mardi 16 mars 2021

Prendre soin 16 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




C’est un bien fragile équilibre entre humanités et sciences.

Peut-être avons-nous un peu trop vite oublié l’heureux temps où rien n’était séparé, où il n’y avait point de science possible sans conscience philosophique.

Or, voici qu’au détour d’un siècle, une frontière presque étanche fut dressée qui sous le dogme d’une raison sans boussole créa le schisme entre les deux versants d’humaine condition.

On se mit à privilégier la science qui vint remplacer les dieux déclarés définitivement morts.

Ce fut nouvelle bible écrite qui écartait toute conscience en la réduisant à un concours de connexions neuronales.

L’homme machine réduit à sa mécanique que la technique pourrait réparer indéfiniment jusqu’à nous rendre immortels.

Si la frontière fut bien établie entre humanités et sciences, celles-ci, furent progressivement confondues avec les techniques dont elles peuvent être le ferment.

Bonne logique, puisque l’esprit ne se vend pas facilement quand la technique peut entrer dans la productivité débridée et alimenter le commerce, bénitier de la nouvelle religion consumériste.


S’il en fut ainsi des sciences et de la technologie, c’est à l’industrie que nous le devons, qui n’épargna pas l’art médical pour en faire science et technique sans âme.

La parole médicale établie en parole de la divine science, la vie en ses aléas n’a qu’à bien se tenir.

Ses symptômes sont autant de signes que la technique va pouvoir traiter avec un résultat statistiquement infaillible.

Sauf à se trouver dans la marge des statistiques, parmi les rebelles qui se heurtent aux limites d’un savoir qui ne sait plus aucune interférences entre les phénomènes.


Xavier Lainé


16 février 2021 (1)


lundi 15 mars 2021

Prendre soin 15 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




Il règne une étrange confusion sémantique : on te parle de santé, tu entends soin.

On te parle d’un « système de santé » le voilà réduit au réseau de soignants, et encore faut-il réduire dans les préoccupations ce réseau à celui des hôpitaux. Car, bien entendu, les autres, ceux qui triment au quotidien avec l’afflux de « patients » (parfois, pour certains, réduits à des « clients »), ne sont que profiteurs d’un système binaire.

Les bons d’un côté qui seraient du « service public » (dont plus personne ne sait vraiment de quoi il en retourne), les mauvais qui s’enrichissent sans vergogne sur la « santé » des pauvres gens.

Raisonnement binaire hérité de ce monde coupé en deux : capitalisme cuisiné à deux sauces, une sauce « libérale » et une « collectiviste ».

Nous n’avons pas encore dépassé ces modes de penser construits au fil du XXème siècle qui ne visent qu’à diviser.

Division qui profite toujours aux mêmes, ceux qui se situent dans la sphère des rentables et les autres, rejetés dans une prolétarisation dont ils n’ont strictement aucune conscience, étant formatés aux règles de la rentabilité sans toujours en avoir les moyens.

Ainsi, celui qui reçoit avec éthique en prenant le temps nécessaire s’entendra  répéter à l’envie que « s’il ne s’en sort pas, c’est qu’il ne sait pas se débrouiller », sentence assénée par ceux qui s’assoient sur l’éthique et réduisent leurs patients/clients à une ligne dans leur chiffre d’affaire.

Bien évidemment ce sont les seconds qui auront toujours voix au chapitre, qui auront main sur les « syndicats » libéraux, qui siègeront dans toutes les instances, ne représentant qu’eux mêmes en méprisant la foule des « petits » (ou des « riens » selon une terminologie présidentielle).

Qu’il ne soit bonne médecine que celle qui sache prendre le pouls de la vie, celle qu'on n'attend pas et qui se révolte comme elle peut, en milliers de maux qui sont autant de protestations silencieuses, est une idée classée sans suite.

« C’est dans votre tête », vous dira-t-on comme couperet.


Xavier Lainé


13 février 2021


dimanche 14 mars 2021

Prendre soin 14 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




C’est un vaste débat que celui-ci : bien être !

Depuis fort longtemps j’ai refusé d’y travailler, préférant le mieux vivre, à défaut du bien vivre.

