vendredi 24 juin 2022

Sur un fil 9

 




« Refuser la poésie de circonstance c’est refuser aux poètes le droit à l’existence, c’est leur dénier la faculté d’être d’ici, d’être dans l’histoire, c’est leur refuser l’honneur des poètes qui est d’être des hommes. » Aragon, L’oeuvre poétique, volume X, 1943-1945, Livre Club Diderot, 1979


Il me sourit dans une lune blafarde, derrière un soleil épuisant, le poème.

Il est là, frémissant sur le fil devant mes fenêtres et gazouille sans souci.

Tandis que mes doigts s’agitent sur mon clavier de silence, combien n’entendent plus, ne voient plus, mais roulent.


Il va bien falloir que je choisisse un jour.

Les chemins sont rares qui permettent de vivre en ces territoires inexplorés et mal vus.

« Oui, mais toi, tu es un poète, un rêveur »

Ha! Que la formule est belle qui élude ce qui ne se dit dans aucune statistique.


Derrière la froideur des chiffres, le poète regarde et voit des vies qui flanchent.

D’autres qui un instant se redressent et tendent mains désespérées.

Mains désespérantes vers les branches nues qui se penchent.

Une ondée serait bienvenue sur les fronts enfiévrés.


Qui me dira encore que ma poésie n’en est pas.

Car dans leur monde qui n’est que « marché », il faut avoir diplôme pour en écrire.

Il faut passer par les écoles d’un formalisme académique qui stérilise toute sensibilité.

Qui contraint les regards à se cantonner au visible, au mesurable, au prédictible.

Tout se trouve réduit à une valeur marchande qui ne dit rien de la vie.

Le poème alors se vide de toute substance.

Le poème ne dit plus rien des coeurs serrés dans le froid des chiffres


Xavier Lainé


10 juin 2022


jeudi 23 juin 2022

Sur un fil 8

 




Il n’est aucune circonstance qui me soit étrangère.

Qui puisse l’être à cette forme qui n’est pas de pure forme.

Qui pousse les mots comme wagonnets au sortir de la mine.


Il n’est aucune circonstance qui sache me laisser indifférent.

Vous irez tout à l’heure tendre vos convictions qui passeront de mains en mains.

Je ne serai pas des vôtres.

Les circonstances font que.

Vous me direz sans doute : mais tu trouves bien le temps d’écrire, mais pas celui de nous rejoindre distribuer nos convictions !

Vous me direz et moi je plierai sous le poids des circonstances.

Mon coeur ce matin balance et s’accroche à cette image de femme aimée.

Femme tant aimée que je me serais damné pour la sauver de ses tourments.

Mes yeux ne peuvent se détacher de son corps oscillant au gré du vent, dans un petit matin triste, au fond d’une vallée indifférente.


Il n’est aucune circonstance atténuante à l’écriture de poésie.

Sur la fin de notre amour (mais quel amour prend-il vraiment fin — peut-être ne fait-il que se transformer en émoussant les passions), j’écrivais rageur dans un cahier de brouillon.

Je me noyais dans l’alcool et les mots. 

J’aurais voulu que ce cri confié aux pages soit notre canot de sauvetage.

Il n’était que témoignage de ces circonstances qui créent le naufrage.


Il n’est aucune circonstances qui ne soit digne de poésie.

Qu’en importe la forme, puisqu’il s’agit de dire la tragédie, trop souvent, l’ironique comédie, parfois.

Le poème est là qui me regarde dans le noir.


Xavier Lainé


8 juin 2022


mercredi 22 juin 2022

Sur un fil 7

 




« Pour si ridicule que cela puisse paraître ce que l’on n’admet pas c’est que la poésie puisse ne pas être insignifiante, ne pas s’en tenir aux amourettes, descriptions des beautés de la nature et autres gentillesses, c’est qu’elle ne demeure pas le divertissement d’une classe de mandarins et de sous-préfets. Ce que l’on prétend c’est  que la poésie doit s’en tenir à certains objets et ne pas se mêler de ce qui est un peu sérieux. Le sérieux n’est pas beau — cet académisme est pessimiste — le monde est sale, la muse s’y crotterait. On affirme donc, et c’est là l’académisme, qu’il est des objets poétiques et d’autres qui ne le sont pas. » Aragon, L’oeuvre poétique, volume X, 1943-1945, Livre Club Diderot, 1979


Mon poème rêve de voir les larmes changer de camp.

