mardi 28 juin 2022

Sur un fil 13

 




Je pourrais pavoiser mais non, je m’inquiète.

Car il est clair qu’en ma ville guettent des démons qui n’ont pas encore montré leur vrai visage.

Je ne dirai rien des autres.

De ceux qui ne se reconnaissent qu’en des temps électoraux, mais désertent le débat d’idées au quotidien.

Aujourd’hui ou demain, ils rentreront chez eux et la routine reprendra le dessus.

Moi, j’avancerai dans le brouillard de mes pensées.

Je me dirai comme depuis quinze ans qu’ont démarré mes « Etats chroniques de poésie » quels mots affuter pour que le débat s’anime.

Pour que la parole soit reprise, en particulier par ceux qui en sont dépossédés depuis des années.


Qu’on peine à pourvoir à tous les postes de compétence dans l’éducation.

Qu’on ne trouve plus médecin qui vaille.

Qu’il soit impossible d’embaucher soignant qui s’engage.

Voilà qui en dit long sur notre cruelle défaillance.

Ce n’est pas qu’une question de nombre.

C’est une question d’essence.

Une question de sens.


Lorsque, parvenu au terme normal d’un métier, tu peines à joindre les deux bouts.

Lorsqu’il t’est demandé d’en accomplir toujours plus sans un mot de reconnaissance.

Tu comprends que jeunesse déserte.

Qu’elle déserte d’autant plus qu’on lui ferme systématiquement la porte au nez.

Ce n’est pas une question seulement d’argent, c’est une question de sens.

Une question de création de soi et du monde.


Xavier Lainé


13 juin 2022


lundi 27 juin 2022

Sur un fil 12

 




C’est un jour d’oiseaux vibrants dans un azur délicat.

Un jour pourtant suspendu aux mystères des décisions humaines.

Un jour de fil ténu entre ciel et terre.

Un papier à la main certains iront confirmer la course à l’abîme.

Ou l’ouverture des portes d’un futur un peu moins tragique.

Que se passe-t-il dans les têtes à l’heure des grandes décisions ?


C’est un jour d’oiseaux vibrants dans un azur délicat.

Un azur délicat avant de devenir torride.

Car l’avenir est là, devant ma fenêtre ouverte.

Pas une goutte de pluie depuis des mois.

Mais passage chaque jour d’une légèreté matinale

À l’enfer des heures de midi, sous canicule qui s’aggrave.


C’est un jour d’oiseaux vibrants dans un azur délicat.

Et puis devant moi maigre papier à glisser dans l’urne du jour.

Frêle papier qui ouvre ou ferme des portes.

Non que j’imagine tout à portée de main.

Le grand soir est un leurre, je ne cesse de l’écrire.

Le petit papier n’est qu’une cale à mettre pour entrebâiller la porte.


Un autre jour d’oiseaux vibrants dans un azur délicat

Il faudra savoir la pousser, la porte, et ne plus la laisser se refermer.

Sur nos rêves, sur nos utopies, sur ce que nous pourrions réaliser.

Sur ce que nous pourrions créer pour tisser le lien.

Le lien entre poétique et politique, et contourner nos vrais mensonges.

Juste pour le bonheur de voir le dépit changer de camp.

Juste pour voir la panique s’emparer des bourses obscures.

De voir l’édifice des profits s’effondrer sous le poids des angoisses.

Ils ne la connaissent pas, celle du lendemain qui déchante toujours.

Il serait temps qu’ils en tâtent un peu.


Xavier Lainé


12 juin 2022


dimanche 26 juin 2022

Sur un fil 11

 




« Toute poésie puise sa force dans l’histoire qui se fait, dans la vie des hommes réels, dans la réponse donnée à chaque pas aux questions qui surgissent devant ces hommes ; la poésie  est une arme de leur combat, dans lequel le poète ne se distingue d’eux que par la force et l’efficacité de la parole et du chant. » Aragon, L’oeuvre poétique, volume XII, 1953-1956, Livre club Diderot, 1980


Je poursuis ma route avec Aragon.

Une décennie passée, je le vois dire du vrai en prêchant du faux.

Je le vois se mentir à lui-même en refusant de voir ce qui n’était que trop visible.