Bien être serait épris de cette culture d’entreprise et de marketing qui invite chacun à une « performance » (un terme que j’ai refusé, au temps de poésie hurlée sur les places).

À avancer l’oeil rivé sur les chiffres de ta réussite, te voilà en concurrence avec tous et chacun.

Une situation que le libéralisme débridé encourage, bien entendu depuis plus de quarante ans.

Ne pas s’étonner de la difficulté à sortir les esprits de cette glu.


J’observe l’effet pathogène de cette culture là.

Les tensions internes rendues nécessaires par une lutte qui ne connaît qu’un soi boursouflé.

Les tensions maladives infligées à ceux qui ne savent pas « s’adapter » à un monde égoïste.

Elles sont là, sous mes mains, chaque jour.

Je ne l’ai pas écrit, je laissais mes pensées errer, mes interrogations monter comme vagues.

Quelle relation notre être entretien avec un monde individualisé à l’extrême ?

Un monde où, si tu ne sais t’adapter, tu es sans cesse humilié.

Alors, désolé pour les apôtres du "bien-être", mais on ne vit pas bien humilié.

On ne vit pas bien rejeté, marginalisé, bafoué dans ses droits élémentaires d'humains.

On ne vit pas bien appauvris et soumis, on ne vit pas bien.

On ne va pas bien, et le seul remède ou vaccin serait de jeter aux orties l'obsession des oppresseurs de nous rabaisser, de nous infantiliser.


Xavier Lainé


12 février 2021


samedi 13 mars 2021

Prendre soin 13 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




« Premièrement, ne pas nuire ».

Les serments n’engagent que ceux qui en mesurent la portée.

Les autres ne font que prononcer formule sans âme.

Du patient au client, le glissement se fait sans sourciller.

Vous voilà ligne comptable et non être en souffrance.


Le propos n’est pas parole en l’air : quand il devient naturel de parler de client, alors que nous n’avons rien d’autre à vendre qu’un maigre savoir, le glissement est pathogène.

Nous voici à faire commerce de la santé d’autrui.

Sommés d’être « rentables » et de mettre nos croix dans les bonnes cases prouvant aux yeux des algorithmes que nous avons respectés les codes de « bonne pratique ».

L’être est absent mais l’honneur est sauf pour le crétin à distance qui ne voit pas qu’une croix sur un QCM ne dit rien de la relation à l’autre engagée, ou dégagée.

Dégagée de toute éthique de l’être, l’art n’est plus que spéculation et porte ouverte à toutes les contaminations.

On multiplie les actes comme petits pains sans goût et sans odeur à l’étal des revendeurs.

Nous voici sommés de vendre notre âme à défaut de faire preuve d’éthique et de doute.

Endormis par les sirènes des « hautes autorités », par les discours lénifiants d’experts hors sol, l’oeil rivé sur nos colonnes de chiffre, nos yeux se ferment d’ennui alors qu’il faudrait veiller, ne pas s'endormir ou se rendormir.


Il faut veiller sur, avoir toujours un oeil ouvert, ne pas perdre de vue, pour ne pas sombrer sous les maux, ajuster les mots, chaque jour, comme toile tissée pour ne pas perdre le fil de l'humain qui sommeille encore.

Réveiller en nous la fibre de l’art d’écouter sans vouloir comprendre.


Xavier Lainé


11 février 2021


vendredi 12 mars 2021

Prendre soin 12 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




C’est un peu comme si, ne recevant que des gens qui ne vont pas bien, j’estimais que toute la population était malade.

C’est un peu comme si, considérant trois cent décès viraux en une journée sur une population de soixante sept millions d’âmes, je considérais que toute la population était contaminée.


Qui n’a pas joué ?

Joué à faire comme si.

Joué à faire comme ça.

Mais joué, triché avec les apparences fallacieuses.


Dans l’art des statistiques, on a le droit d’être sérieux.

Sérieux, c’est-à-dire, de les remettre à leur juste place : si je fais une étude statistique, c’est pour me prouver quelque chose.

J’émets une hypothèse et je vérifie si, statistiquement elle pourrait être vraie.

