dimanche 18 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 8

 



Le baiser - Théodore Géricault

Source photographique


Tu ne pouvais être indifférent.

Ce qui s’offrait à tes yeux, à ta jeunesse, c’était un temps écorché.

Un temps de pieds bandés pour résister à la morsure du froid et des défaites.

Que de souffrances endurées en batailles rangées pour le seul panache d’un homme.

Tu es l’observateur d’un temps qu’on dirait aujourd’hui de « transition ».

Transition entre l’ancien et le nouveau.

Entre le connu et l’inconnu.


Tu ne pouvais être indifférent à la souffrance de ces preux guerriers.

Tu découvres entre deux toiles, entre deux esquisses, l’horreur d’une dictature qui méprise les hommes.

C’est ce qui vient, un temps sans limites.

Un temps qui s’aveugle de sa propre gloire.

Un temps qui nie la Bérézina par seul souci du gain et du pouvoir.

Pas seulement cet affrontement entre l’ancien et le nouveau.

Pas seulement.


Tu peins.

Tu avances en titubant dans les chemins creux de l’histoire.

Les bourgeois triomphants accrochent tes cuirassiers dans les salons de leur gloire débutante.

Ils avancent comme l’aigle renaissant de ses cendres qui remonte le cours du temps.

Ce qu’on ne fait jamais. 

On ne remonte pas quelque chose qui nous pousse vers l’avant.

Quelque chose qui n’existe que dans nos esprits mutilés.

Tu peins la couleur triste de ce temps qui fomente ses défaites.

Tu peins le chaos qui vient d’où les petits sont exclus.


Xavier Lainé


8 juillet 2021


samedi 17 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 7

 



Le baiser - Théodore Géricault




On a besoin de panache à dix-huit ans.

On a besoin que ça bouge, que ça cavale.

Il faut que ça agisse et que la cavalcade mène à d’autres mondes.


Il faut que la peinture dise cet élan.

Il lui faut dire tout et son contraire, puisque le monde en est là.

Tout et son contraire.

Un vieux monde s’effondre, un autre tarde à venir.

Nous sommes aux prises avec les démons de l’incertitude.

Notre destin nous effraie.


Alors nous cherchons à le confier à d’autres.

D’autres qui s’avèrent être des monstres.

Qui ne naviguent que pour eux-mêmes, leurs petites fortunes, leur célébrité.

Oui not’ Monsieur, oui not’ Bon Maître.

On se courbe devant l’apparence du génie qui n’est qu’opportunisme.


L’oeuvre va de ce pas guerrier et rencontre misère et humiliation au bord des chemins creux.

L’oeuvre hésite, elle dit ce que le coeur ne peut écrire ou prononcer, même du bout des lèvres.

Théodore commence à peine.

Sa peinture pourtant affole les académies.

Le génie est rarement là où, présomptueux, il s’auto-congratule.

Il suit le pas lourd et glacé des grognards vaincus.

Les rêves des démiurges se terminent si souvent en Bérézina de l’humanité.

De Napoléon à ceux qui ont blessé l’Europe et l’histoire, c’est le même récit ou presque.


Xavier Lainé


7 juillet 2021


vendredi 16 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 6

 



Le baiser - Théodore Géricault



Je te suis dans les chemins creux et boueux.

Je te suis en ces temps troublés qui ne savent vers où tomber.

Je te suis entre royaume et empire à la recherche d’une république en attente.

D’une république en souffrance qui oscille entre peuple et élite.

Le peuple en ses soubresauts n’imagine pas que sa générosité puisse se trouver niée.

Il ignore tout de la violence. Il croit en avoir fini avec les féodaux, le servage, l’aristocratie.

Il ne voit pas, tapis dans l’ombre et déjà se hissant sur ses épaules, venir les nouveaux dominants qui n’ont que richesse à accaparer.

Ceux-là comblent la frustration de n’avoir pas été du bon côté pendant des siècles.


Toi tu chevauches dans les chemins creux de l’histoire.

Ton cuirassier magnifique finit blessé dans la marge.

Ce que tu crois être la marge.

Car lorsque tu peins, tu ne fais que laisser déborder ta sensation du monde sensible.

Tu reviens, chaque jour sur l’épopée d’un empire qui ne sut que répandre sang et larmes sur toute l’Europe de l’Atlantique à l’Oural.

Le peuple, momentanément écrasé, dut bien se faire à l’idée de marcher dans la boue d’une grande armée.

L’idéal de liberté mis sous le boisseau de l’empire, il reste spectateur.

Il voit le mousquetaire Théodore fuir derrière un roi sans envergure.

Parfois, pris dans la tourmente, on ne voit pas de quel côté pencher.

Alors on penche du côté le moins pire.

On rêve d’un beau cuirassier chevauchant dans la gloire des conquêtes.

On se réveille les pieds bandés sur les gelures, au retour glacial d’une guerre inutile.


Xavier Lainé


6 juillet 2021


jeudi 15 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 5

 



Le baiser - Théodore Géricault




Parfois nous sommes saisis d’abattement.

Tout est toujours trop grand pour notre maigre vie.

Théodore en son temps, comment se percevait-il en ce monde ?


Qui de l’histoire et de l’homme façonne l’autre ?


Nul ne saura jamais.


Trouverons-nous dans un tableau ces liens noués avec le temps.

Tableau comme photographies sont du temps arrêté.


Théodore apprend à peindre peu de temps après la grande tourmente.

Il assiste à l’installation de la dictature bourgeoise.

Un empereur en symbolise le triomphe.

Un cavalier vaillant, le sabre au clair sur sa monture cabrée, en dit long sur l’époque.


