lundi 18 juillet 2022

Comme le lierre 3

 




« Si l’humanité a bel et bien fait fausse route à un moment donné de son histoire — et l’état du monde actuel en est une preuve éloquente —, c’est sans doute précisément en perdant la liberté d’inventer et de concrétiser d’autres modes d’existence sociale. » David Graeber & David Wengrow, Au commencement était... Une nouvelle histoire de l'humanité, éditions Les Liens qui Libèrent, 2021


Le moins qu’on puisse dire, c’est que depuis longtemps nous avons pris l’habitude de nous fourvoyer.

Nous nous glorifions d’être « Homo Sapiens Sapiens », mais on peut se poser des questions.

Quelle sapience mettons-nous en oeuvre à nous laisser diriger par les plus mauvais d’entre nous ?


Il ne reste pas grand chose sinon de la démence à poursuivre la démolition de notre berceau.

Ne prenez pas ça pour un jugement, de grâce.

Non, car les plus nocifs ne sont pas les quatre vingt dix neuf pour cent de l’humanité qui chaque jour se lèvent pour une maigre survie.

Non, les pires ne sont que un pour cent.

Un-pour-cent qui à eux seuls possèdent plus que les quatre vingt dix neuf pour cent qui se lèvent.

Qui se lèvent sans avoir l’idée qu’ils pourraient ne pas le faire.

Que ce serait la pire punition à infliger aux un pour cent qui dominent que de leur fausser compagnie.

Ne plus jouer le jeu, quitter la partie, déclarer forfait.

C’est ce qu’ils nous ont désappris : à quitter la partie.

Ce que nous savions faire lorsque nous étions ce qu’ils prennent pour des « primitifs ».

Quitter le jeu, refuser de collaborer à leur grande tricherie.

Nous en retourner à notre berceau de nature pour ne plus rien subir de leurs outrages.


Xavier Lainé


4 juillet 2022 (1)


dimanche 17 juillet 2022

Comme le lierre 2









« À l’opposé du mythe de l’inventeur génial — un homme, évidemment — concrétisant sa vision tout seul dans son coin, les sociétés néolithiques ont exploité un socle collectif de connaissances accumulées pendant des siècles, essentiellement par des femmes, pour réaliser une série continue de découvertes en apparence modestes, mais fondamentales. » David Graeber & David Wengrow, Au commencement était... Une nouvelle histoire de l'humanité, éditions Les Liens qui Libèrent, 2021


Je ne suis dépositaire d’aucune propriété.

Les connaissances  me sont confiées pour être transmises.

Non pour demeurer dans l’intime conviction d’en être « l’inventeur ».

Je n’invente rien.

Je développe des mots et des pensées qui vont à leur rythme.

Qui parfois m’envahissent et me préoccupent.

Que je mette un nom en bas de la page n’a au fond guère de sens.

Je n’ai fait qu’ajouter une page au grand livre qui s’écrit de générations en générations.


L’écriture est un peu comme les sédiments au fond des lacs et des rivières.

Chaque flot d’humanité dépose son obole.

Parfois un vent de révolte emporte tout sur son passage.

Ne laisse sur la rive que quelques mots fossilisés.

Il faut alors se faire archéologue du vocabulaire pour en décrypter le sens perdu.

Mais ils demeurent à l’abri, dans des jarres de mer morte.

Ils restent gravés en tablettes d’argile déposées dans des caves oubliées.


Mon addiction au livre vient m’imprégner de cette mémoire millénaire.

Avant même que l’écriture existe la parole se donnait au coin du feu.

Il fallait la saisir au vol, en mémoriser le rythme puis en transmettre le ruisseau.


Xavier Lainé


3 juillet 2022


samedi 16 juillet 2022

Comme le lierre 1

 




Passent les mois sans tourner les pages.

C’est si lent, l’évolution.

Il faut bien s’y faire, rien ne viendra satisfaire nos impatiences.

