jeudi 30 juin 2022

Sur un fil 15

 




Parfois être humain vire à la tragédie.

On invoque les dieux.

On pleure dans l’ombre, pour ne rien montrer de nos souffrances.


Va.

Relève toi encore une fois, deux fois, trois…

Que les vagues montent à l’assaut de tes rochers escarpés.

Mais que tu sois là, debout à la proue d’un continent, toujours.

D’un continent qui s’abandonne aux tristes mains des pires.

Pour ne pas savoir comment faire usage du meilleur.

Meilleur qui n’a pas de visage bien défini.

Il est en toi, en moi, en nous.

Il a les traits de nos joies et de nos peines.


Parfois vivre en humain vire au tragique.

Simplement par ignorance d’un devoir qui nous en impose.

Qui nous impose de ne pas céder et de construire et reconstruire…

… les digues qui nous protègeront des tempêtes prévisibles.


Mon devoir est ici : écrire.

Ecrire pour que mots se fassent ponts.

Se fassent mains tendues dans le silence d’un matin caniculaire.

Désormais, ce qui pouvait être annoncé, prévisible, est là.

Ça rentre par ma fenêtre sans crier gare.

Ça vrombit et ça hurle en vains aller-retour.


Mes mots, je les voudrait parasols.

Je les voudrait clous dans les chaussures.

Je les voudrait réveils-matins sonnant au plus profond des consciences.


Je suis, comme vous, un peu perdu, hagard devant les cendres.


Xavier Lainé


15 juin 2022


mercredi 29 juin 2022

Sur un fil 14

 




C’est une question de sens à donner à la vie…

Combien de fois m’avez-vous ris au nez (et non pas riz au lait) parce que je plaçais mon revenu bien après mon éthique ?

C’est une question de sens de la vie.


Quitte à tout perdre, je n’ai jamais conçu ma vie comme devant être uniquement source de revenu.


Regardez donc ce qu’ils font du monde, ces gens qui salivent à l’appât du gain !

Nous voici dans ce marécage invivable.


La tragédie est de prendre tout mensonge pour vérité.

Du moment que le ton y est, affirmatif en diable.

Ainsi est mené le monde à sa sépulture.


Toi qui fut aimée, tu reposes désormais au pied d’un grand chêne.

Tu fus aimée, mais quelle réciprocité aux jeux de l’amour ?

Nul ne le saura jamais.


Tu avais ce ton pour affirmer ce que tu prenais pour vérité.

Il s’en trouvait toujours pour avaler ces couleuvres.


On est naïf à vingt ans.

On n’a rien lu du « mentir vrai ».

Alors on bâtit son existence sur des rêves.

On ne se méfie d’aucune chausse-trappe.

Ce n’est que des années plus tard qu’on réalise la complexité du vivant.

On réalise alors que déjà les espèces ont commencé leur déclin.


Alors la colère monte contre ceux qui ne voient rien.


Xavier Lainé


14 juin 2022


mardi 28 juin 2022

L'alchimie du verbe (Sara Samiei)

 





Bien évidemment, j'avais oublié.

Bien évidemment de dire qu'un choix de texte allait être publié en bilingue français-persan, à Téhéran.

Bien évidemment Sara, il y a peu, me demanda mon adresse pour m'envoyer le recueil.

Bien évidemment j'oubliais de prévenir la maison qu'un livre allait venir d'Iran.

Bien évidemment, la maison surprise a commencé par ne pas comprendre, à failli refuser le paquet.

Bien évidemment le facteur a vu mon nom sur l'enveloppe.

Bien évidemment, je l'ai ouverte.

Bien évidemment le livre était dedans.


C'est beau, des textes qui voyagent, arrivent si loin, sont traduits dans une langue à mes yeux illisible (hélas, comme j'aimerais savoir lire toute les langues !).

C'est beau et mon esprit voyage,  avec eux, avec les pages, avec l'ouvrage.

C'est beau et ne sais comment dire merci aux yeux de Sara qui se sont posé sur mes mots pour les magnifier ainsi.

Longue vie au livre qui s'affranchit ainsi des frontières !


Xavier Lainé

28 juin 2022 

Sur un fil 13

 




Je pourrais pavoiser mais non, je m’inquiète.

Car il est clair qu’en ma ville guettent des démons qui n’ont pas encore montré leur vrai visage.

Je ne dirai rien des autres.

De ceux qui ne se reconnaissent qu’en des temps électoraux, mais désertent le débat d’idées au quotidien.

Aujourd’hui ou demain, ils rentreront chez eux et la routine reprendra le dessus.

Moi, j’avancerai dans le brouillard de mes pensées.

Je me dirai comme depuis quinze ans qu’ont démarré mes « Etats chroniques de poésie » quels mots affuter pour que le débat s’anime.

Pour que la parole soit reprise, en particulier par ceux qui en sont dépossédés depuis des années.


Qu’on peine à pourvoir à tous les postes de compétence dans l’éducation.

Qu’on ne trouve plus médecin qui vaille.

Qu’il soit impossible d’embaucher soignant qui s’engage.

Voilà qui en dit long sur notre cruelle défaillance.

Ce n’est pas qu’une question de nombre.

C’est une question d’essence.

Une question de sens.


Lorsque, parvenu au terme normal d’un métier, tu peines à joindre les deux bouts.

Lorsqu’il t’est demandé d’en accomplir toujours plus sans un mot de reconnaissance.

Tu comprends que jeunesse déserte.

Qu’elle déserte d’autant plus qu’on lui ferme systématiquement la porte au nez.

Ce n’est pas une question seulement d’argent, c’est une question de sens.

