dimanche 15 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 27

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



C’est vrai quoi, me voilà rassuré d’apprendre par la bouche officielle que ma ville, par la grâce des déménageurs soutenant le rallye Paris-Dakar, rayonne dans les déserts du monde.


De grains de sable en grains de sable, peut-être trouverons nous la plage sous les pavés, le bitume et le béton !

Et puis, après tout, la compagnie des serpents minutes et des scorpions pourrait faire un tourisme tout à fait acceptable !


On pourrait suggérer des transports en commun à dos de dromadaires ?


(27 décembre 2022 — 1 — 12h21)


*


D’une ville désertée aux déserts du monde il n’est qu’un pas.


(27 décembre 2022 — 2 — 20h35)


Xavier Lainé


samedi 14 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 26

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012




Que reste-t-il de l’enfance une fois les rêves de l’enfance étouffés ?


L’un se jette dans mes bras, caresse ma barbe négligée.

Il y a dans ses yeux l’émerveillement d’un être imaginaire passé dans le monde réel.

Les autres demeurent, l’oeil rivés sur les écrans d’un monde virtuel qui tue leur enfance.


Que reste-t-il de l’enfance une fois les rêves de l’enfance étouffés ?


Je lis.

Je lis dans tes yeux de près d’un siècle tous les regrets.

Dansent dans ton regard nos Noëls d’autrefois.

Un autrefois pas si lointain où le mot fête voulait encore dire moment de tendres et douces effusions humaines.

On se prenait dans les bras, on riait à gorge déployée.

Le bonheur n’était pas qu’un rêve évanoui.

Il était à portée de nos actes, non réduits à la sphère marchande.

On se satisfaisait de peu.

De ce moment passé ensemble sans préméditation.

On aurait parcouru la terre entière pour rendre ce moment possible.


Mesurerons-nous un jour tout ce qui a été brisé en si peu d’années ?

Mesurerons-nous un jour toute la nostalgie dans nos yeux vieillissants d’un temps qui ne faisait pas la queue à la porte des « grandes surfaces » ?

Mesurerons-nous un jour tout ce qui s’est brisé au coeur même de notre humanité au nom d’un commerce sans limite ?


Verrons-nous un jour dans le regard de nos petits-enfants, dans celui de nos parents, autre chose que cette fracture douloureuse ?


(26 décembre 2022 — 1 — 9h17)


*


Porté ou emporté, c’est le lendemain que l’esprit s’interroge.

Il reste si peu de chose des légèretés du passé !

Comme si une lame de fond nous avait engloutis et avait emporté ce qui restait en nous de l’enfance.

La fête réduite aux consommations téléguidées.

De quoi aurions-nous besoin sinon de ces simples instants de tendresse et d’affection dont nous ne trouvons plus le mode d’emploi.

Un geste d’amour ne se revend pas sur eBay.

C’est pourtant lui qui donne toute sa substance à ce qu’ils osent nommer « fêtes ».

L’estomac ballonné de « trop », on se prend à rêver du peu qu’il nous faudrait pour avancer léger vers la rupture d’un an.


Ouvrir une part de rêverie le 25, entrer de plein pied dans sa mise en acte le 1er.


… ET S’Y TENIR, sans rien concéder aux fossoyeurs du siècle.


(26 décembre 2022 — 2 — 12h06)


*


Tourner la page de la fête et revenir au pragmatisme contemporain : pour consommer il faut gagner.

À défaut de gagner d’avance, il faut trouver moyen de compenser ce qui est déjà parti.

En quelques années, ils ont réussi ce tour de force de nous faire passer d’une vie à gagner, à une vie à crédit.

Et, tandis que pour une minorité absolue de nantis c’est toujours plus, pour les autres, ne sont que turbulences d’une vie où on se demande chaque jour quel va être celui du grand basculement dans le vide absolu des dettes incompressibles et impossibles à rembourser.

La mort pour ceux qui ne s’en sortent pas serait-elle un solde de tout compte à l’avantage des débiteurs qui pourront encore s’enrichir sur les maigres héritages ?


(26 décembre 2022 — 3 — 14h03)


Xavier Lainé


vendredi 13 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 25

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



La bêtise aux commandes prend la parole.

Elle revendique la parole.

Elle la monopolise.


La bêtise aux commandes sait tout mieux que tous.

Alors elle pérore et se vante.

Elle gonfle le torse et parade.


La bêtise aux commandes revêt l’uniforme d’un général.

Elle marche au pas cadencé d’une histoire périmée.

Elle ne connaît que rythme à deux temps.


La bêtise aux commandes cause toujours et ne se tait jamais.

Elle s’insinue dans les esprits.

Elle les pervertit et les détourne.


La bêtise trouve toujours micro devant ses lèvres suffisantes.

La boursouflure est son univers.

Son monde est tissé d’ignorance crasse.


