vendredi 30 septembre 2022

Je vous écris de très loin 14

 




C’est un jour où le ciel pleure tout ce qu’il sait de larmes.

Enfin.


C’est un jour où devant la page les doigts restent collés à la fatigue de vivre.

Ils écrivent, histoire de ne pas céder au vertige de la page demeurée blanche.


C’est un jour où, d’épuisement, l’âme chancelle, se demande encore si elle aurait

Quelque chose à dire, à proclamer, à déposer sur ce chemin semé d’embuche.


Pourtant je vis.

Pourtant je m’émerveille que ce jour se lève  sur les palpitations d’un coeur

Je cherche dans les nuées l’ombre et la lumière.

Je prends à pleines mains les larmes qui s’égrainent

Larmes qui se rassemblent en troupeau égaré puis s’écoulent au long des avenues grises.


C’est un jour où il me faut chercher où me reposer enfin.

Je cherche une grange isolée assez loin de toute ville.

Pour y déposer mon ombre et mes mots en toute sérénité.


Car, je l’écrivais et l’écris encore :


Les livres sont mon refuge, mon havre de paix.

Je ne peux m’en détacher sans me déchirer l’âme.

Ils sont le ferment de toute écriture.

Les livres sont mon ivresse, mes amours, mes rêves et mes voyages.

Ma seule compagnie qui soit encore tolérable.

Tout le reste baigne dans tant d’hypocrisie que je ne saurais demeurer en ce monde sans indignation.


Xavier Lainé


14 septembre 2022


jeudi 29 septembre 2022

Je vous écris de très loin 13

 




« Nous avons désacralisé la reconnaissance due au non-humain, en croyant sans doute, à tort, que cette ingratitude serait la marque due notre supériorité alors même qu’elle signe notre indignité. » Cynthia Fleury & Antoine Fenoglio, Ce qui ne peut être volé, Charte du Verstohlen, éditions Tracts Gallimard, 2022


Nous vivions dans une bulle de prétendue humanité.

Coupés de toutes racines nous reliant à la Terre et aux vivants.


J’ai devant les yeux le souvenir de ces tableaux de chasses.

Tuer plus qu’il n’en faut pour se nourrir.

Tuer tout ce qui bouge.

Tout ce qui est catalogué comme nuisible.

Faire un selfie devant le tas de cadavres.


Nous vivions dans cette bulle étroite.

Nous bâtissions des frontières, érigions des murs.

Nous fondions des « civilisations », des « pays », des « nations ».

C’était toujours moyen de nous situer « hors ».

Hors de nos semblables, vivants parmi les vivants.


C’était la porte ouverte aux crimes.

Ayant méprisé les non-humains, il nous restait à rabaisser certains parmi nous.

Certains pour leur couleur de peau.

Certains pour leur religion non conforme à nos canons occidentaux.

Certains parce que « primitifs » donc « sauvages » au regard de nos « civilités ».


J’ai dans les yeux le souvenir de ces tableaux de chasses.

Ici point de lions ou de panthères mais des humains.

Des humains noirs du Congo et d’ailleurs ; des humains « rouges » des Amériques ; des humains « jaunes » d’Asie.

J’ai dans les yeux tableaux de chasse et visages bouffis d’ignorance. 


Xavier Lainé


13 septembre 2022


mercredi 28 septembre 2022

Je vous écris de très loin 12

 




« Révolté par les absences de révolte, je suis, depuis toujours, certain d’une invention politique hors saison. Oui : qui pourrait s’en remettre à la mort pour clarifier les combats de guerres sempiternelles, ceux qui tuent dans l’anonymat de tous ? » Alain Jouffroy, C’est aujourd’hui toujours (1947-1998)


Révolté

Sidéré

Époustouflé


Que tant d’indignes décisions puissent être prises

Sans que réaction ne s’ensuive


C’est un temps à croire tous cerveaux réduits à EEG plat


Y aurait-il encore capacité de révolte et d’indignation ?


On peut dire, en haut lieu tout et n’importe quoi

On peut même tendre la main d’un bord à l’autre de l’échiquier

Aux partisans du pire et leur faire la courte-échelle


On peut aller de mépris en mépris

Sans voir le traquenard des divisions orchestrées


Tant que pauvres et moins pauvres se déchirent à belles dents

Le pouvoir demeure sauf

En particulier lorsqu’il détient beurre, argent du beurre et crémière avec


Révolté

Sidéré

Époustouflé


« Panem et circenses »

C’est l’emblème des édiles locaux et généraux


Xavier Lainé


12 septembre 2022


mardi 27 septembre 2022

Je vous écris de très loin 11

 




« Dans le gros fromage violâtre 

de la tyrannie apparaît 

un autre ver : le favori.


C’est le froussard embauché pour 

faire l’éloge des mains sales.

Il est rhéteur ou journaliste.

