vendredi 17 juin 2022

Sur un fil 2

 




Il n’est bon bec que d’ailleurs.

Penser par soi-même en temps qui ne sait que répéter paroles toujours mêmes tournante en boucles d’ondes en ondes.

Quelle étrange engouement pour les mots quand tant et tant en ont perdu l’usage.


Mais voilà que j’écris et lance mes pages comme bouteilles dans une mer d’huile.

Avec la certitude qu’elles couleront par le fond avant d’atteindre le moindre rivage.

Avant que main compatissante ne les repêche, en brisent le goulot et en découvre les infinis secrets.


Le problème n’est ni dans la lecture ni dans l’écriture : ce sont mes seuls liens valides avec le monde extérieur.

Le problème est ici dans un pensée qui foisonne, qui va dans tous les sens sans jamais trouver port d’attache.

Pensée qui me situe hors du monde, dans une tempête incommunicable.


Je ne sais en délivrer que bribes, lâchées au détour d’un geste qui se voudrait thérapeutique, d’une parole qui invite au mouvement.

Ce ne sont que fragments posés au hasard des journées, éphémères échanges jetés au grand vent de l’oubli.


Qui suis-je pour revendiquer la moindre attention ?

Mes mots sont mes chaines, les pages ma cellule.

Je n’ai au fond pas grand chose à dire sinon vous inviter à aller de même, vous forgeant vos propres philosophies tissées de toutes celles rencontrées.

Pas d’autre moyen pour être, pour survivre, que de se forger son propre univers sans rien céder à celui-ci qui nous mène au fracas.


Xavier Lainé


2 juin 2022


jeudi 16 juin 2022

Sur un fil 1

 




Je reste là, les yeux un peu perdus.

Avec une infinie tristesse au fond du coeur, comme toujours.

Le ciel a beau être irrémédiablement bleu.

Mon drapeau de paix solitaire se sent bien seul.

En dessous vont les habitudes, les nécessités, les dénis en tous genres.

D’où, en partie, ma tristesse.


Je reste là, les doigts hésitants sur la première page.

Je ne sais rien de ce que les caractères vont dessiner.

Je ne sais rien du destin tracé au fil des tomes et des volumes.

Ecrire: est-ce bien nécessaire ?

Penser : mais pourquoi ?


Je me souviens d’un de mes banquiers (qu’est-il devenu, ce pauvre homme !) qui me disait : « Mais, vous ne pourriez pas vous contenter de faire votre métier, comme tout le monde ? ».

« Me contenter de… », et « faire comme tout le monde » !

Il avait le don de m’irriter !


Il est vrai qu’écrire en pays mièvre ne me fait pas que des amis.

Il y a ici de franches inimitiés dont je ne saisis pas bien les fondements.

Je suis bien plus souvent silencieux en mon grenier des livres que tonitruant derrière des micros.

Je n’ai prétention à aucune vérité.

Juste parfois, l’envie de partager le fruit de mes sempiternelles ruminations. Il semble que ce soit encore trop.

Ici, en pays voué au déni et à la soumission, il n’est bon bec que d’ailleurs.

Toute parole prononcée qui ne va pas dans le droit fil des décisions d’en haut est suspecte…


Xavier Lainé


1er juin 2022


dimanche 12 juin 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 31

 




« Quelqu’un est debout sur une tribune, il ment, tout le monde applaudit, mais tout le monde sait qu’il ment, et lui, il sait qu’on le sait. Mais il débite ses mensonges, et il est tout content qu’on l’applaudisse. » Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge, éditions Actes Sud, 2013


Tout n’est pas mensonge mais…

Mais croire qu’il suffirait d’un bulletin pour changer le monde !

S’imaginer qu’il suffirait d’élus, même les mieux intentionnés !

Puis renter à la maison (j’allais dire à la niche) et attendre que s’en viennent des temps meilleurs !


Tout n’est pas mensonge…

On peut être sincère dans son mensonge.

On peut même dire des choses vraies, bourrées de belles intentions.