(24 décembre 2022 — 1 — 8h30)


*


On peut toujours souhaiter mille lumières, un once d’humanité, est-il possible d’y croire quand ce qui compte, c’est le défilé du commerce et la fausse réjouissance ?

24 décembre, je n’y arrive pas.

Je n’arrive pas à me réjouir.

Mes pensées vont à ceux qui hantent les rues de la misère.

Mes pensées vont aux kurdes assassinés hier, à tous les assassinés de la terre, assassinés pour être qui ils sont, donc différents des « normes  imposées ».

Mes pensées vont aux noyés de toutes nations et aux justes qui leur tendent la main.

Mes pensées vont à ceux qui perdent leur travail, qui se demandent à quoi rime le leur, une fois serrés les cordons d’une bourse toujours plus plate.

Je n’arrive pas à me réjouir devant l’iniquité d’un monde où règne l’injustice et le mépris.

D’un monde dont les dirigeants viendront avec le sourire souhaiter leurs voeux qui ne seront que mensonges et hypocrisies de moins en moins bien cachés.

Je n’y arrive pas.

J’ai beau tenter de m’en persuader, je n’y arrive pas.


(24 décembre 2022 — 2 — 10h35)


*


On me dira rabat-joie.

On criera au déserteur devant les petites joies de la vie.

On me dira.


Moi je vous regarderai.

Certes, enfants, je vois vos yeux briller.

Les miens ont perdu leur flamme depuis si longtemps.

Depuis si longtemps que je ne puis rien oublier.


Ni des chemins creux, ni des chausses-trappes.

Ni des larmes versées un peu partout qui brillent devant la flamme de mes bougies.

Je tente de surnager.

Je suis d’accord, il ne faut pas tout arrêter devant cette marée.

Mais, au risque de plomber l’ambiance, voilà, je ne puis oublier.


Je pense aux vies gâchées, aux vies parties.

J’y pense malgré tous mes efforts, je vous jure.


Je ne dirai rien de plus, en cette fête un peu attristée.


(24 décembre 2022 — 3 — 19h37)


Xavier Lainé


jeudi 12 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 24

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012


J’arrive en haut de la page après déambulations matinales parmi les chiffres et les comptes.

J’arrive en haut de la page alors que plus le temps.

Le temps, toujours cet ennemi lorsque tu dois te partager non équitablement entre les nécessités alimentaires, la foi encore en ton « travail » (même si le terme ne me convient pas), et les impératifs familiaux à respecter quoi qu’il advienne.

J’arrive en haut de la page, c’est le matin, la fatigue est lancinante, une toux d’enfer te cloue sur la table.

Dehors, l’hiver est déjà aux abonnés absents.


(23 décembre 2022 — 1 — 8h49)


Xavier Lainé


mercredi 11 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 23

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012




Un petit jour clair salue son premier allongement.

Paradoxe d’entrer en hiver en préparant le printemps.

Hiver.

Y en aura-t-il vraiment un ?

Ce qui frappe, c’est l’indifférence à ces variations saisonnières qui inexorablement s’effacent.

Le humains vaquent, déconnectés du monde qui leur offre séjour.

Que cette inconscience puisse être suicidaire saute aux yeux !

Mais il ne faut pas le dire.

Il ne faut pas parler de ce qui fâche.

Il faut rentrer dans le rang et accepter l’idée même du suicide collectif.


… Et ne pas s’étonner que chacun, dans ce climat dégradé puisse se porter de plus en plus mal.


CHUT ! TAIS-TOI DONC, tu nous empêches de festoyer en rond !


(22 décembre 2022 — 1 — 8h46)


Xavier Lainé


mardi 10 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 22

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012


Parfois le temps te saisit et ne te lâche plus, particulièrement la nuit et le matin.

Parfois.

Pas souvent, mais parfois.

Alors la déambulation commence mal car tu sais que le temps devant toi fait état d’une minceur famélique.

Qu’il va être l’heure d’aller ouvrir ta porte, de poser tes mains sur les échines fourbues devant l’âtre où vacillent les fragiles flammes d’humanité.

Tu déambules quand même et tant pis pour le temps.

Car tu sais.

Tu sais que sans ces instants volés ou dans le silence de ton antre, avec le cliquetis de la pluie sur le vasistas, ta journée n’en serait que plus pitoyable.

Tu n’aurais plus rien à attendre que gestes machinaux quand tu t’y refuses.

De ce conflit entre toi et toi ne pourrait jaillir  qu’un inconfort pathogène et tu serais happé par le sort de tes « patients ».

Ecrire est ta respiration.

Tu en uses et abuses.

Tu n’écris pas pour autre chose que laisser trace de ta déambulation, de ta traversée d’un monde qui ne va résolument pas dans le sens voulu.

« Le royaume du grand cul par dessus tête », écrirait Julie d’Aiglemont⁠1.

