lundi 31 octobre 2022

Sans décrocher la lune 15

 



Photographie : XL-Dans la lune (Luke Jerram/Museum of the moon/Biennale Art & culture d'Aix en Provence 2022)



C’est mon évasion. 

Dans une clarté lunaire, je me réfugie dans les livres.

J’y découvre parfois quelques pépites.

Pépites que je rumine ensuite en regardant la lune s’effacer dans le petit jour.


C’est mon évasion.

Vous n’avez pas envie de vous en évader, vous, de ce monde ?

Pas une minute sans que de partout surgissent ses mauvaises nouvelles.

Pas un minute de répit, ils ne nous lâchent pas.

Ils vont de guerres en misère, occupant tout l’espace de nos survies.


Alors…


C’est mon évasion.

J’attends que lune me sourie.

Qu’elle m’ouvre grand ses bras de tendre lumière.

J’ouvre un livre, parfois pris au hasard.

Je voyage : pas besoin de voitures, fusées, avions.

Juste quelques pages entre deux couvertures qui me réchauffent, qui réchauffent les mots.

Qui me les livrent sur mon canapé, derrière mes volets croisés que je n’ouvre plus.

Pour n’avoir de la rumeur qu’un filet diffus.


Je m’évade, je scie les barreaux du temps et des contraintes.

Je détruit les murs qui enserrent nos vies, à grands coups de poésies lentement mastiquées pour ne rien perdre de leur goût.

C’est là, entre deux bibliothèques que parfois je reçois de grands élans de tendresse.


Xavier Lainé


15 octobre 2022


dimanche 30 octobre 2022

Sans décrocher la lune 14

 



Photographie : XL-Dans la lune (Luke Jerram/Museum of the moon/Biennale Art & culture d'Aix en Provence 2022)



Parfois la lune se tait

Elle ne se montre plus

Mes rêves alors ne savent 

Vers où poursuivre leur route


Parfois la lune nouvelle

S’absente le temps de se refaire une beauté

Son visage disparaît de mon ciel

Je la cherche et je l’attends


Qui à part être aussi dans

Peut être aussi sensible à

Au point de se sentir perdu si

Devant un espace rendu au noir


Mes yeux suivent une ponctuation d’étoiles

Je me blottis entre les bras radiculaires

D’un grand chêne accueillant

Histoire d’attendre qu’elle revienne


Le monde lui s’en fiche bien

Il continue sa route de monde dénaturé

Il ne sent rien de ce que l’univers 

Dans sa course étoilée cherche à dire


À dire de notre fragile condition

Nos frêles prétentions

Nos éphémères convictions


Nous voici si petits devant l’immensité


Xavier Lainé


14 octobre 2022


samedi 29 octobre 2022

Sans décrocher la lune 13

 



Photographie : XL-Dans la lune (Luke Jerram/Museum of the moon/Biennale Art & culture d'Aix en Provence 2022)



Parfois mes nuits 

Parfois mes nuits sont troublées

Non par le sourire rêveur d’une lune attendrie

Mais par un vrai feu d’artifice

D’artifice

Vous avez bien lu

Un feu de tous ces artifices 

Que l’homme invente pour marquer son territoire

Pour marquer un territoire dont il pense

Être le seul propriétaire

Alors il pose un écriteau

Propriété privée

Mais privée de quoi sinon de vie

Il se croit seul

L’homme privé

Il se pose au volant de son véhicule

Au beau milieu d’une rue

À l’heure dite de pointe

Il se pose là et il attend

L’homme privé de vie

L’homme qui ne sent plus

Qu’un regard attendri de lune

Ne vient plus consoler

Emporter

Transporter

Il attend que le monde tourne

Il est dans cette croyance là

Le monde tourne autour de moi

Moi qui ai écris propriété privée

Sur la barrière et le portail de mon coeur


Xavier Lainé


13 octobre 2022


vendredi 28 octobre 2022

Sans décrocher la lune 12

 



Photographie : XL-Dans la lune (Luke Jerram/Museum of the moon/Biennale Art & culture d'Aix en Provence 2022)



Alors, tu vois, j’ai ouvert mes bras à la lune.

Elle est descendue de son ciel.

Elle est venue se blottir un instant.

Elle a posé sa tête lumineuse sur mon épaule.

Je n’osais plus bouger.

Ne pas faire un geste pour ne pas l’effaroucher.

Pour que ce moment dure.

Mais…

Mais le temps toujours lui qui nous harcèle.

Mais les rendez-vous qui se succèdent.

Ce n’est pas la lune qui entre et sort.

Ce sont les brûlés de l’existence qui passent.

Qui viennent sous mes mains tremblantes, chercher un moment de réconfort.

Que puis-je de plus ?

Sinon les inviter à quitter les cieux arides d’une course effrénée.

Sinon chercher comment abandonner les chemins trop bien éclairés vers le naufrage.

Se blottir à l’ombre des buissons le jour et marcher la nuit.

Comme le font tous les réfugiés qui fuient les armes et la misère.

Suivre ce rayon lunaire qui se fait fil ténu d’humanité.

Je disais :

Je voudrais ouvrir mes bras pour que s’y dépose toute la tendresse du monde.

C’était faux.

Mes bras ne sont pas assez grand.

Alors je me contente de cet instant où la lune fragile descend de son ciel et se pose sur mon épaule.

Je retiens mon souffle.

Je n’ose plus bouger.


Xavier Lainé


12 octobre 2022


jeudi 27 octobre 2022

Sans décrocher la lune 11

 



Photographie : XL-Dans la lune (Luke Jerram/Museum of the moon/Biennale Art & culture d'Aix en Provence 2022)




Je vous croise, insouciants.