Il s’éveille un jour au Palais 

et mâchonne avec enthousiasme 

les déjections du souverain, 

il élucubre  longuement 

sur ses grimaces, troublant l’eau 

afin de pêcher ses poissons 

dans la lagune purulente. »


Pablo Neruda, Chant général, NRF Gallimard, 1977


Pardonnez-moi de revenir chaque année

À ce jour funeste où ma prime jeunesse

Vit pour la première fois ses rêves de liberté

Brisés dans les stades du Chili

C’était un jour d’infortune, un puits où je tombais

Avec les illusions de la victoire ; nous n’avons cessé depuis de tomber


Les Pinochet de la modernité avancent masqués

Ne disent pas qui ils sont

Vous promettent monts et merveilles

Puis vous laissent crever de faim et de soif

Hors des stades et sans brûler la Moneda

Mais ce sont les mêmes et leurs complices

Qui saignent le monde depuis ce 11 septembre 1973

Les mêmes qui ont sang de poètes et de rêveurs

Sur leurs mains d'abondantes fortunes


Xavier Lainé


11 septembre 2022


lundi 26 septembre 2022

Je vous écris de très loin 10

 




Peut-être vaut-il mieux ne pas savoir

Par où commencer

Par où finir

Dans ce fatras de mots qui affleurent

Dans les lueurs de l’aube

Peut-être


C’est un gros bouillon d’histoires

Dont il faudrait dénouer la trame

Défaire la pelote

Reconstituer le puzzle

Peut-être


Il me prend de rêver d’un matin gai

D’un matin tendre

Dans la fraîcheur retrouvée

Des aubes d’automne


Alors me voici au pied du grand chêne

Qui survécût à tant de tempêtes

Il domine de son ramage

La colline des rêves


Mais peut-être vaut-il mieux

Me plonger au silence qui sépare les mots

Ne rien dire de ce qui fut

Qui justifie les dénis

Lorsque les utopies s’en vont sabordées


On croit toujours lorsque les discours sont bien ficelés

Puis on se réveille avec l’amertume des fêtes gâchées

On préfèrerait ne jamais s’être réveillés.

C’est un cauchemar inversé.


Xavier Lainé


10 septembre 2022


dimanche 25 septembre 2022

Je vous écris de très loin 9

 




De quoi parliez vous au crépuscule ?

Sinon du vôtre qu’il faut bien traverser, sans haltes ni repos.


De quoi parliez-vous sous vos cheveux blanchis ?

Sinon d’un horizon qui comme chacun sait ne fait que reculer.


Ainsi va l’époque prétendue moderne.

Ceux qui ont travaillé avec passion devront attendre le repos sans que jamais il n’arrive.

Et peut-être d’ailleurs ne le vivront-ils jamais, mourant avant que de voir « le bout de ce tunnel ».


Ils n’ont jamais connu la moindre abondance.

Ils n’ont jamais connu non plus la naïve insouciance.

Car de vie à trépas, ils n’auront fait que se mettre à l’oeuvre.

À l’oeuvre pour payer ce qu’ils doivent (qui ressemble à une liberté conditionnée) ;

À l’oeuvre pour maintenir en équilibre instable maisonnées qui ne leur en sont que rarement gré ;

À l’oeuvre pour autoriser leurs progénitures à tenter de viser plus haut qu’ils ne le firent, pour accéder à un confort qui toujours s’évanouit.


Bien évidemment qu’il y en a qui…

Bien évidemment qu’il y en a que…

Des qui voguent en yacht, de ports en ports, buvant rosés et champagnes en excellente et gracieuse compagnie.

Ils se montrent sans discrétion, ceux-là, sous l’objectif sans objectivité des « paparazzi ».

Ils font la une des « presses people »…

… qui ne diront rien des autres qui regardent l’horizon paisible de la vieillesse s’évanouir toujours.


Or, désormais, il n’y a plus d’horizon paisible, même pour la vieillesse.


Xavier Lainé


9 septembre 2022


samedi 24 septembre 2022

Je vous écris de très loin 8

 




Ce qui se voyait c’était le maquillage.

À l’Ouest comme à l’Est, le XXème siècle était passé roi du déguisement.

C’était à celui qui présenterait le visage le plus avenant.

Les peuples comptaient les points dans un match dont ils récoltaient queues de figues.

Les idéaux rangés dans les placards pour qu’ils ne soient pas trop froissés, on pouvait se proclamer d’un camp ou de l’autre, mais surtout pas d’un troisième déclaré moribond : celui de l’humanité.

Nous y voici : quel souci de l’humanité dans cette course à un progrès réduit à ses ressources et triomphes industriels ?


Nous y voici et partout ce sont peuples en déroutes, réduits à misère.

Un siècle que ça dure, ce bal des lanternes.

Les années passent, les siècles aussi, mais toujours la mâle gouvernance poursuit son joug.


Tant de nervosité 

Tant de larmes aussi

Et dans un souffle :

« J’en ai marre d’être une femme dans ce monde »

Je te comprends

Je voudrais

Balayer des siècles de soumission

Effacer des millénaires de domination

Juste pour que tes yeux retrouvent leur petit air rieur

Juste pour te revoir heureuse

Je soupire :

« J’en ai marre d’être un homme dans ce monde »

« Je te comprends », dis-tu, mais nous ne sommes pas plus avancés

Nous sommes comme deux naufragés en territoire qui ne nous épargne rien.

Nous sommes ces naufragés qui n’ont d’autre bouée que de se nouer l’un à l’autre


Xavier Lainé


7-8 septembre 2022