mercredi 21 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 10

 



Le baiser - Théodore Géricault




Théodore peint ce qu’il voit et ce qu’il ne voit pas.

Quelles tragédies façonnent nos ressentis ?

Théodore n’a pourtant rien vécu de ces deux ans tragiques, où le sort d’un peuple se soulève et en finit avec un roi.

Pourtant les têtes tranchées hantent les toiles.

Hantent les esprits, deviennent fantomes planant sur les mémoires.


Qui furent les criminels et de quel côté de l’instrument furent-ils qui se succédèrent sous le tranchant d’un monde en éruption ?

Le tragique n’est pas toujours contenu dans le sang versé, pas seulement.

Le tragique est dans l’usage officiel fait de la barbarie.

Il y aurait le crime impardonnable et celui absout d’avance car officiellement admis.

Il en faudra du temps et des larmes pour qu’enfin on réalise, contre une majorité d’obscurs qu’un homme qui meurt sous le couteau, d’où que vienne l’arme demeure une victime, ou de bourreau passe au statut de victime.

La violence ne résout rien, le mutisme devant elle non plus.


J’ouvre ici une brèche en me considérant, parmi vous comme responsable des atermoiements d’un siècle.

Je poserai plus tard la question des origines sociales de la violence.

L’une répondant à l’autre qui se proclame, avec des airs offusqués, comme vierge de tout soupçon de complicité.

Une violence, même symbolique, en ouvre une autre qui se fait brèche béante dans le flanc de l’histoire.

Le sang ne sèche jamais vraiment, et la plaie ouverte se transmet.

La preuve par Théodore qui n’a jamais vu de ses yeux les têtes coupées, promenées au bout d’une pique.

Juste une exposition, il semble, à Rouen, de têtes momifiées, reliques exsangues d’un temps  de terreur réduisant à néant les espérances.


Xavier Lainé


10 juillet 2021


mardi 20 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 9

 



Le baiser - Théodore Géricault



Puis ce baiser qui est ton refuge.

Quand tout tourne mal, le mieux est encore de se blottir dans les bras accueillants.

De laisser filer les gestes tendres, ceux qui mettent baume au coeur qui rassurent et réconfortent.

L’histoire est friande des grandes batailles.

Elle l’est un peu moins des pieds gelés, des plaies ouvertes, des souffrances endurées.

C’est pourtant avec ce quotidien qu’il faut bien composer.

Alors on battit nid douillet où laisser se déposer l’amour.

Un amour qui n’attend aucune autorisation pour s’éveiller au coeur sensible.

Il est là, il frémit dans l’ombre.

Il te suit, Théodore jusque dans ta fuite éperdue.

Il reste entre deux toiles, jamais avoué mais toujours présent.

Il devient la boussole des jours mauvais, le phare dans les tempêtes d’un temps sans repères.


Ce baiser qui est notre refuge.

Un instant suspendu entre deux luttes, entre deux misères, entre deux portes.

Baiser interdit en zone de tous les périls, qui pourtant nous est si nécessaire.

Je ne sais quand ni où, mais la découverte de cette toile est là, qui m’emporte au tréfonds de l’oeuvre.

Théodore fuit.

Il ne fuit pas que l’air du temps.

Il fuit l’amour jugé fautif lorsqu’il dévore les êtres hors des normes édictées par prude bourgeoisie.

Tous les ingrédients des dominations à venir est contenu dans un baiser.


Xavier Lainé


9 juillet 2021


dimanche 18 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 8

 



Le baiser - Théodore Géricault

Source photographique


Tu ne pouvais être indifférent.

Ce qui s’offrait à tes yeux, à ta jeunesse, c’était un temps écorché.

Un temps de pieds bandés pour résister à la morsure du froid et des défaites.

Que de souffrances endurées en batailles rangées pour le seul panache d’un homme.

Tu es l’observateur d’un temps qu’on dirait aujourd’hui de « transition ».

Transition entre l’ancien et le nouveau.

Entre le connu et l’inconnu.


Tu ne pouvais être indifférent à la souffrance de ces preux guerriers.

Tu découvres entre deux toiles, entre deux esquisses, l’horreur d’une dictature qui méprise les hommes.

C’est ce qui vient, un temps sans limites.

Un temps qui s’aveugle de sa propre gloire.

Un temps qui nie la Bérézina par seul souci du gain et du pouvoir.

Pas seulement cet affrontement entre l’ancien et le nouveau.

Pas seulement.


Tu peins.

Tu avances en titubant dans les chemins creux de l’histoire.

Les bourgeois triomphants accrochent tes cuirassiers dans les salons de leur gloire débutante.

Ils avancent comme l’aigle renaissant de ses cendres qui remonte le cours du temps.

Ce qu’on ne fait jamais. 

On ne remonte pas quelque chose qui nous pousse vers l’avant.

Quelque chose qui n’existe que dans nos esprits mutilés.

Tu peins la couleur triste de ce temps qui fomente ses défaites.

Tu peins le chaos qui vient d’où les petits sont exclus.


Xavier Lainé


8 juillet 2021


samedi 17 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 7

 



Le baiser - Théodore Géricault




On a besoin de panache à dix-huit ans.

On a besoin que ça bouge, que ça cavale.

Il faut que ça agisse et que la cavalcade mène à d’autres mondes.


Il faut que la peinture dise cet élan.

Il lui faut dire tout et son contraire, puisque le monde en est là.

Tout et son contraire.

Un vieux monde s’effondre, un autre tarde à venir.

Nous sommes aux prises avec les démons de l’incertitude.

Notre destin nous effraie.


Alors nous cherchons à le confier à d’autres.