Mon poème est cette corde tendue juste avant que tu te noies.

Pour que tu t’y accroches.

Parfois je sens bien que tu tires, mais pas pour remonter.

Non, pour me l’arracher des mains.


Mon poème est perche, garde-fou, chaloupe de sauvetage.

Mais qui voudrait entendre encore sa voix dans le tohu-bohu tonitruant.

Une tempête en couvre le chant.

Nuées passent puis s’en vont.

Quelque part, quelqu’un se pend à la corde raide.

Elle ne voit pas le poème accroché qui voudrait la tirer de là.


Mon poème pleure à l’unisson des larmes définitives.

Il coule sur les joues de suppliciés d’un temps qui saurait faire pourtant.

D’un temps qui refuse de faire usage du mode d’emploi.

Qui refuse d’envoyer les bouées.

Qui te regarde te pendre sans t’envoyer le moindre poème de réconfort.

Mon poème n’a rien d’un jeu entre les mains des bons bourgeois.

Il trempe sa plume dans le sang et les larmes d’un quotidien obscène.


Xavier Lainé


7 juin 2022


mardi 21 juin 2022

Sur un fil 6

 




« Aux tenants de l’ordre et de la tyrannie la poésie, tant qu’elle n’est pas soumise aux contrôles de la police et asservie à des exercices exclusifs de versification, paraîtra toujours une activité louche. C’est qu’elle échappe radicalement aux ordres des services de propagande… » Aragon, L’oeuvre poétique, volume X, 1943-1945, Livre Club Diderot, 1979


Mon poème se tient debout où nul ne l’attend.

Il manifeste et court les rues un pavé à la main.

Peut-être commet-il un délit de faciès, à se promener sans papier.

Il dort sur les trottoirs d’un monde qui ne le reconnaît valide, qu’à la seule condition qu’il ne parle pas de ce cadavre déposé là par les vagues.

Ha ! Que ne dit-il quelque chose de l’écume, au lieu de se pencher sur les débris de canots précaires échoués à vos pieds.

Que ne se penche-t-il sur vos serviettes souillées par cette foule en errance qui geint.


Mon poème n’a rien à voir avec ces salons où il serait reçu dans la dignité d’un monde bien huilé.

Trop bien huilé au goût de mes mots.

Ne m’invitez jamais : mes pages pourraient vomir sur vos tapis moelleux, toute la rancoeur de voir deux mondes qui s’ignorent.

L’un où il est normal de disparaître dans les fosses communes de l’histoire.

L’autre qui se congratule en « marché de poésie », entre poètes bien comme il faut.

Poètes qui n’ont rien à dire sur l’abjection aux commandes derrière chaque livre vendu.

Mon poème est invendable.


Mon poème se tient dans l’ombre de votre monde immonde.

Il en ronge les fondations jusqu’à contempler votre effondrement.


Xavier Lainé


6 juin 2022


lundi 20 juin 2022

Sur un fil 5

 




Je m’arrête sur un quai d’inépuisable fatigue.

La poésie s’en ressent qui s’évade vers d’autres horizons.


Je reviens à Aragon.

Celui qui sortait de la guerre, auréolé de ses mots de résistance.

Que fait le poème en monde meurtri s’il ne clame pas la nécessité d’une autre justice ?

S’il ne se compromet pas en votant contre le petit confort bourgeois des poètes qui se vendent au marché des bons mots ?


