vendredi 30 juin 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 7

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« La mélancolie n’est que de la ferveur retombée. » André Gide, Les nourritures terrestres


Ferveur et passion.

Deux versants d’un engagement.

De la passion naît la ferveur.

On avance.

Puis parfois, pris de passion, gagné par le ferveur, on ne voit pas le mur.

On ne mesure pas les obstacles.

On s’imagine invincible.


Le mur heurté, la ferveur comme la passion se relèvent.

Avec des bleus à l’âme et le corps meurtri.


Combien de fois m’a-t-il fallu me relever.

Me faire phénix surgissant de ses cendres ?

Une vie complète à lutter avec ferveur pour tenter de vivre de mes passions.

Puis me retrouver dans le vide abyssal.


On m’avait dit l’homme bon.

On m’avait raconté que la société ne cessait de le corrompre.

On m’avait dit de lire Rousseau.

On m’avait expliqué qu’il n’y avait pas d’âmes mauvaises.

Et je l’ai cru.


Ferveur et passion étaient mes armes.

Avec la poésie et la philosophie dans mes bagages.

Une poésie et une philosophie en auto-construction.

Comme certains construisent leur maison, je me suis forgé une pensée, une éthique de vivre.

Et je me suis cogné au mur, déchiré sur les récifs.


On me dit mélancolique.

On me dit de me secouer.

De sortir de ce sentiment étrange et parfois délicieux.

Mais c’est pour ne rien gâcher de mes rêves.

Alors laissez-moi avec.


Je navigue entre ferveur et mélancolie.

Ce sont mes îles, mes refuges.

Elles me sont havre de paix dans un monde devenu étrange à mes yeux.

Peut-être trop.

Trop poète, ou trop rêveur.

Bien que je ne me sente ni l’un ni l’autre, juste…


Juste dans cet état qui voudrait croire encore en une grandeur humaine.

À l’heure des guerres et des barbaries, des profits honteux et du cynisme gouvernemental, je veux y croire encore avec ferveur.

C’est ma boussole dans la dernière ligne droite.

Tous mes actes vont à l’unisson de cette ferveur.

Même si les récifs mettent à mal la coque de mon navire, je voudrais encore rêver et transmettre ce rêve.

Tout n’est pas pourri en notre humanité.

Il en est qui, comme moi, s’échinent à réparer sans cesse la coque pour que les plus déshérités ne se noient pas.


Qu’importent les lendemains qui déchantent.

Qu’importent les pitoyables moqueries des cyniques et des corrompus.

Oscillant entre mélancolie et ferveur, ayant eu le culot de donner naissance, c’est à eux qu’un jour je transmettrai le flambeau de ce rêve prétendu fou.

Nous avons autre chose à faire que nous soumettre à la jungle débridée des humains devenus pire que les bêtes qu’ils considèrent comme inférieures.


Pour ce, il n’est qu’un arme : celle d’aimer, envers et contre tout.

Et à l’envers de ce monde, en suggérer un autre d’où l’humain sortira meilleur.



Xavier Lainé

7 juin 2023


jeudi 29 juin 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 6

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« C’est par peur d’une perte d’amour que parfois j’ai pu sympathiser avec des tristesses, des ennuis, des douleurs que sinon, je n’aurais qu’à peine endurés. Laisse à chacun le soin de sa vie. » André Gide, Les nourritures terrestres


Toujours j’y reviens.

Même quand on m’invite à regarder je ne sais quoi sur « Netflix » !

Pas le temps, pas l’envie.


Seul l’amour saurait me faire dévier.

Mais j’en sais bien trop la fragilité et l’inconstance.

Alors, je me blottis contre celui que je construits en dedans.

Je ferme les yeux et le voilà qui m’apparaît, fragile et tendre.


Au moins, celui-là, pas de risque de le perdre.

Il est le pur produit de mon imaginaire.

Tant de fois il s’est brisé sur le mur d’un réel bien moins doux !


On s’y cramponne, à l’amour.

C’est cette ténacité qui nous cause souffrances sans nom.

Reprochez-moi la tristesse si vous le souhaitez.

Elle n’est que le strict pendant de l’intensité de mon amour quand il retombe.


La tristesse, c’est comme un train, une locomotive qui tire derrière elle, outre le chagrin d’avoir cru en quelque chose, ses wagons de douleurs et d’ennuis.

Il faut le tirer, ce cortège là.

Il ne te laisse jamais tranquille.

Pour ne pas trop en souffrir, il ne te reste qu’à retourner à ta farouche solitude, à ta carapace d’apparences trompeuses qui t’offrent moyen de survivre à tes errements.

Quand tu fermes les yeux : tes amours sont là qui te sourient.

Sauf qu’ils ne sont plus que dans tes souvenirs.


Ainsi vont les amours qu’ils se perdent si souvent.

De plus en plus souvent on dirait.

On dirait même que les solitudes finissent par être si courante.

Pour ne pas en vouloir à l’une.

Pour ne pas honnir l’autre.

Pour ne pas finir en guerre de l’un contre l’autre.

On préfère ne pas.


Mais on succombe quand même à ce vertige si humain.

Aimer et être aimé, c’est tellement dans notre nature profonde.

Que ça en devient étrange cette manie de mettre le désamour sur le dos de l’une, sur les épaules de l’autre, mais jamais sur la responsabilité d’un mode de vie (pour ne pas dire système et paraître toujours victime) qui ne sait que corrompre nos existences.