Je peux comprendre : je fus moi aussi fasciné par ce personnage sorti de mes livres d’histoire.

J’ai mis du temps à réaliser que la fable racontée était bien loin de la sombre réalité.

Tout un peuple, transi d’avoir été inquiété de fausses rumeurs, acceptait le joug qui prétendait tourner le dos au passé.

Il en préparait la résurgence.


Théodore peint ce qu’il voit.

Une académie, si elle veut demeurer, se doit de faire la cour aux princes.

Nous voici loin du chaos de la révolution.

Qui, comme toutes, sous le joug, revient à son point de départ.

Les mêmes se répètent en ne changeant que de forme.


Xavier Lainé


5 juillet 2021


mercredi 14 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 4

 



Le baiser - Théodore Géricault




Théodore.

Théodore vient de cette classe qui lentement en a érodé une autre.

Il vient de cette bourgeoisie qui a pris possession des terres et qui se voue au commerce ou à l’industrie balbutiante.

Théodore vient au monde trop tard pour connaître les premiers soubresauts d’une révolution.

Il grandit dans l’ascension d’un consul qui devient empereur autoproclamé (une autre façon de s’avouer dictateur, mais la mode n’en était pas encore venue).

Il apprend à peindre sous cet empire.


Il est de la classe qui vient de triompher.

Alors il peint ce qu’il voit.

Ce qu’il voit est militaire, puisque le tyran de la bourgeoisie les aime, ses cuirassiers, ses grognards.

Il les aime et les conduit d’un bout à l’autre de l’Europe comme d’autre le feront plus tard.

C’est toujours dans le sang que s’amusent les empereurs.

Ce que les tableaux ne disent pas. 

Ne disent pas tout de suite.


Il est donc à ce point de bascule, Théodore.

Un monde est parti au moment de sa naissance.

Un autre a surgit qui commence dans les tragédies.

Bien de quoi y perdre sa boussole.

Nous le savons bien puisque c’est ce que nous vivons.

Un monde tarde à s’effondrer, se cramponne et se raidit pour ne pas laisser la place à l’inconnu.

Un autre monde tarde lui à émerger.

Nous ne savons pas comment nous y prendre.


Xavier Lainé


4 juillet 2021


lundi 12 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 3

 



Le baiser - Théodore Géricault




Que réserve la vie à celui qui en est épris ?

Théodore n’en sait rien et moi non plus.

On vit, parfois emporté comme fétu dans le mouvement de l’histoire.

Ou on attend dans l’ombre que son immobilité soit rompue.


On attend, on s’inquiète de ne rien voir venir.

Il en était sans doute ainsi bien avant sa naissance.

Lui est venu dans la tourmente : la révolution n’avait que deux ans.

Nous en étions aux balbutiements, aux hésitations entre l’ancien monde et le nouveau.

Les aristocrates n’avaient pas encore lâché le morceau.

Les bourgeois s’appuyant sur un peuple affamé n’avaient pas encore succédé aux précédents.

Théodore est venu dans ce monde là : un monde pas encore tout à fait né.

C’était encore une grande mêlée dont nul ne savait de quoi elle allait accoucher.

La Bastille tombée : qu’en sut Théodore en ses premiers soupirs ?


C’est dur un berceau tissé d’incertitudes.

Le vieux monde d’apparence immuable, les fortunes construites sur la domination et le servage n’avaient pas encore rendu l’âme.

La rendraient-elles un jour ?

Il faudrait être devin ou artiste pour le savoir.

Le mouvement des âmes, les transmigrations d’un monde à un autre fomentent parfois de bien étranges destinées.

Un souffle de révolution se penchait sur le berceau incertain de Théodore.

Nul ne sait, en l’heure de sa naissance, vers quoi le monde tendrait.

Et le monde retenait son souffle devant cette tempête qui avait déjà soufflé ailleurs et qui atteignait les rivages de l’Europe par les côtes les plus rebelles et intempestives qui soient.


Xavier Lainé


3 juillet 2021



samedi 10 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 2

 



Le baiser - Théodore Géricault




Il en est ainsi de l’histoire qu’elle mijote longtemps.

Puis tout à coup les évènements se précipitent, se condensent .

Ce qui couvait depuis des siècles explose.

Les roches expulsées mettent un certain temps à retomber.

Tout n’est pas aussi simple que dans les discours convenus.


Théodore vit dans ces instants de convulsion.

Une contraction du temps et de la vie le saisit.

Ce temps et cette vie qui nous laissent pantois sur le seuil de lendemains indécis.

Il suit un roi qui avait chassé un empereur, qui lui-même avait chassé vaine tentative d’un pouvoir du peuple.

Il suit, comme beaucoup dans l’histoire suivent.

Bien peu précèdent, ou anticipent, car dans ce tourbillon bien difficile de savoir qui, du roi ou de l’empereur tiendra les rênes.

Il faut du temps pour qu’en dessous des rois et des empereurs, on arrête de suivre machinalement le courant.

Il faut du temps pour s’aventurer à le remonter pour aller boire à la source.


Une armée s’installe en conquérante et ne donne rien à manger et boire aux miséreux.

Une armée est au service de qui veut dominer, parfois en usurpant le sens du commun à son seul bénéfice.

Une armée prend et se venge.

Une armée se fait instrument aux mains des fossoyeurs de l’espérance.

L’espérance, elle, se baigne nue et naïve à la source de nos humanités.


Il faut du temps, des convulsions, des fièvres, des éruptions.

Le virus de la liberté se noie dans ces tourmentes.

Le virus de la liberté se trouve piétiné lorsque l’histoire perd la boussole.


Xavier Lainé


2 juillet 2021