Lisez et relisez ces mots : 

« Au lendemain de la défaite on a prétendu saluer ce que l’on appelait un renouveau de la poésie française. C’était manifester là pire que de la candeur, une assez triste ignorance de ce qu’était cette poésie qui depuis Apollinaire connaît l’une de ses plus riches époques. En fait, il s’agissait moins d’une soudaine éclosion de poètes que de l’intérêt tout neuf que les lecteurs prirent alors au poème, et, peut-être, de la fin d’un divorce. De cette réconciliation l’une des causes est sans doute que, tout à coup désarmés et livrés à la défaite et la honte à quelque repliement sur soi, sur cette profonde défense immobile où chacun s’efforce de faire le point, de s’assurer par quelque moyen de sa dignité et de retrouver les valeurs premières de l’existence, nombre de gens se mirent à lire des poètes, comptant y trouver des raisons d’espérer et des preuves que tout n’était pas perdu. Il est beau de voir que les poètes, eux aussi, qui avaient, au prix d’assez grands efforts, pris conscience que leur destination n’était pas de fabriquer de la poésie, mais bien différemment de servir de voix à quelque réalité qui à travers eux menaçait expressément d’exister, se mirent à interroger la poésie dans un espoir semblable. » (Aragon, L’oeuvre poétique, volume X, 1943-1945, Livre Club Diderot, 1979)


Ne serait-il pas temps de sortir du « marché » ?

D’aborder une parole libérée de ses lois et de partir à la rencontre de ceux qui souffrent et restent sans voix ?

Alors vivre en poète serait vivre en résonance avec ce monde effondré.


Xavier Lainé


5 juin 2022


dimanche 19 juin 2022

Sur un fil 4

 




Voici : tant qu’ils n’auront pas tout réduit en cendre, ne seront pas content.

D’une planète de beauté ils laisseront terre desséchée, impropre à toute vie.

Le mouvement est amorcé.

Les premiers à mordre à cette poussière sont ceux qui offraient encore une chance de survie.

Les autres s’acharnent ou distribuent pensées préfabriquées, sans engager le moindre débat.

Trop fatiguant sans doute d’inviter à penser.


D’autres en d’autres temps avouaient sortir leur révolver lorsqu’ils entendaient le mot « culture ».

C’est désormais monnaie courante.

Trop fatiguant de réfléchir.

Plus facile d’écouter pensée vendue au mètre dans le catalogue internet.


J’avoue ne pas être de ce temps.

Ni de cette espèce qui se vautre dans le déni.

Je n’ai rien à voir avec cette époque qui ne sait que le glauque et le sordide.

C’est presque un honneur que mes livres soient passés au pilon.

Je n’ai pas de mots à vendre, ni d’idées.

Je ne sais que demeurer en mon antre de silence, à mijoter innombrables pensées qui m’empêchent de dormir.

Car le glauque et le sordide sont agitateurs de mes nuits.


Ma nourriture vogue sur d’autres océans.

La sagesse me dit de me retirer, de ne pas insister.

Mais d’écrire, quand bien même mes pages se perdraient dans une insondable nuit.


Xavier Lainé


4 juin 2022


samedi 18 juin 2022

Sur un fil 3

 




Trop perché dans mes rêves.

Trop enfoncé dans mes utopies.

Trop.


Et pourtant j’en rêve et en construit.

Elles se heurtent au mur des incompréhensions.


C’est au fond, toujours un peu se mentir que de voguer ainsi sur un océan à la houle rêveuse.

Je me cogne au mur.

Mon crâne rageur me fait entrer à reculons dans le jour assommé.


Tu entres.

Toi, lumineuse.


Tu entres et nous inversons les rôles.

Tes mains cherchent à lire mes flux d’énergie trop longtemps maltraités.

Tes mains m’apaisent.


Tu m’invites au repos.


Tu es là, merveille de lumière au fond de tes yeux.

Si fragile dans un monde qui trop nous bouscule.


Je plonge dans tes yeux.

J’y puise ce qui me manque et qui ne se dit pas.

Ce qui ne s’évoque même pas.

C’est dans ces instants de silence que je me sens vivre en humain.

Ces temps qui ne savent pas mentir, qui sont bruits de vérité sans parole.

Tu disparais. Longtemps ton empreinte de lumière demeure.


Xavier Lainé


3 juin 2022