Ou peut-être que si.

Si nous n’attendons plus quoi que ce soit de quelque démiurge.

Au mieux pourrions-nous nous mettre à construire ce qui nous convient.

Un monde à notre dimension que les hauteurs du pouvoir ne pourraient deviner.

Qui puisse apparaître un jour dans le grand fracas de la chute des dominants.


La question est : compte tenu de ce que j’ai vécu, que fois-je faire chaque jour pour alimenter quelque chose qui ressemble à de l’humanité ?

Puis me mettre à l’oeuvre sans attendre.

Lire, écrire, parler, inviter chacun sur ce chemin étroit de l’insoumission totale.

Je l’ai déjà écrit : je fus insoumis bien avant que le terme ne soit marque déposée.

Ça n’est d’aucun parti, de vivre sa révolte non pour détruire mais pour en tirer leçon valable pour reconstruire.

Reconstruire ce qu’ils ont démoli de mains de maîtres.


Je puise en dedans l’énergie de l’espoir.

Chaque personne touchée est à la fois mystère et sujet de sa propre rémission.

Mes mains se mettent au service de cette prise de conscience nécessaire : ce qui se démolit du monde en dehors ne peut que nous atteindre en dedans.

Nous sommes les fondations d’un monde qui, sans nous, ne peut que s’effondrer.


Xavier Lainé


1er juillet 2022


vendredi 15 juillet 2022

Sur un fil 30

 




C’est encore la mémoire qui travaille au coeur des insomnies.

Elle ne te laisse jamais en paix.

Comme si elle voulait que chaque jour te soit enfer de fatigue.

Les yeux ouverts dans le noir tu la regardes reconstruire ton passé,

Elle joue au grand puzzle qu’est ton existence morcelée.


Des visages passent, mêlant l’ancien et le nouveau.

Des spectres aiguillonnent ton cerveau comme autant d’étoiles dans le noir.

Qu’ont-ils à te dire sur tes oublis, tes manques ?

Ils passent, te tirent par les cheveux, ou par le bout du coeur.

Une bouffée de sanglots parfois jaillit de ces profondeurs.

Un abîme s’ouvre qui te laisse haletant à l’orée du jour.


Le jour devra faire avec les questions sans réponse.

Le jour égrènera ses heures et tu ne pourras rien dire de tes visites oniriques.

Les spectres du passé marcheront à tes côtés.

Ils chuchoteront à tes oreilles un hymne continu à tes actes.

Qu’ai-je fait de juste ou d’injuste, et quel jugement m’attend à la sortie ?

C’est complexe, une vie, ça ne va pas en ligne droite.

Ça suit courbes et détours.

Ça revient sur ses pas puis ça s’éloigne sans appel.


Dans la chaleur obsédante qui te laisse trempé au beau milieu de tes rêves,

Tu contemples les ombres et les lumières de ce qui fut.

De ce qui ne sera jamais plus mais demeure, en soubresaut de cette mémoire, comme un poignard au vif de ton existence.

Et si j’avais agis ainsi, ou autrement, de quoi aurait été tissée ma vie ?

Tu sais pourtant le temps irréparable.

Il s’en mêle, lui aussi, pour te laisser épuisé sur le seuil d’une autre histoire.

Il t’emmêle dans l’écheveau des souvenirs.


Xavier Lainé


30 juin 2022


jeudi 14 juillet 2022

Filigranes 110

 




C'est comme un pointillé, un fil ténu qui se tend, d'années en années, une histoire qui vient ponctuer le temps de l'écriture en lui donnant du sens.

Le monde de l'édition étant ce qu'il est : un milieu assez fermé, hermétique à qui refuse de se prêter au jeu de l'écriture "marchandise", l'amitié de plume qu'entretient la revue Filigranes permet de ne pas se noyer, de garder la tête hors de l'eau, et donc d'écrire autre chose qu'une oeuvre posthume.

