lundi 26 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 14

 



Le baiser - Théodore Géricault



Tu vois, Théodore, entre ton temps et le nôtre quelle différence ?

Sinon qu’aujourd’hui nous ne pouvons plus dire que nous ne savions pas.

Je comprends ton refuge auprès des chevaux.

Ils ont la fierté de ne pas se laisser faire.

Il faut déployer mille astuces pour les approcher, les dompter, et encore, une fois domptés, ils savent se retourner contre le cavalier qui ne les respecte pas.


Tu avais commencé par le cheval du cuirassier.

Puis les chevaux libres à Rome, et enfin ces chevaux qui ne supportent aucun licol.

Chevaux qui ont cette superbe, ce regard qui passe à travers les êtres comme pour en sonder les plus intimes convictions.

Tu en as fait tes principaux modèles.

Nous n’avons même plus, à quelques exceptions près, ce recours aux grandes échappées, aux grands galops qui font ressentir ce que pourrait être la liberté.


Je ne sais pas pourquoi je t’écris.

Tandis que tu admires la cavalerie, te voilà épris.

L’amour ne distingue rien des conventions établies.

Il s’insinue sans demander la permission dans les coeurs les plus endurcis, les plus méticuleux à respecter les conventions.

L’amour est comme un cheval fou : il va sans selle et sans bride et t’emporte dans les grands espaces du coeur.

Jusqu’à l’enfant qui vient trahir l’idylle.


Te voilà renvoyé à l’enfer d’une vie solitaire.

L’enfant lui, est voué a disparaître de ta vie.

Voué à errer, « de parents » inconnus, qu’ils diront.


Xavier Lainé


14 juillet 2021


samedi 24 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 13

 



Le baiser - Théodore Géricault

Source photographique


Au fond, la dictature d’un empereur, ça avait un certain panache.

Je peux donc comprendre, cher Théodore, ta méprise, puis ta déception devant le martyre de ces grognards, marchant épuisés dans la neige.

Je peux comprendre ton revirement puisque ton berceau t’y invitait.

Nous sommes ce que nos parents nous font.

Lorsqu’eux-mêmes ont appris à suivre comme des moutons le flot de « combattants » partant le fleur au fusil, on peut allègrement deviner ce qu’il en sera de leurs progénitures.

Sinon que toi, tu avais ce talent en plus : peindre.

Ce talent devint le miroir tendu devant le visage d’une époque.


Si tu revenais, cher Théodore, que peindrais-tu aujourd’hui ?

Des CRS glorieux chargeant le peuple, éborgnant des citoyens sans défense, en mutilant d’autres ?

Des migrants se noyant si près de nos côtes que le secret de ce crime ne peut plus être caché ?

Les uniformes d’aujourd’hui sont le reflet de l’époque : ils sont noirs, résolument noirs.

Ils en disent long sur l’absence de gloire des Napoléons minuscules qui se succèdent au pouvoir dans un acte de fausse démocratie.

Peut-être pour ça qu’aujourd’hui, les peintres préfèrent l’abstraction.

Ça évite de montrer le nihilisme d’une époque.

Tout le problème, comme Zao Wou-Ki sait si bien le faire, c’est de montrer ce vide mais habité.

Chacun peut ainsi habiter le vide comme il l’entend.


Je t’écris depuis ce rivage qui nous engloutit sous les immondices de la bourgeoisie triomphante.

Elle a désormais l’arrogance des anciens aristocrates.

Avec nos refus d’obéir à ses injonctions, nous voici devant l’apartheid.


Xavier Lainé


13 juillet 2021


vendredi 23 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 12

 



Le baiser - Théodore Géricault




Tant que domination demeure, la lave de la liberté cherche son chemin.

Elle s’insinue dans les plus petites failles, elle germe au fond des êtres.

Elle est si vite étouffée qu’on finit par s’inquiéter de son avenir.


Faute de merle, on mange des grives, ou l’inverse, je ne sais plus.

Quelle importance ?

Toujours on finit par confier son sort à celui qui clame être notre sauveur.

Puis derrière, à force de têtes coupées, de membres mutilés, on rentre penaud.

On traine les pieds pour reprendre le cours de la vie.

Vie qui se poursuit comme une blessure irréparable.

Ainsi vont les têtes sur les toiles de Théodore.

Elles nous regardent du fond de leur détresse.

Elles semblent vivre encore débarrassées du corps, en dessous.

C’est d’ailleurs cette vie, cet intervalle dont doutait Monsieur Guillotin.

Il prétendait « humaniser » les peines capitales que les dominants ne cessaient de prononcer.

Le peuple assistait médusé à ces spectacles d’horreur.

C’était pour mieux en museler la soif de liberté.


Certains se mirent à imaginer un laps de temps où la tête pouvait encore avoir conscience d’être séparée du corps.

C’est cette question que Théodore se pose.

Les têtes ne cessent de rouler dans la sciure, sous le directoire, le consulat, l’empire, la restauration.

On ne cesse de condamner et les questions affleurent qui mettront tant d’années avant de jeter Monsieur Guillotin dans les tombes de l’histoire.

Théodore est de ceux qui s’interrogent.

Il oscille entre la magnificence d’un cheval blanc et l’horreur des têtes humaines suppliciées.


Xavier Lainé


12 juillet 2021


jeudi 22 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 11

 



Le baiser - Théodore Géricault
`


Théodore revient aux chevaux.

