lundi 17 avril 2023

Une ode au retrait 27

 




Je pourrais vous parler du printemps

Je pourrais m’extasier devant les beautés de la Terre

Je pourrais


Je ne pourrais plus me regarder dans le miroir

Je ne pourrais pas supporter ma poésie

Je ne pourrais pas


Dans le déchainement d’un pays

Dont les « responsables » nient toute démocratie

Je pourrais parler d’autre chose

Compter les pieds de mes vers

Détourner l’attention

Des milliers de morts en mer

Des centaines de blessés

Sous les coups d’une police aux ordres

Des milliers mis en garde à vue

Pour avoir tenté d’exprimer leur opinion

Je ne pourrais pas

Je ne pourrais pas faire un livre

Sans qu’il dénonce 

Sans qu’il se fasse relais

Des cris de suppliciés


Écoutez donc

La monotone plainte qui monte

De partout

Comme d’ici


Bien sur je pourrais

Aller boire un coup en terrasse

Me croire heureux 

De ne pas avoir perdu un oeil

De ne pas avoir la mâchoire en lambeaux

De ne pas sentir mon crâne défoncé

Sous les coups d’un enragé

Nourri de main de ministre

La haine attisée de propos présidentiels


Vous qui sifflez les artistes qui protestent

Vous me direz que ce n’est pas ici poésie

Qui crie avec les humiliés

Ce n’est pas poésie

Qui dresse barricade de mots

Pour rompre avec le silence orchestré

En médias corrompus et serviles


(28 mars 2023 — 1 — 5h03)


*


Quand il n’y a plus que violence au coeur des humains

Ne reste qu’à ouvrir les lieux parenthèses

Les bulles d’humanité

Où déposer nos coeurs toujours assoiffés


(28 mars 2023 — 2 — 13h57)


Xavier Lainé


dimanche 16 avril 2023

Une ode au retrait 26

 




« Permettre au poison de la domination — et à une sensibilité dominatrice — de persister, c’est ignorer les racines les plus profondes de nos problèmes écologiques et sociaux, qui sont aussi anciennes que notre civilisation elle-même⁠1. »



L’humain en sa pire engeance

Ne voit rien de la beauté du monde

Ni de celle des êtres

L’humain en sa pire engeance

Cherche à tirer profit de tout

Sans souci des destructions 

Sans souci des souffrances

Sans souci 


L’humain en sa pire engeance

N’entend ni ne voit rien

Il va de son pas sénatorial

Bardé de ses certitudes

Sur de son fait et de son pouvoir

Satisfait de sa richesse

Bâtie sur un mensonge


(26 mars 2023 — 1 — 9h52)


*


Poétiquement au moins

Poétiquement tirer les leçons

Observer du retrait

Le mouvement 

Gens qui se croisent

Qui se rencontrent

S’embrassent ou pas

Parfois s’embrasent

Dans un tendre élan


Poétiquement au moins

Ne rien dominer

Éradiquer les contraintes

Laisser les rêves

Dériver au fil des mots

Construire un monde

Si différent de celui-ci


(26 mars 2023 — 2 — 16h40)


*


Finir le jour en une poétique du retrait

Observer le monde qui ne nous appartient pas

Les humains dépossédés de tout pouvoir

S’agiter en tous sens dans une quête 

Informulable et informulée


Suivre la ligne de fracture

Qui va du monde au citoyen

Protégée par les barbelés

De l’incompréhension


(26 mars 2023 — 3 — 21h31)


Xavier Lainé



1 Murray Bookchin, La révolution à venir, éditions Agone, 2022

samedi 15 avril 2023

Une ode au retrait 25

 




Traversée du désert

À pied tant qu’à faire

Et sans la moindre boisson

Telle est la sentence

En pays sans cocagne


Traversée du désert

Une fois épuisé l’individu

Asséché les communs

Ne reste que les os

Sur le bord du chemin


Pierre et sable

Faim et soif

C’est la condamnation

Lorsque tu demeures 

Dans l’attente

D’un grand soir


Il vient parfois

Il s’invite

Le chaudron maintenu

Trop longtemps sur le feu

Couvercle refermé

L’explosion en est inévitable


Traversée du désert

Soif et faim pour tout horizon

Sans même l’espérance

D’un terme ante-mortem

Le chaudron des colères

La mèche allumée

Explose


(25 mars 2023 — 1 — 9h24)


