mardi 11 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 18

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Chaque action parfaite s’accompagne de volupté. A cela tu connais que tu devais la faire. Je n’aime point ceux qui se font un mérite d’avoir péniblement oeuvré. Car si c’était pénible, ils auraient mieux fait de faire autre chose. » André Gide, Les nourritures terrestres


C’est ainsi que je sais : si mes mains vous font du bien, j’en ressors avec le sentiment du bien.

Ça ne se définit pas, ça ne se décrit pas.

C’est quelque chose au-delà des mots.

Mes mains et mon corps savent.

Dans un soupir d’aise quelque chose se passe.

Mais quoi ?


Or voilà que l’injonction vient : que faites-vous et pourquoi ?

Vous devez cocher les cases du bilan pour prouver l’efficience de votre « bonne pratique » !

Comment mettre dans une case le soupir d’un vivant parmi les vivants ?

Je ne sais pas, alors on me dit être bien peu « scientifique » à ne pas savoir !

Car, au nom de la « science », nous devons « savoir ».


Et si le savoir était fondé sur ce sentiment de « volupté » évoqué par Gide ?

Je ne sais pas au départ de quoi il en retourne.

Je ne sais rien de l’autre qui m’apporte sa douleur.

Je ne sais pas d’avance ce qu’iel vient chercher.

Enfin, si, car les conditionnements ont accompli leur oeuvre : « vous allez me guérir ? »

Mais moi je ne sais pas.

Je ne sais rien de cette histoire qui me supplie.

Je ne sais pas quel remède apporter aux maux.

Il me faut du temps, celui de sentir que mon action est juste parce que je m’y sens bien.

Que parfois même il s’y cache un désir, une vraie volupté, une joie, un bonheur.

C’est subtil instant que celui-là.


Je ne calcule rien.

Je vous regarde entrer, je vous regarde sortir.

À vous regarder il me semble bien que quelque chose s’est passé, que vous êtes bien différents entre le début et la fin.

Mais je ne dis rien.

Je vous demande de sentir.

Si vous aussi vous avez trouvé un moment de plaisir et de volupté, alors je sais que l’action était juste.


Parfois vous ne dites rien.

Ou vous me sautez au cou.

C’est une volupté qui dure.

Ça n’a rien à voir avec un effort, avec quelque chose de « pénible ».

C’est comme la preuve que nous sommes vivants.

Elle est subtile, la volupté d’être vivant.

Elle nous « connecte » par delà nos différences.

Elle nous fait encore plus qui nous sommes.

C’est alors toute la « biosphère » qui se met à chanter, lorsqu’un seul être ou deux, s’étant fait du bien, s’étreignent.


Il n’y a pas de hasard, mais une juste position et une action qui frise la perfection.



Xavier Lainé

18 juin 2023


lundi 10 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 17

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent… Toute connaissance que n’a pas précédée une sensation m’est inutile. » André Gide, Les nourritures terrestres


Car je ne cesse d’apprendre de mes expériences.

Pas de celles, évanescentes, construites par ma pensée mais de celles, vécues dans mes sens.

Je ne sais rien de la texture d’un tissu sans l’avoir effleuré.

Je ne sais rien de la douceur d’un baiser avant que mes lèvres n’en aient ressenti la tendresse.

Je ne sais rien si mes sens ne m’informent pas du doux ou de l’âpre.


Je ne sais rien sinon l’idée que je m’en fais.

Je pourrais vivre dans un monde peuplé d’idées, de suppositions.

Ce monde là serait d’une tristesse absolue.

J’ai besoin du regard de mes mains pour percevoir un frémissement dans votre musculature.

J’ai besoin de mes oreilles pour entendre un soupir de soulagement.

J’ai besoin de tout mon être à l’écoute pour, dans un infime détail, découvrir ce qui cause tourments.


Je suis de ces êtres qui ont besoin d’étreindre, d’embrasser.

C’est ma respiration.

Je ne comprends pas les humains qui gardent la distance entre eux pour éviter de trop sentir ce qui se trame au coeur de l’autre.

Je suis de cette espèce qui ne connaît rien tant que le contact ne s’est pas établi.

Qu’un frémissement arrive dans les traits d’un visage, une étrange alchimie s’invite au tréfonds de mes sens et émotions qui m’invite à vous laisser avec cette douceur ou à poursuivre plus loin.

Ça ne s’analyse pas enfermé de pensée, mais ça ne fait que la nourrir.

Ce que je sens m’invite à réfléchir à notre nature qui ne peut être emprisonnée derrière les barreaux des strictes convenances.



Xavier Lainé

17 juin 2023


Filigranes 112 : le mystère d’une disparition

 




C’est un mystère qui ne sera sans doute jamais élucidé.

Que le numéro 112 de Filigranes me soit parvenu en empruntant le chemin de la boite aux lettres de ma libraire préférée (Librairie le Petit Pois à Manosque pour ne pas la nommer) ne permettra en rien d'séclairer les multiples disparition dont mon abonnement est parsemé.

C’est un fait, chaque numéro m’est bien expédié. Nous avons vérifié que l’adresse fut bien la bonne, mais rien à faire un trou noir entre Aubagne et Manosque, fait disparaître l’enveloppe sans rémission.