Le mur sur lequel se brisent nos amours, c’est celui d’un quotidien qui ne s’acharne plus, qui ne peut plus s’acharner à en renouveler la fougue, tant la préoccupation est à vivre quand même et malgré tout.


Une fois l’amour brisé sur les récifs du vivre, on s’en retourne à ses chagrins, à sa tristesse, à ses ennuis et ses douleurs.

On n’ose même pas en parler.

On ne trouve pas les mots.

Car les mots parfois se font mauvais procès.

Quand l’amour vacille, on n’a pas envie de procès.

On rêve de réconfort.


On revient à tenter de vivre dans l’attente de…

Nul ne sait combien de temps ça dure, l’attente de…

On sait que parfois, ça peut durer toute une vie.

C’est long une vie à attendre.

Alors on « laisse à chacun le soin de sa vie. »


On avance quand même, dans l’amertume.

On rêve d’amour, et ça nous remplit.



Xavier Lainé

6 juin 2023


mercredi 28 juin 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 5

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Agir sans juger si l’action est bonne ou mauvaise. Aimer sans s’inquiéter si c’est le bien ou le mal. » André Gide, Les nourritures terrestres


Agir, c’est vivre.

Ce n’est pas attendre le jour J et l’heure H.

Ce n’est pas survivre dans l’attente du « grand soir ».

C’est chaque jour qu’il faut s’organiser pour traverser sans s’écrouler.

C’est agir à chaque seconde et s’étonner chaque jour d’être encore là pour contribuer.

C’est parfois accepter de se tromper.

C’est accepter le courroux des jaloux qui vivent et survivent dans l’attente.

Et râlent que les choses vont de mal en pis.


Agir, est-ce moi ou quelque chose qui agit en moi ?

De quelle distance pourrais-je regarder mes actes pour en juger ?

Si je suis « agi » : quelle force mystérieuse m’anime et me pousse ?


L’important est dans l’acte, non dans le jugement.

En cela aimer à tort et à travers n’est en soi jamais condamnable.

Il faut aimer.

Au risque de tomber de haut.

Au risque de se tromper.


Suis-je assez libre pour ça ?

Quels sont les cordes qui m’amarrent encore à l’impasse des conventions ?


Il me faut agir et aimer.

Il me faut demeurer sans jugement.

Au risque du bien ou du mal.


Puis revenir, toujours à Gide et tant d’autres.

Cioran, par exemple : « Il faudrait se répéter chaque jour: Je suis l'un de ceux qui, par milliards, se traînent sur la surface du globe. L'un d'eux, et rien de plus. Cette banalité justifie n'importe quelle conclusion, n'importe quel comportement ou acte : débauche, chasteté, suicide, travail, crime, paresse ou rébellion.

... D'où il suit que chacun a raison de faire ce qu'il fait. » (in De l’inconvénient d’être né)

Avancer, mettre un pied devant l’autre, regarder autour de moi tout ce que l’univers m’offre de beauté.

Me laisser entraîner par le pas envoûtant de la beauté.

Ne plus y opposer aucune résistance.



Xavier Lainé

5 juin 2023


mardi 27 juin 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 4

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Tout ce que tu gardes en toi de connaissances distinctes restera distinct de toi jusques à la consommation des siècles. Pourquoi y attaches-tu tant de prix ? » André Gide, Les nourritures terrestres


Mais bien sur la soif.

Cette soif, ce puits, cette mine qui plonge dans les profondeurs abyssales.

Qui ne trouve jamais totale satisfaction car de chaque question elle fait un nouveau volume à lire, à écrire.

Cette soif qui est mienne mais ne m’appartient pas.

Qui m’échappe chaque fois que je m’en approche.

Qui s’évanouit dans les brumes matinales.

Que mes mains sur le clavier du temps, tentent encore de saisir.

Elle s’en va, la connaissance.

Elle est à peine voilée, si fine, si subtile.

Ses pieds dans la rosée font scintiller sa tête comme une étoile filante.


Je crois toujours la voir.

Mais sans doute est-ce reliquat des déserts de mon enfance : elle n’est que mirage posé sur mon chemin.

Mes mains se tendent et ne saisissent que du vide.

Et je reste là, assis où je croyais trouver une oasis de savoir où m’abreuver.

Je ne saisis toujours que du vide, un vide qui ne m’appartient pas.


Toujours la connaissance se lève, radieuse et dans un grand rire, m’effleure des ses doigts de fée.

Un désir fou surgit des profondeurs de mon âme.

Comme j’aimerais me blottir entre ses bras tendre !

La voici qui se lève, s’éloigne.

Naïf je la suis, pensant toujours trouver dans la trace de ses pas quelque chose qui lui ressemblerait et pourrait satisfaire me soif, ma faim, mon désir.


Je me réveille en sueur.

La nuit est là, peuplée d’étoiles qui poussent petits rires cristallins puis s’effacent dans les premières lueurs de l’aube

La connaissance une fois encore m’échappe.

À quoi bon m’acharner à en saisir ne serait-ce qu’une bribe ?

Elle ne m’appartient pas.

Elle n’appartient à personne.

Elle est cette mine à creuser sans cesse.

Ce rocher de Sisyphe qui toujours retombe lourdement au bas de la montagne.

Il faudrait l’imaginer heureux, paraphraser Kuki Shuzo et Albert Camus.

Ce ne serait que paraphrase, mauvaise copie d’une mise en examen ratée. 


Aux questions je n’aurai pas de réponse.

Je me contenterai d’en noter le flot.

De ramer encore un peu sur l’océan du savoir.

Au risque de m’y noyer.



Xavier Lainé

4 juin 2023