"Produire (travailler) selon les lois de l’utilité, mais que cet utile ne serve à travers tous qu’à la personne de la poésie. (Valable pour un, un encore, un ensuite, un tout seul… Ah ! S’efforcer ici de n’être pas nouveau - fameux - mais de retoucher au même fer pour s’assurer de son regain guérisseur.)" René Char

Allo ? Mais qui écrit donc ? (Extrait)


Il faudrait déjà savoir ce qui me pousse.

Si c’est bien moi qui pose mes doigts sur les touches,

Moi qui tient le stylo sur la page blanche.


J’écris des mots qui jouent leur propre partition,

Mots qui se font dièses ou bémols, touches noires et blanches,

Laissant traces et empreintes, où n’était que virginité.


Ecrire serait donc violer une page qui ne demandait rien ?

Ou franchir une frontière sans montrer ses papiers,

Devenir un migrant à mon tour capable de tout affronter. (...)


Xavier Lainé

19-29 décembre 2021


Pour vous abonner, commander un numéro, participer, c'est ici : Filigranes La revue 


Sur un fil 29

 




La mémoire comme autant de flèches plantées

En l’épiderme de la pensée

Puis toujours la balance à peser en dedans

Ce qui du bien ou du mal tisse ta vie

Te voici funambule

Toujours sur ce fil du rasoir

Parfois tu te coupes

La plaie alors reste vive

Toujours réouverte

Par les méandres du souvenir


Aurais-je été ce que je ne pensais pas être

De quel côté de la balance du juste

Qu’ai-je fuis ou affronté

De quels leçons suis-je encore capable

De tirer quelques fruits

Qui seraient ferment de sagesse

En l’automne de ma vie


Ma mémoire se fait dard 

Fiché entre les circonvolutions

D’un cerveau sans cesse en ébullition

Jamais en repos

Comment pourrait-il l’être

Dans cette incertitude de vivre

De grandir en humain

Quand je ne sais rien

De ce mot galvaudé


Je me réveille en sursaut

La mémoire reconstruite est infidèle par essence


Xavier Lainé


29 juin 2022


mercredi 13 juillet 2022

Sur un fil 28

 




Photographies du lac de Castillon (04) presque à sec.

« Etrange qu’un événement annoncé et prévisible depuis cinquante ans puisse encore surprendre », dis-je.

« Cessez donc de donner des leçons », réponse cinglante.

J’efface mon commentaire.

Je n’ai rien à dire, ni leçons à donner.

Juste à constater en quels dénis s’enfonce notre humanité.

En quels reculs historiques nous marchons, ce qui ne perturbe en rien un art de vivre qui tue la planète à grands feux.


Canjuers : mille hectares partis en fumée pour une manœuvre d’artillerie.

Des centaines de migrants franchissent les grilles à Melilla, enclave espagnole au Maroc, la police les poursuit et tire : combien de morts et de blessés ?

Tous les jours certains se noient en Méditerranée, dans les eaux tumultueuses des torrents en Pyrénées Atlantiques.

Invite-t-on les touristes à regarder le spectacle de ce monde là, depuis leurs chaises longues ?


Les Etats-Unis remettent en cause la légalité de l’avortement.

Mais peut-être devrions-nous parler d’autre chose.

Ha, oui ! Total, Engie et EDF nous invitent à consommer moins d’énergie.

Mais quid des 52% d’augmentation de revenu de leurs PDG et des milliards engrangés en toute impunité et net d’impôts, à titre de bénéfices.

Payez donc vos factures et ne versez aucune larmes, manants.

Et cessez donc de donner des leçons !


Non, pas de leçons à donner, surtout pas.

Juste faire le constat et vous laisser vaquer à vos sérieuses occupations, à vos vacances, à vos regards qui se détournent pour ne pas voir les mains tendues et tremblantes.


Xavier Lainé


28 juin 2022