Cette erreur fondamentale de prendre pour « communisme » ce qui n’était qu’un masque.

Je le revois revêtant son visage d’un masque blanc.

Peut-être le moment où il aurait atteint une sorte de vérité.

Celle qui ne montre jamais son visage.

Celle qui ne sort que travestie par les mots usés jusqu’à la corde.

Celle qui voudrait dire le temps traversé, d’île en île, dans un archipel d’infinies souffrances imposées aux plus faibles.

Toujours aux plus faibles.

Toujours cette menace.

Cette domination.


Parole poétique versus politique.

Toujours cette tentation de prêcher le vrai.

Puis de se masquer le visage en découvrant que ce que nous prenions pour vrai ne pouvait l’être, dans la fourberie des hommes.

Des hommes sans le grand H.

Des hommes comme genre ayant un problème avec lui-même.

Genre qui cherche sans cesse depuis la nuit des temps à s’approprier le commun.

Qui enfouit dans les strates de l’histoire la vie commune oubliée.


Xavier Lainé


11 juin 2022 (2)


samedi 25 juin 2022

Sur un fil 10

 




« Résister à l’oppression, affirmer la dignité de l’homme, voilà (…) où la poésie se connaît essentielle. Cette haute voix de l’indignation prend à charge l’évènement. Elle y trouve à nommer clairement ces forces obscures d’oppression de l’homme qui se camouflaient auparavant jusque dans les versifications laborieuses de l’académisme et de la poésie réactionnaire. Elle se trouve alors toute portée par la haine et la colère, la révolte et l’espoir, la liberté et l’amour même. La conscience poétique ne se contente pas de dénoncer le caractère odieux des évènements, elle prétend à le mesurer et à le défier. Et dans son horreur même, dans cette nausée de haine qui lui vient, le poète trouve pourtant alors à espérer. » Aragon, L’oeuvre poétique, volume X, 1943-1945, Livre Club Diderot, 1979


Je vois.

Je vois, prenant parole devant vous, cette prétention de se dire « poète ».

Je m’arroge un titre qui m’autorise à vous parler et me voici, comme Aragon, me situant « hors du réel ».

Car le poète n’est pas au-dessus, mais dedans, qui trempe ses mains dans le cambouis de vivre.


Je vois.

Je me vois, une fois les mots lâchés, retournant à la solitude de l’écrivain du fond.

Rien ne m’autorise à écrire plus que d’être dans votre mouvement.

Ni au-dessus, ni en dessous, ni à côté.

Mais dans.


Je vois.

Je me vois vous tendre, à vous inconnue parmi les inconnus, le texte des mots prononcés, prétentieusement signé d’un nom.

C’est le mien, mais en quoi ces mots m’appartiennent qui furent pour un soir confié aux ondes et aux vents pour qu’ils vous parviennent ?

Ce n’était qu’un moment arrêté.

Un moment pour prendre respiration à la surface et replonger.


Xavier Lainé


11 juin 2022 (1)


vendredi 24 juin 2022

Sur un fil 9

 




« Refuser la poésie de circonstance c’est refuser aux poètes le droit à l’existence, c’est leur dénier la faculté d’être d’ici, d’être dans l’histoire, c’est leur refuser l’honneur des poètes qui est d’être des hommes. » Aragon, L’oeuvre poétique, volume X, 1943-1945, Livre Club Diderot, 1979


Il me sourit dans une lune blafarde, derrière un soleil épuisant, le poème.

Il est là, frémissant sur le fil devant mes fenêtres et gazouille sans souci.

Tandis que mes doigts s’agitent sur mon clavier de silence, combien n’entendent plus, ne voient plus, mais roulent.


Il va bien falloir que je choisisse un jour.

Les chemins sont rares qui permettent de vivre en ces territoires inexplorés et mal vus.

« Oui, mais toi, tu es un poète, un rêveur »

Ha! Que la formule est belle qui élude ce qui ne se dit dans aucune statistique.


Derrière la froideur des chiffres, le poète regarde et voit des vies qui flanchent.

D’autres qui un instant se redressent et tendent mains désespérées.

Mains désespérantes vers les branches nues qui se penchent.

Une ondée serait bienvenue sur les fronts enfiévrés.


Qui me dira encore que ma poésie n’en est pas.

