samedi 29 octobre 2022

Sans décrocher la lune 13

 



Photographie : XL-Dans la lune (Luke Jerram/Museum of the moon/Biennale Art & culture d'Aix en Provence 2022)



Parfois mes nuits 

Parfois mes nuits sont troublées

Non par le sourire rêveur d’une lune attendrie

Mais par un vrai feu d’artifice

D’artifice

Vous avez bien lu

Un feu de tous ces artifices 

Que l’homme invente pour marquer son territoire

Pour marquer un territoire dont il pense

Être le seul propriétaire

Alors il pose un écriteau

Propriété privée

Mais privée de quoi sinon de vie

Il se croit seul

L’homme privé

Il se pose au volant de son véhicule

Au beau milieu d’une rue

À l’heure dite de pointe

Il se pose là et il attend

L’homme privé de vie

L’homme qui ne sent plus

Qu’un regard attendri de lune

Ne vient plus consoler

Emporter

Transporter

Il attend que le monde tourne

Il est dans cette croyance là

Le monde tourne autour de moi

Moi qui ai écris propriété privée

Sur la barrière et le portail de mon coeur


Xavier Lainé


13 octobre 2022


vendredi 28 octobre 2022

Sans décrocher la lune 12

 



Photographie : XL-Dans la lune (Luke Jerram/Museum of the moon/Biennale Art & culture d'Aix en Provence 2022)



Alors, tu vois, j’ai ouvert mes bras à la lune.

Elle est descendue de son ciel.

Elle est venue se blottir un instant.

Elle a posé sa tête lumineuse sur mon épaule.

Je n’osais plus bouger.

Ne pas faire un geste pour ne pas l’effaroucher.

Pour que ce moment dure.

Mais…

Mais le temps toujours lui qui nous harcèle.

Mais les rendez-vous qui se succèdent.

Ce n’est pas la lune qui entre et sort.

Ce sont les brûlés de l’existence qui passent.

Qui viennent sous mes mains tremblantes, chercher un moment de réconfort.

Que puis-je de plus ?

Sinon les inviter à quitter les cieux arides d’une course effrénée.

Sinon chercher comment abandonner les chemins trop bien éclairés vers le naufrage.

Se blottir à l’ombre des buissons le jour et marcher la nuit.

Comme le font tous les réfugiés qui fuient les armes et la misère.

Suivre ce rayon lunaire qui se fait fil ténu d’humanité.

Je disais :

Je voudrais ouvrir mes bras pour que s’y dépose toute la tendresse du monde.

C’était faux.

Mes bras ne sont pas assez grand.

Alors je me contente de cet instant où la lune fragile descend de son ciel et se pose sur mon épaule.

Je retiens mon souffle.

Je n’ose plus bouger.


Xavier Lainé


12 octobre 2022


jeudi 27 octobre 2022

Sans décrocher la lune 11

 



Photographie : XL-Dans la lune (Luke Jerram/Museum of the moon/Biennale Art & culture d'Aix en Provence 2022)




Je vous croise, insouciants.

Les images entrevues des ombres tombées, des visages ensanglantés, des corps mutilés se superposent.

Vingt et unième siècle.


Mon père ces jours-ci aurait eu quatre vingt douze ans.

Je le revois en 2000, maire de son village, planter un « arbre de la liberté ».

Je le revois avec toutes ses espérances en un monde meilleur.

Il croyait que les choses viendraient d’une pratique de la démocratie.

Il ne voyait rien venir, dans sa bulle de retraite obtenue à soixante ans, de l’âpre défaite qui se déchainerait sur les vingt premières années de ce siècle.

C’est long un siècle, surtout quand la vie s’y trouve combattue par l’âpreté au gain.


Mon père aurait eu quatre-vingt douze ans ces jours-ci.

Je n’en parle pas trop.

Il m’a toujours semblé tellement naïf devant la réalité du monde.

Il croyait qu’il suffisait de glisser un bulletin dans l’urne pour changer le monde.

Il croyait aux discours et ne lisait rien entre les lignes.

Il avait connu le pire : un temps de guerre qui berça son adolescence.

Il s’imaginait que rien ne pouvait recommencer de cette tragédie.

Mon père est parti.

Il avait cru en la jeunesse d’un président sans voir la perversité qui se dessinait sous le masque.

On lui aurait promis la lune qu’il aurait cru qu’elle lui serait offerte.

Le masque tombé, quelle relation entre sa rapide extinction et la montée du pire sous l’égide d’un jeune blanc-bec sans envergure sinon son cynisme.

Mon père aurait eu quatre-vingt douze ans ces jours-ci : il n’avait rien vu venir de cette honte qui souille notre mémoire chaque jour un peu plus.


Xavier Lainé


11 octobre 2022


mercredi 26 octobre 2022

Sans décrocher la lune 10

 



Photographie : XL-Dans la lune (Luke Jerram/Museum of the moon/Biennale Art & culture d'Aix en Provence 2022)



Je ne sais à quelles lumières me fier.

Alors, comme beaucoup, je vais de l’une à l’autre et me brûle les ailes.

Je vais de lune à l’autre.

Puis m’en retourne à lune, pour sa douce clarté posée sur mon temps de rêver.

Car dans l’enchainement des actes, il ne reste que rêves nocturnes.

Le reste du temps ?

Pas…


Je ne sais à quelles lumières me fier.