Alors je pose les questions qui induisent les réponses que j’attends.

Rien d’objectif à ma démarche.

Absolument rien.

Je ne fais que tenter de prouver que j’ai raison.


Que deux cent cinquante personnes entrent à l’hôpital, infectées par un virus, me voilà déjà ravi d’affirmer que j’avais donc raison d’enfermer tout le monde.

Sauf que c’est une question de regard : dans cette hypothèse, les soixante six millions neuf cent quatre vingt dix neuf mille sept cent cinquante restants (difficile à lire, n’est-ce pas ?) que j’enferme allaient bien avant d’être enfermés, la peur dans la tête et les tripes nouées de ne pas savoir ce que sera leur vie à la sortie.

« Primum non nocere » proclame Hypocrate. CQFD


Xavier Lainé


10 février 2021


jeudi 11 mars 2021

Prendre soin 11 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




Ainsi, pris dans l’étau des injonctions contradictoires, des libertés surveillées, des privations de libertés essentielles.

Privés de tout contact humain simple, de toute étreinte, de tout baiser, je vous regarde errer l’oeil triste.

L’oeil puisque le reste est invisible.

Les mêmes nous masquent mais se battent contre voiles et burqas.

Mais peut-être, en leur religion de la sécurité absolue, en viendront-ils à nous proposer de sortir en scaphandre ?


Nous ne voyons plus rien que cet horizon bouché par leurs rodomontades et leurs autosatisfactions.

Et…


Lorsque nous regardons le ciel, nous ne voyons que sable de passage puis nuées d'orage pour le faire retomber.

Nous ne regardons plus rien des symboles et de leur puissance au plus profond de notre être.

Quelque chose là se montre de notre divorce avec la terre qui nous a donné naissance.

Nous regardons mais ne voyons pas et poursuivons tête baissée l'oeil rivé sur nos certitudes.

Le mur que nous heurtons nous fait mal, très mal, et nous n'avions pas mesuré que certains en avaient aussi fermé les issues possibles.

Dès lors pour nous remettre, non pour nous guérir, peut-être serait-il temps de réveiller nos âmes créatrices, hors des sentiers battus et des idées binaires convenues.


Binaires, cette forme de pensée héritée d’un positivisme éculé.

Vérité ici, erreur au-delà.

Ainsi vont les bourgeois en leurs instincts arrêtés.


Xavier Lainé


9 février 2021


mercredi 10 mars 2021

Prendre soin 10 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 2)

 




Il n’est de silence que parce qu’ils le font.

Ils ne disent rien de ce qui monte de colère rentrée, de douleurs impossibles à partager dans un monde qui t’enferme.

Les larmes au bord des yeux de ne pouvoir embrasser un fils, une petite-fille, de ne plus te laisser aller en amicales étreintes.

L’humain tissé d’affect sombre et se noie.


Te voici ligoté sur ton lit de souffrance.

Ils te proposent des techniques très élaborées, scientifiquement reconnues, car « randomisées ».

Ils t’attachent sur leur table.

Ils te connectent à leurs systèmes électroniques, te suivent pas à pas au travers de ta montre.

Ils prétendent surveiller tes « constantes » et de là te dire ce qui est bon pour toi ou pas.

Que tu ne puisses plus toucher et embrasser, il ne leur vient pas à l’idée que ce puisse être source de tes maux.

Les algorithmes sont les chaînes modernes d’un esclavage sans nom.


Esclaves consentants, déniant ce qui est pour ne pas se faire mal d’avantage.

Te voici ligoté à la table de leurs informations parcellaires.

Il n'est même plus nécessaire de nous rendre esclaves, puisque nous nous imposons les chaines invisibles de la peur.

Il n'est même plus nécessaire de mettre des chars dans les rues pour installer une dictature, il suffit que l'ordre médical répande dans les têtes la peur invisible de divisions entières de potentielles maladies dont chacun, même bien portant pourrait être le "porteur sain".

Il n'est plus nécessaire ne nous jeter en prison puisque nous posons nous-mêmes barreaux sur nos vies sociales, affectives, émotionnelles, psychiques.


Xavier Lainé


8 février 2021