samedi 17 septembre 2022

Je vous écris de très loin 1

 




Il faudrait que je mette mon navire en cale sèche.

Que je reste devant la page blanche sans y inscrire le moindre mot.

Pour vous laisser la liberté d’y déposer les vôtres.


Les rentrées se succèdent dont on ne peut savoir de quoi elles sont faites.

Si peu sortent, mais tous, en jour et heure se doivent de « rentrer ».

Est-ce encore le terme puisqu’aucune sortie ne fut offerte ?

Etrange temps de fin d’abondance dont ne n’avons jamais connu le début.

La profusion demeure en des gondoles de super-marchés.

Elle y reste pour être jetée faute de trouver consommateur.


Nuées noires passent sans s’arrêter ni mettre un terme aux heures asséchées.

Ça roule, ça se démène, ça passe et repasse.

Faut bien vivre, à défaut de respirer.


D’été à automne, même pas certains que le glissement soit sensible.

Je reste devant ma page, m’interroge sur qui incriminer en cet effondrement.

On me dira peut-être qu’en parlant ainsi je dédouane les vrais responsables.

Sauraient-ils ne serait-ce qu’un moment se remettre en question ?


Ma page voudrait renouer avec la bienveillance d’une poésie tendre.

Ma page se tait, se couvre de graffitis qui ne savent où ils vont.

Symptôme de la désorientation générale.

Fatigue d’exister et d’écrire loin des prétentions littéraires.

Fatigue, insondable fatigue de vivre encore et de ne plus savoir retrouver le chemin de l’émerveillement, malgré les mots semés comme cailloux blancs tout au long du chemin.


Xavier Lainé


1er septembre 2022


vendredi 16 septembre 2022

Juste retournement des choses 31

 




Mais dehors on fait comme si

On assourdit le quartier en soufflant la poussière

Hier l’orage grondait

Il eut encore un souci de bienveillance

En ne tapant pas trop fort

Sur nos têtes dénaturées


Nous ne faisons même plus deux avec la nature

Nous ne cessons de la contraindre


*


Pakistan sous les eaux

Glaciers qui s’effondrent

Pluies torrentielles

Noyés rejetés sur les plages


Triste contemplation

De leur monde

Celui des hyper-riches

Celui des fossoyeurs de toute vie

À la condition que la leur soit préservée


Triste constat

Ceux-là ont, de fait, quitté le monde courant

Ils ne savent qu’en piller les richesses

Et laisser mourir ceux qu’ils ont exploité

Ceux-là sont indignes du nom même d’humain

Le problème du retournement des choses

C’est qu’il ne touche que les exploités

Non les exploiteurs


Xavier Lainé


31 août 2022


jeudi 15 septembre 2022

Juste retournement des choses 30

 




« Or voici précisément venir le temps de la grande résignation humaine. Le travail-dieu trouve à son tour des prêtres. La paresse est punie de mort. À l’orient mystique, on institue le culte des machines. Les madones d’aujourd’hui sont des motobatteuses. À l’horizon, dans les panaches laborieux des cités ouvrières, le miracle nimbé s’en va en fumée. Personne ne laissera plus à personne une chance unique de salut. Elle sonne, l’heure du grand contrôle universel. » Louis Aragon, Le cahier noir, in Le mentir-vrai.


Plus ils veulent contrôler

Plus tout leur échappe

Y compris résignées

Voici qu’en sous-main 

Les résistances s’organisent


Rien ne saurait être conforme 

Identique à

Pareil


Nul ne peut marcher au pas longtemps

Sans s’épuiser 

Sans épuiser la vie qui bouillonne


Les messages arrivent

Ils nous disent le juste retournement des choses

Fous de Bassan qui meurent

Mers devenues improductives

Terres laborieusement vidées

De toute qualité propre

Au maintient de la vie

Leur monde est un monde mort

Un monde en forme de tire-lire impropre


Xavier Lainé


30-31 août 2022


mercredi 14 septembre 2022

Juste retournement des choses 29

 