Xavier Lainé


vendredi 14 avril 2023

Une ode au retrait 24

 




Chacun derrière sa paroi de verre

Les mondes parallèles se côtoient

Mais ne se croisent jamais

Parfois les artisans minoritaires

D’un monde réservé à l’auto-proclamée élite

Se terrent derrière miroir sans teint

Ils peuvent voir sans être vus

Ainsi les millions de riens 

De l’autre côté de cette frontière invisible

Ne savent rien de ce qui se trame

De l’autre côté du miroir


Malheur à qui s’aventure

À tenter de franchir la frontière invisible

Des mondes qui se séparent

Sous la force tectonique des fortunes

Qu’un seul tente de franchir

La paroi brillante et aveuglante

Le voici voué aux gémonies

Car nul dans le monde 

Où errent les riens ne doit savoir

Le train et la folie des auto-proclamés


Nous vivons entre ces frontières 

Qui ne font que nous renvoyer 

Nos propres images 

Brillantes et policées

Elles nous séparent bien mieux

Que tous les barbelés 

Qui marquent les frontières physiques

De « nations » n’existant

Que pour les riens qui les entretiennent

Les autres

De l’autre côté du miroir

Ont fait sécession depuis longtemps

Se sont affranchis des barrières de pays

Des limites intolérables à leurs yeux

Pourtant imposées de l’autre côté

Du miroir sans teint

Qui les isole


Ceux-là voient

Ils voient les cadavres sur les plages

Les morts de faim et de soif

Qui crient leur souffrance

Le son ne leur parvient jamais

Le miroir en étouffe la rumeur

Ils sont d’un autre monde

Qui n’a rien de commun

Avec le nôtre

Celui qui voit la vie

Devenir

Sous le joug des « premiers »

Une corvée à traverser

Jusqu’à 


(24 mars 2023 — 1 — 8h31)


Xavier Lainé



jeudi 13 avril 2023

Une ode au retrait 23

 




« Le champ de bataille des guerres civiles est l’aspect du corps, et tout l’art de la guerre consiste en sa maltraitance⁠1. »


