorer à la fin.

Chaque mot dégusté, chaque pensée décortiquée, est comme un fil d’Ariane, mais quand je me retourne, mon aimée ne plonge pas dans les abîmes du Styx.

Elle est là, bien vivante.

Elle me prend par la main et m’entraîne toujours plus loin.

Car un livre en appelle un autre.

Je m’y ruine mais y puise une fortune sans limite.

Je vis dans l’opulence des livres.

Dans l’abondance des lettres, je suis le chemin escarpé d’un savoir qui n’en est pas un.

Car chaque pensée vient enrichir et contester la précédente.

C’est une envolée dans un univers fait de mains humaines (j’écris humaines pour éviter de tomber dans un genre réducteur).

Lire serait mon seul et unique métier.

Lire et annoter, puis relever, en un travail de moine copiste les milliers d’annotations qui se mettent alors à entrer en résonance les unes avec les autres.

Elles formes, derrière les murs qui m’isolent du monde, une symphonie à taille humaine.

Plus je lis moins je sais, ni ce que serait le savoir, ni ce que je nomme de manière si prétentieuse « l’humain ».

Je dis simplement qu’ici, dans la fragilité des pages et des couvertures usées d’avoir été trop manipulées, gît tout ce que notre humanité peut encore être, lorsqu’elle s’affranchit de ses monstrueuses prétentions à dominer.


Les livres sont mon refuge, mon havre de paix.


Xavier Lainé


3 septembre 2022


dimanche 18 septembre 2022

Je vous écris de très loin 2

 




Tandis que sous mes fenêtres ronfle la climatisation d’un camion frigorifique, arrêté pour livraison mais sans couper son moteur, mes yeux regardent le ciel qui laisse filtrer quelques gouttes de merveilleuse fraîcheur.


« Comme un chien pisse et aboie, comme un rossignol chante, un cerf brame, un éléphant barrit... un chasseur sonne du cor, un vil dragueur siffle une femme... un fabricant répand ses produits et crie dans le plus de volume possible la publicité de leur excellence prétendue. Chacun s'expanse dans l'espace. Ils pissent dans la piscine. Même le fumeur, même l'adolescent amateur du tintamarre émané de son deux-roues... crient la même affirmation de soi dans le volume ainsi envahi de volutes ou de sons: ego, ego, pète la moto de l'ado, révolté obéissant, puisque imitant servilement les proprios de son espace et de son temps, télé, pub et radio. Ses pets sortant d'un pot dut d'échappement, tout aussi bien nommé, je l'ai dit, que le fondement naturel ou, des vestales, la porte stercoraire. Inondé de pub, qui, assourdi, ne voit un anus dans le baffle d'un haut-parleur ? », écrivait Michel Serres (Le mal propre, Polluer pour s'approprier ? Editions Le Pommier, 2008)


Ils pissent sur la terre

Ils pissent dans les cieux

Laissent leurs étrons 

Ils pissent et chient

Voilà la nature de l’homme moderne

Bouffer pisser puis enfin chier


Puis aller s’étonnant de la chaleur intense

Du dessèchement de l’herbe

Râlant quand enfin il pleut

Pestant de ne plus trouver de neige l’hiver

Dénaturés par l’industrie de consommation

Déracinés de toute appartenance à la planète


Nous voici en cette extrême urgence

Refusant de voir le mur qui s’approche

Oubliant de frapper à la porte

Des fortunes qui veillent au naufrage


Xavier Lainé


2 septembre 2022