On peut mentir en toute vérité, sans sourciller.

On peut faire croire plein de chose à qui a le ventre vide et souffre.

On peut même faire croire qu’à grands coups de molécules la vie sera meilleure.


Tout le problème c’est d’y croire encore.

Ou peut-être que non.

C’est dès lors que tu ne crois plus au grand soir que les problèmes commencent.

Qu’il te faut, dans les souvenirs de mai qui s’éloignent, t’accrocher au moins à ta mémoire des instants d’intenses révoltes, mêlés de folles amours, pour ne pas sombrer en attendant la fin.

Car si tu as encore une certitude c’est celle-ci : la vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible.

Toute la question c’est, entre début et fin inéluctables, ce que tu pourrais en faire qui, à défaut de faire surgir un autre monde dit possible, pourrait vaguement contribuer à son émergence


Xavier Lainé


31 mai 2022


samedi 11 juin 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 30

 




« La vérité des hommes est un clou auquel tout le monde accroche son chapeau… » Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge, éditions Actes Sud, 2013


C’est bien pour éviter l’accumulation des chapeaux au clou de mes vérités que je m’épargne l’idée d’en détenir la moindre parcelle.

Je me contente de vivre, de tenter de le faire selon quelques principes simples qui pourraient faire de moi un humain parmi d’autres qui tenteraient d’y parvenir aussi.

Je pourrais déterrer les pavés de la mémoire, inviter à me rejoindre au sommet de quelques barricades, marchant sur le fil étroit des vérités qu’on dit pour se donner de bonnes raisons d’être ici, marchant tel un funambule sur le fil étroit de mes certitudes, avec les crocs de la désillusion et du désespoir qui attendraient ma chute probable, une fois la tolérance des puissants émoussée.

Je serais là, cramponné à mes ultimes vérités, ayant oublié de vivre pour répondre à des sommations qui n’ont rien à voir avec l’idée de grandir en humanité.

Je finirais épuisé comme beaucoup qui m’ont précédé sur ce chemin étroit.

Chacun viendrait, en ultime hommage, accrocher son chapeau au clou galvaudé en litanies reprises partout, psalmodiées en sempiternelles vidéos qui font le buzz sur la toile des insignifiances.

Serais-je plus avancé ?

Aurais-je changé quelque chose à vos vies dont le souci s’étale entre la plage et le match ?

Certainement pas.

Alors bien sur les forces du désordre qui viennent vous fracasser à la porte d’un stade, quel émoi !

Mais hier, les mêmes dirigés de mains féroces par les mêmes maîtres en mensonge gouvernemental, qui fracassaient les têtes rebelles, éborgnaient gens de passage, mutilaient jeunes gens pour une simple et pacifique protestation, voilà qui ne soulevait guère d’émotion !

Car on a la mémoire à géométrie variable en terre de vérités.


Xavier Lainé


30 mai 2022


vendredi 10 juin 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 29

 




« Un être humain. En réalité, c’est là que tout se passe. » Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge, éditions Actes Sud, 2013


Mots que disent les témoins du temps passé, qui traversent la plume de Svetlana, venant confirmer ce qui était latent.

On ne fait rien sans cet incontournable être qui avance comme il peut, jouet de « civilisations » qui lui sont imposées comme idéal qu’au fond de lui-même il refuse toujours.


Moi, comme tant d’autres, prisonnier de mes petits compromis avec le « système ».

Moi, comme tant d’autres, attendant que d’autres, les « responsables », les « chefs de parti », décident de ce qu’il faudrait faire pour.

Moi, incapable de soulever les montagnes de compromissions qui me font jouet entre les mains des « décideurs »,  des « princes », des « puissants ».

Incapable de savoir ma propre force, alliée à celle de tant d’autres qui n’attendent que ça.


Ça, mais quoi, sinon ce grand rêve du grand jour à l’heure H.

Quoi sinon, ce rêve du soulèvement qui renverserait les peurs, qui contraindrait les fossoyeurs du vivant qui n’en font que chair à canon.