D’autres qui s’avèrent être des monstres.

Qui ne naviguent que pour eux-mêmes, leurs petites fortunes, leur célébrité.

Oui not’ Monsieur, oui not’ Bon Maître.

On se courbe devant l’apparence du génie qui n’est qu’opportunisme.


L’oeuvre va de ce pas guerrier et rencontre misère et humiliation au bord des chemins creux.

L’oeuvre hésite, elle dit ce que le coeur ne peut écrire ou prononcer, même du bout des lèvres.

Théodore commence à peine.

Sa peinture pourtant affole les académies.

Le génie est rarement là où, présomptueux, il s’auto-congratule.

Il suit le pas lourd et glacé des grognards vaincus.

Les rêves des démiurges se terminent si souvent en Bérézina de l’humanité.

De Napoléon à ceux qui ont blessé l’Europe et l’histoire, c’est le même récit ou presque.


Xavier Lainé


7 juillet 2021


vendredi 16 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 6

 



Le baiser - Théodore Géricault



Je te suis dans les chemins creux et boueux.

Je te suis en ces temps troublés qui ne savent vers où tomber.

Je te suis entre royaume et empire à la recherche d’une république en attente.

D’une république en souffrance qui oscille entre peuple et élite.

Le peuple en ses soubresauts n’imagine pas que sa générosité puisse se trouver niée.

Il ignore tout de la violence. Il croit en avoir fini avec les féodaux, le servage, l’aristocratie.

Il ne voit pas, tapis dans l’ombre et déjà se hissant sur ses épaules, venir les nouveaux dominants qui n’ont que richesse à accaparer.

Ceux-là comblent la frustration de n’avoir pas été du bon côté pendant des siècles.


Toi tu chevauches dans les chemins creux de l’histoire.

Ton cuirassier magnifique finit blessé dans la marge.

Ce que tu crois être la marge.

Car lorsque tu peins, tu ne fais que laisser déborder ta sensation du monde sensible.

Tu reviens, chaque jour sur l’épopée d’un empire qui ne sut que répandre sang et larmes sur toute l’Europe de l’Atlantique à l’Oural.

Le peuple, momentanément écrasé, dut bien se faire à l’idée de marcher dans la boue d’une grande armée.

L’idéal de liberté mis sous le boisseau de l’empire, il reste spectateur.

Il voit le mousquetaire Théodore fuir derrière un roi sans envergure.

Parfois, pris dans la tourmente, on ne voit pas de quel côté pencher.

Alors on penche du côté le moins pire.

On rêve d’un beau cuirassier chevauchant dans la gloire des conquêtes.

On se réveille les pieds bandés sur les gelures, au retour glacial d’une guerre inutile.


Xavier Lainé


6 juillet 2021


jeudi 15 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 5

 



Le baiser - Théodore Géricault




Parfois nous sommes saisis d’abattement.

Tout est toujours trop grand pour notre maigre vie.

Théodore en son temps, comment se percevait-il en ce monde ?


Qui de l’histoire et de l’homme façonne l’autre ?


Nul ne saura jamais.


Trouverons-nous dans un tableau ces liens noués avec le temps.

Tableau comme photographies sont du temps arrêté.


Théodore apprend à peindre peu de temps après la grande tourmente.

Il assiste à l’installation de la dictature bourgeoise.

Un empereur en symbolise le triomphe.

Un cavalier vaillant, le sabre au clair sur sa monture cabrée, en dit long sur l’époque.


Je peux comprendre : je fus moi aussi fasciné par ce personnage sorti de mes livres d’histoire.

J’ai mis du temps à réaliser que la fable racontée était bien loin de la sombre réalité.

Tout un peuple, transi d’avoir été inquiété de fausses rumeurs, acceptait le joug qui prétendait tourner le dos au passé.

Il en préparait la résurgence.


Théodore peint ce qu’il voit.

Une académie, si elle veut demeurer, se doit de faire la cour aux princes.

Nous voici loin du chaos de la révolution.

Qui, comme toutes, sous le joug, revient à son point de départ.

Les mêmes se répètent en ne changeant que de forme.


Xavier Lainé


5 juillet 2021


mercredi 14 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 4

 



Le baiser - Théodore Géricault




Théodore.

Théodore vient de cette classe qui lentement en a érodé une autre.

Il vient de cette bourgeoisie qui a pris possession des terres et qui se voue au commerce ou à l’industrie balbutiante.

Théodore vient au monde trop tard pour connaître les premiers soubresauts d’une révolution.

Il grandit dans l’ascension d’un consul qui devient empereur autoproclamé (une autre façon de s’avouer dictateur, mais la mode n’en était pas encore venue).

Il apprend à peindre sous cet empire.


Il est de la classe qui vient de triompher.

Alors il peint ce qu’il voit.

Ce qu’il voit est militaire, puisque le tyran de la bourgeoisie les aime, ses cuirassiers, ses grognards.

Il les aime et les conduit d’un bout à l’autre de l’Europe comme d’autre le feront plus tard.

C’est toujours dans le sang que s’amusent les empereurs.

Ce que les tableaux ne disent pas. 

Ne disent pas tout de suite.


Il est donc à ce point de bascule, Théodore.

Un monde est parti au moment de sa naissance.

Un autre a surgit qui commence dans les tragédies.

Bien de quoi y perdre sa boussole.

Nous le savons bien puisque c’est ce que nous vivons.

Un monde tarde à s’effondrer, se cramponne et se raidit pour ne pas laisser la place à l’inconnu.

Un autre monde tarde lui à émerger.

Nous ne savons pas comment nous y prendre.


Xavier Lainé


4 juillet 2021