Il y en a tant qui m’attendent au détour des pages.

Alors je ne les lis pas, je les dévore.

Aucune ne tarissant ma soif, je vais d’une lumière à l’autre.

Les ouvrages envahissent tout l’espace.

Ils me tombent des mains lorsque les rêves s’en mêlent.

C’est une lune attentive qui retire mes lunettes et souffle sur mon esprit évadé.


Je ne sais à quelles lumières me fier.

Alors je ferme les yeux pour ne pas me laisser éblouir.

Je m’arrête au bord du chemin.

Je tends la main à qui y voit moins que moi.

Nous avançons vers d’autres lumières invisibles aux âmes engluées dans l’affolement du temps.

C’est là, dans ce puits de connaissances, que nous pouvons boire à satiété.


Je ne sais pas mais je sais à quelles lumières me fier.

Il me faut toutes les embrasser.

Il me faut creuser derrière la clarté de chacune pour y trouver les pépites nécessaires.


Xavier Lainé


10 octobre 2022


mardi 25 octobre 2022

Sans décrocher la lune 9

 



Photographie : XL-Dans la lune (Luke Jerram/Museum of the moon/Biennale Art & culture d'Aix en Provence 2022)




« Dans la mesure où les oppresseurs, pour dominer, s’appliquent  à éteindre la soif de recherche, la curiosité, le pouvoir de créer, qui caractérisent le vie, ils la tuent. » Paulo Freire, La pédagogie des opprimés, éditions Agone— Contre-Feux, 2021


Je m’offrais juste un moment à plonger dans la beauté.

Mes lignes sont bien moins riches que les vôtres, vous qui savez peindre, dessiner, colorer la vie.

Mes lignes ne sont que des lignes, des mots posés, l’un après l’autre qui ne peuvent se détacher d’un chemin toujours rectiligne.

On m’offrit de lire mes lignes, justement, posées aux côtés d’une sorcière dont on ne sait si elle saurait être bénéfique ou maléfique.

On m’avait dit, va à la deuxième formule, alors j’y suis allé.

Vous m’avez invité à lire, mais j’ai trouvé moyen de me défiler, de remonter très vite en mon état lunaire habituel.

On n’en descend pas facilement, vous savez.


C’était juste un moment, gracieusement offert.

Je ne demande pas la lune : j’y suis, j’y vis.

De là-haut je regarde mon berceau d’origine qui va à vau-l’eau.

Qui s’assèche lentement tandis que richissimes rêvent de créer des bassines dans le désert.

Normal, ils ont l’âme désertique, aussi désertique que la surface de ma lune, mais ils ne brillent pas, eux, dans la nuit de l’espace.

Ils en sont le trou noir, ce lieu d’où nulle vie ne peut rejaillir.

Ils absorbent tout ce qui passe de richesse.

Ils sabordent avec assurance toute forme d’existence.

Ils sont météorite tombant dans la poussière de nos âmes désertées.

Alors, je suis retourné dans ma lune.

Celle qui éclaire tendrement ma page blanche, juste souillée de la poussière de mes mots.


Xavier Lainé


9 octobre 2022


lundi 24 octobre 2022

Sans décrocher la lune 8

 



Photographie : XL-Dans la lune (Luke Jerram/Museum of the moon/Biennale Art & culture d'Aix en Provence 2022)



« Si l’humanisation des êtres opprimés est une subversion, leur liberté l’est aussi. D’où la nécessité de les contrôler en permanence. Et plus les oppresseurs les contrôlent, plus ils les transforment en « choses », en quelque chose d’inanimé. » Paulo Freire, La pédagogie des opprimés, éditions Agone— Contre-Feux, 2021


Que soient lune ou soleil

C’est toujours la même histoire qui dure

Qui dure depuis si longtemps

Qu’elle en devient lassante


Que soient lune ou soleil

Pas si facile de se libérer du joug

De sauter par-dessus les parapets

D’enfoncer les barrières

De démolir les murs


Le pire est celui

Qui du dedans nous fait poser des interdits

Interdit d’aller et venir 

Sans autorisation faite à soi-même

Ce fut le sommet 

Dont ils ne voyaient pas

Le symbole


Ne plus sortir de chez soi

Sans papier auto-rempli

Et à défaut l’amende

Assez chère pour dissuader 

L’opprimé de jouer avec sa liberté conditionnelle

Sommet de l’absurde chaque jour un peu plus

Plongée en l’eau froide des sombres calculs


Xavier Lainé


8 octobre 2022


dimanche 23 octobre 2022

Les doigts dans le tricot

 

Mes doigts vont plus facilement

En la glaise des mots

Au cambouis de vivre


Mes doigts ne savent monter les mailles

Sinon remonter le courant de celles

Qui se tricotent à fleur de vie


Mes doigts sont si gourds

Que mailles sans cesse leur échappent








Alors mes yeux vous admirent

Et resteraient des heures

À vous écouter deviser

Tandis qu’entre vos mains

Élaborent savants stratagèmes







Une maille à l’endroit

Une autre à l’envers

Le jour souligne les couleurs du fil

Qui se nouent des unes aux autres










Il me prend à rêver

D’une « révolution » féministe

Qui ferait de l’homme que je suis

Non l’opposé de la femme que vous êtes

Mais un autre genre de complice

Pour nous tricoter une humanité

Moins frileuse sous le joug du passé


Xavier Lainé


23 octobre 2022