Une question de création de soi et du monde.


Xavier Lainé


13 juin 2022


lundi 27 juin 2022

Sur un fil 12

 




C’est un jour d’oiseaux vibrants dans un azur délicat.

Un jour pourtant suspendu aux mystères des décisions humaines.

Un jour de fil ténu entre ciel et terre.

Un papier à la main certains iront confirmer la course à l’abîme.

Ou l’ouverture des portes d’un futur un peu moins tragique.

Que se passe-t-il dans les têtes à l’heure des grandes décisions ?


C’est un jour d’oiseaux vibrants dans un azur délicat.

Un azur délicat avant de devenir torride.

Car l’avenir est là, devant ma fenêtre ouverte.

Pas une goutte de pluie depuis des mois.

Mais passage chaque jour d’une légèreté matinale

À l’enfer des heures de midi, sous canicule qui s’aggrave.


C’est un jour d’oiseaux vibrants dans un azur délicat.

Et puis devant moi maigre papier à glisser dans l’urne du jour.

Frêle papier qui ouvre ou ferme des portes.

Non que j’imagine tout à portée de main.

Le grand soir est un leurre, je ne cesse de l’écrire.

Le petit papier n’est qu’une cale à mettre pour entrebâiller la porte.


Un autre jour d’oiseaux vibrants dans un azur délicat

Il faudra savoir la pousser, la porte, et ne plus la laisser se refermer.

Sur nos rêves, sur nos utopies, sur ce que nous pourrions réaliser.

Sur ce que nous pourrions créer pour tisser le lien.

Le lien entre poétique et politique, et contourner nos vrais mensonges.

Juste pour le bonheur de voir le dépit changer de camp.

Juste pour voir la panique s’emparer des bourses obscures.

De voir l’édifice des profits s’effondrer sous le poids des angoisses.

Ils ne la connaissent pas, celle du lendemain qui déchante toujours.

Il serait temps qu’ils en tâtent un peu.


Xavier Lainé


12 juin 2022


dimanche 26 juin 2022

Sur un fil 11

 




« Toute poésie puise sa force dans l’histoire qui se fait, dans la vie des hommes réels, dans la réponse donnée à chaque pas aux questions qui surgissent devant ces hommes ; la poésie  est une arme de leur combat, dans lequel le poète ne se distingue d’eux que par la force et l’efficacité de la parole et du chant. » Aragon, L’oeuvre poétique, volume XII, 1953-1956, Livre club Diderot, 1980


Je poursuis ma route avec Aragon.

Une décennie passée, je le vois dire du vrai en prêchant du faux.

Je le vois se mentir à lui-même en refusant de voir ce qui n’était que trop visible.

Cette erreur fondamentale de prendre pour « communisme » ce qui n’était qu’un masque.

Je le revois revêtant son visage d’un masque blanc.

Peut-être le moment où il aurait atteint une sorte de vérité.

Celle qui ne montre jamais son visage.

Celle qui ne sort que travestie par les mots usés jusqu’à la corde.

Celle qui voudrait dire le temps traversé, d’île en île, dans un archipel d’infinies souffrances imposées aux plus faibles.

Toujours aux plus faibles.

Toujours cette menace.

Cette domination.


Parole poétique versus politique.

Toujours cette tentation de prêcher le vrai.

Puis de se masquer le visage en découvrant que ce que nous prenions pour vrai ne pouvait l’être, dans la fourberie des hommes.

Des hommes sans le grand H.

Des hommes comme genre ayant un problème avec lui-même.

Genre qui cherche sans cesse depuis la nuit des temps à s’approprier le commun.

Qui enfouit dans les strates de l’histoire la vie commune oubliée.


Xavier Lainé


11 juin 2022 (2)


samedi 25 juin 2022

Sur un fil 10

 




« Résister à l’oppression, affirmer la dignité de l’homme, voilà (…) où la poésie se connaît essentielle. Cette haute voix de l’indignation prend à charge l’évènement. Elle y trouve à nommer clairement ces forces obscures d’oppression de l’homme qui se camouflaient auparavant jusque dans les versifications laborieuses de l’académisme et de la poésie réactionnaire. Elle se trouve alors toute portée par la haine et la colère, la révolte et l’espoir, la liberté et l’amour même. La conscience poétique ne se contente pas de dénoncer le caractère odieux des évènements, elle prétend à le mesurer et à le défier. Et dans son horreur même, dans cette nausée de haine qui lui vient, le poète trouve pourtant alors à espérer. » Aragon, L’oeuvre poétique, volume X, 1943-1945, Livre Club Diderot, 1979


Je vois.

Je vois, prenant parole devant vous, cette prétention de se dire « poète ».

Je m’arroge un titre qui m’autorise à vous parler et me voici, comme Aragon, me situant « hors du réel ».

Car le poète n’est pas au-dessus, mais dedans, qui trempe ses mains dans le cambouis de vivre.


Je vois.

Je me vois, une fois les mots lâchés, retournant à la solitude de l’écrivain du fond.

Rien ne m’autorise à écrire plus que d’être dans votre mouvement.

Ni au-dessus, ni en dessous, ni à côté.

Mais dans.


Je vois.

Je me vois vous tendre, à vous inconnue parmi les inconnus, le texte des mots prononcés, prétentieusement signé d’un nom.

C’est le mien, mais en quoi ces mots m’appartiennent qui furent pour un soir confié aux ondes et aux vents pour qu’ils vous parviennent ?

Ce n’était qu’un moment arrêté.

Un moment pour prendre respiration à la surface et replonger.


Xavier Lainé


11 juin 2022 (1)