Quoi, sinon, ce couvercle un instant soulevé, ce moment où je me suis, comme tant d’autres, dit : « cette foi-ci, c’est la bonne, on ne va plus se laisser faire. »

Et puis non, le couvercle retombe, le soulèvement n’était que feu de paille, et chacun, rentré dans le rang, pousse un soupir de regret.

Mai se termine, les fumées de la révolte se dissipent lentement, les serviteurs du pire resserrent les boulons et réajustent la soupape.

Les rêves demeurent et la vie s’écoule, de mai en mai, avec le fol espoir qu’un jour, enfin, la parole soit enfin donnée à celles et ceux qui en sont privés.

Les rêves demeurent…


Xavier Lainé


29 mai 2022


jeudi 9 juin 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 28

 




« Les gens ont envie de vivre, tout simplement, sans idéal sublime. » Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge, éditions Actes Sud, 2013


C’est là que git mon divorce, moi qui ne cesse de lire et de m’illusionner sur le monde et les prétendus humains.

Je reviens d’un voyage dans le temps, quelque part du côté de la Baume bonne.

Un voyage parmi mes congénères d’autrefois, à quelques milliers d’années de ce temps où je survis, espérant toujours renouer avec les relations que l’imagine simples qui devaient être les leurs.

Un hominidé à peine jailli de la nature et qui en faisait encore partie.

Un hominidé pas encore encombré des tonnes de livres qui envahissent mon espace et mon esprit.

Tonnes de livres qui ne me donnent pas plus de compréhension de notre monde.

Qui me mènent à construire une sorte d’idéal impossible à atteindre et dont tout le monde se fout éperdument.

Car le problème est de vivre, de saisir chaque instant comme s’il devait être le dernier.

Ce que je ne sais plus faire à force de réfléchir.

Réfléchir, ça me conduit à cet isolement, ce sentiment de n’avoir rien à partager, en mai comme chaque autre mois de l’année, des années qui passent.

Plus je lis, moins je comprends, car au fond, il n’y a rien d’autre à comprendre que cette urgence de vivre, d’exploser par moment en rouges barricades pour aussitôt retourner dans ses pénates, tournant le dos à ce qu’hier nous prenions pour ultime vérité.

J’écris et je me perds.

J’écris et je me penche sur ce qui fut.

Ce qui ne m’ouvre aucune porte pour le présent, ni pour l’avenir…

Je ne suis que témoin de cet emballement du monde entre mauvaises mains.


Xavier Lainé


28 mai 2022


mercredi 8 juin 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 27

 




Il n’y a jamais rien d’autre de sublime que de vivre.

Rien de plus sublime que d’être vivant parmi les vivants.

De se noyer dans ce foisonnement si fragile.


Il n’y a jamais rien de sublime dans les mots employés.

Mots qui ne savent rien de cet étrange phénomène qu’est la vie.

Qui ne savent rien de sa subtile apparition sur un bout de rocher, perdu dans l’espace et le temps.


Mai est à cette charnière.

Il laisse derrière lui les longues lamentations de l’hiver.

Ils ouvre la porte aux rêves fous de l’été.

C’est dans cet espace que jaillissent les plus folles espérances.

Tu te prends au jeu et tu joues.

Un pavé par ici, une banderole par là.

Tu ouvres toutes les fenêtres.

Tu pousses toutes les portes entrebâillées.

Tu imagines, derrière, toutes les vies possibles.

Elles n’ont rien à voir avec les survies proposées.


En mai, je m’en vais rêver.

En fait c’est faux : je ne cesse de rêver.

C’est d’ailleurs ma fonction, mon sésame, mon curriculum.

Rêver !

Je n’en peux plus d’un monde qui rit des rêveurs.

Je n’en peux plus d’un monde si raisonnable qu’il en devient d’un ennui profond.

Le rêve est ma ligne de vie.

Et bien souvent de malchance dans un monde qui ne lui laisse aucune place.

J’assume : rêver est mon signe distinctif, la poésie est son incarnation.


Xavier Lainé


27 mai 2022