Les images entrevues des ombres tombées, des visages ensanglantés, des corps mutilés se superposent.

Vingt et unième siècle.


Mon père ces jours-ci aurait eu quatre vingt douze ans.

Je le revois en 2000, maire de son village, planter un « arbre de la liberté ».

Je le revois avec toutes ses espérances en un monde meilleur.

Il croyait que les choses viendraient d’une pratique de la démocratie.

Il ne voyait rien venir, dans sa bulle de retraite obtenue à soixante ans, de l’âpre défaite qui se déchainerait sur les vingt premières années de ce siècle.

C’est long un siècle, surtout quand la vie s’y trouve combattue par l’âpreté au gain.


Mon père aurait eu quatre-vingt douze ans ces jours-ci.

Je n’en parle pas trop.

Il m’a toujours semblé tellement naïf devant la réalité du monde.

Il croyait qu’il suffisait de glisser un bulletin dans l’urne pour changer le monde.

Il croyait aux discours et ne lisait rien entre les lignes.

Il avait connu le pire : un temps de guerre qui berça son adolescence.

Il s’imaginait que rien ne pouvait recommencer de cette tragédie.

Mon père est parti.

Il avait cru en la jeunesse d’un président sans voir la perversité qui se dessinait sous le masque.

On lui aurait promis la lune qu’il aurait cru qu’elle lui serait offerte.

Le masque tombé, quelle relation entre sa rapide extinction et la montée du pire sous l’égide d’un jeune blanc-bec sans envergure sinon son cynisme.

Mon père aurait eu quatre-vingt douze ans ces jours-ci : il n’avait rien vu venir de cette honte qui souille notre mémoire chaque jour un peu plus.


Xavier Lainé


11 octobre 2022


mercredi 26 octobre 2022

Sans décrocher la lune 10

 



Photographie : XL-Dans la lune (Luke Jerram/Museum of the moon/Biennale Art & culture d'Aix en Provence 2022)



Je ne sais à quelles lumières me fier.

Alors, comme beaucoup, je vais de l’une à l’autre et me brûle les ailes.

Je vais de lune à l’autre.

Puis m’en retourne à lune, pour sa douce clarté posée sur mon temps de rêver.

Car dans l’enchainement des actes, il ne reste que rêves nocturnes.

Le reste du temps ?

Pas…


Je ne sais à quelles lumières me fier.

Il y en a tant qui m’attendent au détour des pages.

Alors je ne les lis pas, je les dévore.

Aucune ne tarissant ma soif, je vais d’une lumière à l’autre.

Les ouvrages envahissent tout l’espace.

Ils me tombent des mains lorsque les rêves s’en mêlent.

C’est une lune attentive qui retire mes lunettes et souffle sur mon esprit évadé.


Je ne sais à quelles lumières me fier.

Alors je ferme les yeux pour ne pas me laisser éblouir.

Je m’arrête au bord du chemin.

Je tends la main à qui y voit moins que moi.

Nous avançons vers d’autres lumières invisibles aux âmes engluées dans l’affolement du temps.

C’est là, dans ce puits de connaissances, que nous pouvons boire à satiété.


Je ne sais pas mais je sais à quelles lumières me fier.

Il me faut toutes les embrasser.

Il me faut creuser derrière la clarté de chacune pour y trouver les pépites nécessaires.


Xavier Lainé


10 octobre 2022


mardi 25 octobre 2022

Sans décrocher la lune 9

 



Photographie : XL-Dans la lune (Luke Jerram/Museum of the moon/Biennale Art & culture d'Aix en Provence 2022)




« Dans la mesure où les oppresseurs, pour dominer, s’appliquent  à éteindre la soif de recherche, la curiosité, le pouvoir de créer, qui caractérisent le vie, ils la tuent. » Paulo Freire, La pédagogie des opprimés, éditions Agone— Contre-Feux, 2021


Je m’offrais juste un moment à plonger dans la beauté.

Mes lignes sont bien moins riches que les vôtres, vous qui savez peindre, dessiner, colorer la vie.

Mes lignes ne sont que des lignes, des mots posés, l’un après l’autre qui ne peuvent se détacher d’un chemin toujours rectiligne.

On m’offrit de lire mes lignes, justement, posées aux côtés d’une sorcière dont on ne sait si elle saurait être bénéfique ou maléfique.

On m’avait dit, va à la deuxième formule, alors j’y suis allé.

Vous m’avez invité à lire, mais j’ai trouvé moyen de me défiler, de remonter très vite en mon état lunaire habituel.

On n’en descend pas facilement, vous savez.


C’était juste un moment, gracieusement offert.

Je ne demande pas la lune : j’y suis, j’y vis.

De là-haut je regarde mon berceau d’origine qui va à vau-l’eau.

Qui s’assèche lentement tandis que richissimes rêvent de créer des bassines dans le désert.

Normal, ils ont l’âme désertique, aussi désertique que la surface de ma lune, mais ils ne brillent pas, eux, dans la nuit de l’espace.

Ils en sont le trou noir, ce lieu d’où nulle vie ne peut rejaillir.

Ils absorbent tout ce qui passe de richesse.

Ils sabordent avec assurance toute forme d’existence.

Ils sont météorite tombant dans la poussière de nos âmes désertées.

Alors, je suis retourné dans ma lune.

Celle qui éclaire tendrement ma page blanche, juste souillée de la poussière de mes mots.


Xavier Lainé


9 octobre 2022