La vie n’est que traversée : on pourrait rêver que ce soit voyage radieux, mais non, au terme de ton voyage, tu es bien obligé de constater que tu n’as jamais cessé d’essuyer les tempêtes.


(21 décembre 2022 — 1 — 8h10)


*


Une pluie continue

Les pieds gelés sur le sol pourtant sec

Le feu dans l’âtre qui ne sait aller tout doux

Tant les nuées en attisent la flamme


Je ne suis pour pas grand chose dans l’ordre ou le désordre des choses.

Que dit un corps qui se raidit ?

Puis le même qui peu à peu accepte de ne plus lutter contre la gravité ?


Je n’y suis pour rien dans l’abolition de vos plaintes.

J’enregistre juste vos moments de répits


(21 décembre 2022 — 2 — 9h54)


*


C’est qu’on n’envisage jamais les choses sous cet angle : un corps qui apprend.

Apprendre, pour nous, c’est purement intellectuel, notre état corporel est maintenu hors champs.


Les choses ne commencent à s’améliorer qu’à partir de l’instant où nous ne cherchons plus à diriger, que nous nous laissons aller à voguer sur nos sensations.

C’est à ce moment que nous commençons à apprendre.

Comme le petit enfant qui ouvre les yeux et commence à suivre du regard le sein qu’il désire, nous devons retrouver cette liberté de nous inventer vivants en mouvement.

C’est éminemment poïétique⁠2.


(21 décembre 2022 — 3 — 11h32)


Xavier Lainé



https://www.facebook.com/Daiglemont/about?locale=fr_FR

https://fr.wiktionary.org/wiki/poïétique

lundi 9 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 21

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



« De toutes les choses au monde, il n’y en a aucune qui abatte davantage l’esprit des hommes, et qui leur cause de plus sensibles déplaisirs, que la pauvreté ; soit qu’elle fasse manquer de commodités nécessaires à l’entretien de la vie, ou qu’elle soustraie celles qui servent à soutenir le rang et la dignité des conditions. Et bien qu’il n’y ait personne qui ne sache que les moyens se doivent acquérir par l’industrie et se conserver par le bon ménage ; toutefois, il est ordinaire à ceux qui se trouvent dans la disette de rejeter sur le mauvais gouvernement de l’Etat la faute de leur fainéantise et de leur prodigalité, comme si les malheurs du temps et les trop grandes exactions publiques étaient cause de leur misère particulière. Cependant les hommes doivent considérer, que non seulement ceux qui n’ont aucun patrimoine, sont obligés de travailler pour vivre, mais aussi de combattre pour avoir le moyen de travailler⁠1. »


Etonnant discours qui dit tout et son contraire.

On pourrait jouer au petit jeu des devinettes : ne regardez pas la note en bas de page et imaginez dans quelle bouche contemporaine on pourrait implanter un tel mépris des pauvres.


1642 - 2022 : le temps passe, les états d’esprit ne changent guère.


(20 décembre 2022 — 1 — 11h45)


*


Vous donnez votre langue au chat ?

Je le vois qui se lèche les babines (sauf que mon chat s’est carapaté depuis un moment déjà pour mourir seul quelque part).

Mais dans ma tête, j’ai tout un bestiaire que je peux sortir à volonté et selon les besoins.


Mon bestiaire, c’est comme mes voyages.

Si mon enfance fut nomade, depuis fort longtemps, les moyens s’amenuisant, voyager ne relève plus que du rêve.

Alors, il me suffit de fermer les yeux et me voici parti vers des horizons lointains.

A l’aide des livres lus, je peux m’intégrer aux Jivaros, aux incas (ou leurs descendants), aux tibétains sur les plateaux immenses de leur pays inaccessible aujourd’hui.

Je combats parfois aux côté des femmes kurdes, j’erre un moment dans la vieille ville de Sfax où mes pas d’enfant sont déjà allés, je retrouve l’empreinte de mes pieds sur les plages de Gabès, sur le Chott el Djerid. 

J’erre  entre deux eaux turquoises au large de la Catalogne.

Je lance ma ligne de pêche entre deux îles grecques.


Puis je reviens.

Mes pas montent rejoindre le siège offert par les racines du grand chêne.

Je m’y blottis un instant et le monde alors me semble plus respirable.


(20 décembre 2022 — 2 — 15h12)


*


C’est délicat d’avancer la tête dans un hall de gare !

Heureusement, il semble que les trains tardent à y entrer !


Avec ces résonances particulières de calebasse, le crâne ne permet pas la plus grande lucidité.

Et chaque rendez-vous devient une épreuve qui cogne aux parois, dans l’espérance que tout va s’arrêter bientôt.


Mais impossible, voyez-vous, de déclarer forfait sans reporter les soins sine die dans un agenda qui ressemble à un métro à l’heure de pointe.


(20 décembre 2022 — 3 — 18h01)


Xavier Lainé



1 Thomas Hobbes, Du Citoyen, XII - IX