C’est de corps abîmés que je voudrais parler

De corps au bord d’un abîme de douleur

Qui cherchent toujours à se redresser

Qui inexorablement plient et parfois se rompent


Pas de mise en grève des mots

Il faut qu’ils portent la parole en souffrance

Les mots verrouillés dans les muscles noués

Les larmes trop longtemps contenues

Les yeux secs d’avoir trop souffert


Il faut que ça explose

Pour en finir avec le mépris

Avec les mots creux prononcés

Qui n’ont de vérité qu’un mauvais fard

En la bouche d’un être qui ne sait rien

Rien de la vie et du labeur

Rien de toutes ces larmes

Déposées entre les mains soignantes

De toutes les colères exposées

Perdantes à chaque coup porté

De mains de maître


La poésie ne suit pas le chemin de gloire

La mienne va au pas des manifestations 

Elle tient la banderole des mots acerbes

Elle va en longue banderole au devant

Là où l’ignoble déguisé en noir

Derrière son bouclier de cynisme

Fomente tous les mauvais coups

Sur un ton paternaliste


Ma poésie avance écoeurée

Tandis que d’autres en des salons feutrés

Se croyant parvenus au sommet de l’art

S’auto-congratulent et ne disent rien

De ce qu’un peuple endure


Car

Triste sire

Il fallait un peuple 

Pour que vous soyez hissé

Sur le trône d’ingratitude


C’est sur les épaules du peuple

Que vous tenez debout

Il n’est pas de mépris suprême

Que vous puissiez proférer

Sans ébranler le siège

Où votre cul morveux

Se prélasse d’indifférence


Certes on me dira

Qu’un printemps des poètes se doit

De parler d’autres frontières

Que celles qui isolent

Maîtres des gueux en barbelés de mépris


Mon printemps à moi a des accents rouges

Il manie le pavé à merveille

Il se souvient de celles et ceux

Qui furent au pied d’un mur

Fusillés sans sommation


Mon printemps est de mémoire

Il ne peut rien oublier

Devant le triste spectacle

De votre visage

Triste sire

Aussi imperméable à toute souffrance

Indifférent à la mort qui guette

Chacune et chacun bien avant

De pouvoir enfin s’étirer 

Pour une minute de plaisir

Une minute de plaisir qui ne viendra jamais

À qui se lève tôt et avance usé


(23 mars 2023 — 1 — 15h00)


Xavier Lainé




1 Alexis Jenni, L’art français de la guerre, éditions NRF Gallimard, 2011

mercredi 12 avril 2023

Une ode au retrait 22

 




« Les gestes de l’écriture sont en petit ceux du corps entier, et même ceux de l’existence entière⁠1. »


J’écris de tout mon corps

Les mots qui viennent ne me passent pas par la tête

Ils sont la résurgence d’un flot bien plus profond

Tissé dans la substance de la vie


Mon corps est écrit

Façonné par l’expérience de vivre

Je suis le résultat de mes apprentissages

Fabriqué par la vie qui agit

Comme un sculpteur dans la glaise des mots

Dans le marbre des pensées

Dans le bois dont on se chauffe


Écrire 

C’est ouvrir une porte

Ouvrir une fenêtre

Laisser entrer le courant qui plane

Dans lequel je baigne

Parmi tant d’autres

Qui n’en ont aucune conscience

Ou qui en nient l’évidence


(22 mars 2023 — 1 — 12h10)


Xavier Lainé




1 Alexis Jenni, L’art français de la guerre, éditions NRF Gallimard, 2011

lundi 10 avril 2023

Une ode au retrait 21

 




En faveur du retrait

Pas forcément de la retraite

Qui rime trop avec défaite


La défaite

Ce qui est lorsque trop

Trop travaillé

Trop usé

Jusqu’à l’os

Qui fait mal

La douleur 

Qui te lamine

Alors oui

La retraite

Comme signe d’une défaite

D’un Etat prétendu « social »


Un Etat qui t’use jusqu’à la moelle

Qui te laisse

Agonisant sur le bord de sa route

Où passent rutilants

Les carrosses du profit

Tandis que toi

Entre deux plages de misère

Tu tends misérable main

Pour obtenir des miettes


En faveur du temps

Du temps gagné là

Là tout de suite

Sans attendre l’usure


En faveur du retrait

Devant le danger de l’usure

Avant qu’il soit trop tard

Pour prendre retraite

Entre quatre planches

Qui ne seront pas de salut


(21 mars 2023 — 1 — 10h22)


*


« Ecrire et penser, c’est cela le bonheur, même si l’on écrit et l’on pense des choses tristes, des tourments indélébiles. Des douleurs qui avec le temps mûrissent et produisent leurs fruits en vers⁠1. »


Il me faut assumer la tristesse

Celle qui est moteur pour toujours reconstruire

Ce qui a été détruit

Ce qui le fut tant de fois

Que très souvent

J’aurais pu croire la dernière heure venue


Ecrire est cet émonctoire

Qui ne vise rien d’autre que de me prouver existant

Qui me permet de supporter un monde insupportable

Qui me permet de survivre parmi les égoïsmes 

Louvoyant parmi les écueils

En évitant de sombrer


D’un naufrage on se remet toujours

Tant qu’il reste une poutre d’écriture 

À laquelle se cramponner

Un radeau de livres

Auquel m’encorder

Pour dépasser mes propres contradictions

Avec un minimum de lucidité


(21 mars 2023 — 2 — 20h43)


Xavier Lainé



1 Edith Bruck, La voix de la vie, éditions Rivages Poche, 2022