Car dans leur monde qui n’est que « marché », il faut avoir diplôme pour en écrire.

Il faut passer par les écoles d’un formalisme académique qui stérilise toute sensibilité.

Qui contraint les regards à se cantonner au visible, au mesurable, au prédictible.

Tout se trouve réduit à une valeur marchande qui ne dit rien de la vie.

Le poème alors se vide de toute substance.

Le poème ne dit plus rien des coeurs serrés dans le froid des chiffres


Xavier Lainé


10 juin 2022


jeudi 23 juin 2022

Sur un fil 8

 




Il n’est aucune circonstance qui me soit étrangère.

Qui puisse l’être à cette forme qui n’est pas de pure forme.

Qui pousse les mots comme wagonnets au sortir de la mine.


Il n’est aucune circonstance qui sache me laisser indifférent.

Vous irez tout à l’heure tendre vos convictions qui passeront de mains en mains.

Je ne serai pas des vôtres.

Les circonstances font que.

Vous me direz sans doute : mais tu trouves bien le temps d’écrire, mais pas celui de nous rejoindre distribuer nos convictions !

Vous me direz et moi je plierai sous le poids des circonstances.

Mon coeur ce matin balance et s’accroche à cette image de femme aimée.

Femme tant aimée que je me serais damné pour la sauver de ses tourments.

Mes yeux ne peuvent se détacher de son corps oscillant au gré du vent, dans un petit matin triste, au fond d’une vallée indifférente.


Il n’est aucune circonstance atténuante à l’écriture de poésie.

Sur la fin de notre amour (mais quel amour prend-il vraiment fin — peut-être ne fait-il que se transformer en émoussant les passions), j’écrivais rageur dans un cahier de brouillon.

Je me noyais dans l’alcool et les mots. 

J’aurais voulu que ce cri confié aux pages soit notre canot de sauvetage.

Il n’était que témoignage de ces circonstances qui créent le naufrage.


Il n’est aucune circonstances qui ne soit digne de poésie.

Qu’en importe la forme, puisqu’il s’agit de dire la tragédie, trop souvent, l’ironique comédie, parfois.

Le poème est là qui me regarde dans le noir.


Xavier Lainé


8 juin 2022


mercredi 22 juin 2022

Sur un fil 7

 




« Pour si ridicule que cela puisse paraître ce que l’on n’admet pas c’est que la poésie puisse ne pas être insignifiante, ne pas s’en tenir aux amourettes, descriptions des beautés de la nature et autres gentillesses, c’est qu’elle ne demeure pas le divertissement d’une classe de mandarins et de sous-préfets. Ce que l’on prétend c’est  que la poésie doit s’en tenir à certains objets et ne pas se mêler de ce qui est un peu sérieux. Le sérieux n’est pas beau — cet académisme est pessimiste — le monde est sale, la muse s’y crotterait. On affirme donc, et c’est là l’académisme, qu’il est des objets poétiques et d’autres qui ne le sont pas. » Aragon, L’oeuvre poétique, volume X, 1943-1945, Livre Club Diderot, 1979


Mon poème rêve de voir les larmes changer de camp.

Mon poème est cette corde tendue juste avant que tu te noies.

Pour que tu t’y accroches.

Parfois je sens bien que tu tires, mais pas pour remonter.

Non, pour me l’arracher des mains.


Mon poème est perche, garde-fou, chaloupe de sauvetage.

Mais qui voudrait entendre encore sa voix dans le tohu-bohu tonitruant.

Une tempête en couvre le chant.

Nuées passent puis s’en vont.

Quelque part, quelqu’un se pend à la corde raide.

Elle ne voit pas le poème accroché qui voudrait la tirer de là.


Mon poème pleure à l’unisson des larmes définitives.

Il coule sur les joues de suppliciés d’un temps qui saurait faire pourtant.

D’un temps qui refuse de faire usage du mode d’emploi.

Qui refuse d’envoyer les bouées.

Qui te regarde te pendre sans t’envoyer le moindre poème de réconfort.

Mon poème n’a rien d’un jeu entre les mains des bons bourgeois.

Il trempe sa plume dans le sang et les larmes d’un quotidien obscène.


Xavier Lainé


7 juin 2022