Depuis deux jours un coq s’égosille

Y en aura-t-il pour trouver à redire

Qui n’ont mots pour les poubelles envahissantes

Pour les voitures ravageuses

Les égoïsmes tragiques

Je veille

Je veille


*


Cataclysmes en tous lieux

Laissent indifférents les aveuglés


C’est pas nous

C’est pas nous

Dont les parents enfans amis

Sont emportés par les flots

C’est pas nous

C’est pas nous

Dont les maisons s’écroulent

Comme châteaux de cartes

Dans les coulées de boue

C’est pas nous

C’est pas nous


Nous

On va avec assurance

On vaque à nos affaires

Qu’importe

qu’importe


Xavier Lainé


29 août 2022


mardi 13 septembre 2022

Juste retournement des choses 28

 




Toujours veille dans l’ombre la déesse Europe

Elle erre de-ci de-là en sa robe boueuse

Souillée par l’histoire


Elle n’est plus qu’une ombre

Cherchant à dissimuler 

Son sein droit

Son sein gauche

Sanglants et blessés


*


Je cherche mes mots

Je ne les trouve pas

On me dit ici le devoir de Gaîté


Mais toujours j’ai cette ombre qui passe

Qui ne sait comment se remettre

De nos tragédies


Je me souviens 

Je me souviens de Malher

Et Zweig


Je me souviens de tous ceux disparus dans les plaines de Silésie

Je me souviens de tous ceux emportés ombres parmi les Zeks

Dans les plaines de Sibérie


Toujours la déesse hante ma mémoire

Avec ses plaies ouvertes


Xavier Lainé


28 août 2022


lundi 12 septembre 2022

Juste retournement des choses 27

 




La vieille déesse Europe dressait sa silhouette hagarde à la proue d’un continent proie des flammes et des misères.

Depuis la nuit des temps elle ne connaissait que mâle domination qui se disputait sa peau pour en couvrir les lumières de l’humanité.


Seins occidental comme oriental lacérés de barbelés, de miradors, de frontières tracées de mains magistrales, lentement elle pliait chaque siècle un peu plus sous le joug.


Ils avaient fait semblant, les bougres, de s’en accaparer les bonnes grâces.

Ils ne voyaient pas que sous les ors de la finance réconciliée, les mêmes bourreaux en torturaient la statue.


La vieille déesse Europe n’en pouvait plus de ses peuples installés dans la grisaille, arborant leurs numéros gravés sur la peau, d’Ouest en Est, du Nord au Sud.


Les mêmes mâtons toujours en gardaient jalousement les frontières fermées sous les obscures raisons de leurs bonnes fortunes.


Europe en silence n’a jamais cessé de saigner sous le couteau de ses tortionnaires.


Les seins occidental et oriental lacérés de prudes regards outragés, elle pleurait d’en voir tant se noyer sans qu’elle puisse ouvrir ses bras ligotés par mâles et bestiales présidences et royautés.


Numéros gravés sur la peau, étoiles et triangles brodés au revers de vestes miséreuses, elle regardait passer sous le pont de ses membres noircis ses peuples en errance.


Xavier Lainé


27 août 2022


dimanche 11 septembre 2022

Juste retournement des choses 26

 




À nos temps d’héroïques utopies

Je dresserai monument de mémoire


À ces temps où liberté

Justement

N’avait pas de prix

Juste avant que marchand de tapis

Arrogant et cynique

Ne la verse dans les corbeilles d’argent sale


Je dresserai monument de mots gravés

Dans le granit de nos humanités

Traversant les siècles guerriers

Les siècles barbares assoiffés de sang


*


En territoire de spectaculaire apathie

Il faudrait des mots boulets

Pour réveiller les consciences

Le retour de plage sera périlleux

À trop vivre dans ses rêves

La chute parfois est douloureuse


Non qu’il ne faille plus rêver

Ne plus imaginer

Ne plus construire d’utopies

Mais si le seul rêve est l’abondance des riches

Alors en effet

C’est de misère que nous n’arrêterons pas de causer


Xavier Lainé


25-26 août 2022