Ce n’est qu’au bout d’un certain temps que la disparition devenant suspecte, je m’en inquiète.

Nous devons donc trouver une solution qui passe parfois par un paquet plus gros, et, cette fois-ci par un envoi postal chez ma libraire (préférée donc — mais ça, vous l’aurez très bien compris).

Le mystère demeure total sinon que le trou noir responsable de la disparition ne se trouve donc pas entre Aubagne et Manosque, mais plutôt entre la poste de Manosque et ma boite aux lettres (puisque celle de la librairie semble fonctionner mieux).

Je souhaite de tout coeur que le trou noir en question y trouve son compte de lecture et, pourquoi pas, se prenne d’amour pour cette aventure d’écriture et s’y abonne, libérant les prochains numéros de mon abonnement, voire même se prenne au jeu et y écrive.

Car c’est là le charme de Filigranes : on peut y écrire (en respectant plus ou moins les thématiques proposées). On peut y écrire et pas seulement la lire : ce n’est pas une revue d’écrivains mais d’écrivants.

Et c’est bienveillance et respect qui se glissent entre les pages.


Pour vous abonner et participer, c’est ici : Filigranes la revue



Xavier Lainé

Manosque, 10 juillet 2023

dimanche 9 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 16

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Regarde le soir comme si le jour y devait mourir ; et le matin comme si toute chose y naissait. » André Gide, Les nourritures terrestres


Chaque soir je m’éteins.

Chaque matin me rallume.

Bonne surprise !


Chaque jour qui passe est un étonnement.

D’être vivant et de maintenir, soutenir tout ce qui peut l’être d’une vie toujours en sursis.

Toujours en sursis.


Chaque matin dès l’aube, les moineaux dans ma génoise s’égosillent.

Ils saluent le matin qui s’en vient et ne s’étonnent de rien.

Quelle est la capacité d’étonnement d’un oiseau ?

Il faut être, à ce qu’il paraît, humain, pour s’étonner chaque jour de vivre un jour de plus.


Que sentent du temps qui passe moineaux, tourterelles et mésanges ?

Qu’elle idée en ont-ils, saluant le lever du soleil avec grâce et bonheur ?


Je crois qu’en fait, ils s’en foutent.

Ils vont avec leur vie d’oiseaux.

Ils se méfient un peu de l’humain que je prétends être.

Ils se tiennent à distance.

Chaque heure pour eux n’a pas d’autre existence que leur chant.



Xavier Lainé

16 juin 2023


samedi 8 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 15

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Parfois je me disais que la volupté viendrait à bout de ma peine, et je cherchais dans l’épuisement de la chair une libération de l’esprit. » André Gide, Les nourritures terrestres


La peine est une errance.

Un vide à combler qui se fait tonneau des Danaïdes.

Qui ne se remplit jamais.

Plaisir et joie fuient par les trous de l’existence.

Puis te laissent en cale sèche, un peu hagard, un peu perdu.


La peine est une errance.

Un pousse à volupté introuvable.

C’est une soif insatiable, une faim impossible à rassasier.

La volupté s’y niche tissant les rêves qui demeurent et s’envolent.


La peine est une geôle.

Le chagrin ses barreaux.

La soif de volupté leurre d’évasion.


Mais qui suis-je à suivre Gide sur les pas de la volupté, à l’heure où des centaines de linceuls se déposent sur les rives de mon enfance ?

Ce qui m’épuise l’esprit ne relève point de l’épuisement de la chair.

Chair réduite à devenir menu des poissons carnivores pour tant et tant de pauvres gens.


Moi, sur cette rive nantie du monde, je rêve de volupté et liberté pour tous.

Moi, qui écris ces mots trempés dans le sang des réfugiés, je n’ai qu’une soif : distribuer douceur et tendresse à profusion dans un monde débarrassé de la souillure de ses peurs.

De la souillure de ses replis frileux derrière des barrières, des murs, des barbelés, des vigiles sans états d’âme.

A rêver de volupté en monde criminel, je me souille moi-même.


Y aurait-il orage assez puissant pour laver cette souillure ?

Y aurait-il esprit libre possible en corps contraint ?

Où commencent les contraintes ?

De quelles tenailles user pour en rompre les barrières ?


Je ne sais vivre apaisé en monde qui nourrit tant de tragédies.

Je ne sais me livrer comme Gide, à « l’épuisement de la chair » en pays ravagé de sinistres appétits.

Je ne sais vivre sans peine.

Je ne sais.


J’étale mon journal qui affiche les derniers morts au large de la Grèce.

Tu regardes d’un air distrait puis passe à autre chose.

Moi, j’attaque ma journée avec le poids de cette macabre information.

Quand donc s’arrêtera l’indifférence ?


Les chairs publicitaires s’étalent partout au nom d’une volupté commerciale.

Impossible d’échapper à ces manoeuvres de diversion.

Certains comptent leurs pas, tâtent leur pouls, calculent leurs heures de sommeil.

D’autres confient à leur montre connectée le soin de surveiller leurs constantes.

Aucun ne s’arrête pour protester.

La volupté commerciale tue la liberté de l’esprit.



Xavier Lainé

15 juin 2023