C’est son intermède, sa façon de ne pas se laisser happer.

Le père Guillotin passant par là, « l’humanisation » de la peine capitale répandit le meurtre officiel.

Il tombait des têtes chaque jour.

Qu’on soit thermidorien, empereur ou roi, les têtes ne cessaient de tomber.


Intermède

C’est un bruit de fond permanent

Une rumeur qui vogue sur l'absurde

Nous sommes perdus sur cet océan 

De paroles coulées toutes au moule

D'un savoir sans fondement


C'est un bruit que font les mots

Lorsqu'ils perdent le sens de l'Homme

Lorsqu'ils ne servent qu'à justifier

Le pire au lieu du meilleur

Le laid en lieu est place du beau


Il ne nous reste que poèmes et pensées

Comme bouées où nous accrocher

Dans ce naufrage halluciné


Il ne nous reste que la subtilité du beau

Un élan de tendresse partagé

Des mots d'amour discrets 


Il ne nous reste qu'un ciel et des étoiles

Et puis dame poésie toujours debout

A la proue de nos nécessaires solidarités


(Composition instantanée, comme le café du matin partagé)


Xavier Lainé


11 juillet 2021


mercredi 21 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 10

 



Le baiser - Théodore Géricault




Théodore peint ce qu’il voit et ce qu’il ne voit pas.

Quelles tragédies façonnent nos ressentis ?

Théodore n’a pourtant rien vécu de ces deux ans tragiques, où le sort d’un peuple se soulève et en finit avec un roi.

Pourtant les têtes tranchées hantent les toiles.

Hantent les esprits, deviennent fantomes planant sur les mémoires.


Qui furent les criminels et de quel côté de l’instrument furent-ils qui se succédèrent sous le tranchant d’un monde en éruption ?

Le tragique n’est pas toujours contenu dans le sang versé, pas seulement.

Le tragique est dans l’usage officiel fait de la barbarie.

Il y aurait le crime impardonnable et celui absout d’avance car officiellement admis.

Il en faudra du temps et des larmes pour qu’enfin on réalise, contre une majorité d’obscurs qu’un homme qui meurt sous le couteau, d’où que vienne l’arme demeure une victime, ou de bourreau passe au statut de victime.

La violence ne résout rien, le mutisme devant elle non plus.


J’ouvre ici une brèche en me considérant, parmi vous comme responsable des atermoiements d’un siècle.

Je poserai plus tard la question des origines sociales de la violence.

L’une répondant à l’autre qui se proclame, avec des airs offusqués, comme vierge de tout soupçon de complicité.

Une violence, même symbolique, en ouvre une autre qui se fait brèche béante dans le flanc de l’histoire.

Le sang ne sèche jamais vraiment, et la plaie ouverte se transmet.

La preuve par Théodore qui n’a jamais vu de ses yeux les têtes coupées, promenées au bout d’une pique.

Juste une exposition, il semble, à Rouen, de têtes momifiées, reliques exsangues d’un temps  de terreur réduisant à néant les espérances.


Xavier Lainé


10 juillet 2021


mardi 20 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 9

 



Le baiser - Théodore Géricault



Puis ce baiser qui est ton refuge.

Quand tout tourne mal, le mieux est encore de se blottir dans les bras accueillants.

De laisser filer les gestes tendres, ceux qui mettent baume au coeur qui rassurent et réconfortent.

L’histoire est friande des grandes batailles.

Elle l’est un peu moins des pieds gelés, des plaies ouvertes, des souffrances endurées.

C’est pourtant avec ce quotidien qu’il faut bien composer.

Alors on battit nid douillet où laisser se déposer l’amour.

Un amour qui n’attend aucune autorisation pour s’éveiller au coeur sensible.

Il est là, il frémit dans l’ombre.

Il te suit, Théodore jusque dans ta fuite éperdue.

Il reste entre deux toiles, jamais avoué mais toujours présent.

Il devient la boussole des jours mauvais, le phare dans les tempêtes d’un temps sans repères.


Ce baiser qui est notre refuge.

Un instant suspendu entre deux luttes, entre deux misères, entre deux portes.

Baiser interdit en zone de tous les périls, qui pourtant nous est si nécessaire.

Je ne sais quand ni où, mais la découverte de cette toile est là, qui m’emporte au tréfonds de l’oeuvre.

Théodore fuit.

Il ne fuit pas que l’air du temps.

Il fuit l’amour jugé fautif lorsqu’il dévore les êtres hors des normes édictées par prude bourgeoisie.

Tous les ingrédients des dominations à venir est contenu dans un baiser.


Xavier Lainé


9 juillet 2021


dimanche 18 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 8

 



Le baiser - Théodore Géricault

Source photographique


Tu ne pouvais être indifférent.

Ce qui s’offrait à tes yeux, à ta jeunesse, c’était un temps écorché.

Un temps de pieds bandés pour résister à la morsure du froid et des défaites.

Que de souffrances endurées en batailles rangées pour le seul panache d’un homme.

Tu es l’observateur d’un temps qu’on dirait aujourd’hui de « transition ».

Transition entre l’ancien et le nouveau.

Entre le connu et l’inconnu.


Tu ne pouvais être indifférent à la souffrance de ces preux guerriers.

Tu découvres entre deux toiles, entre deux esquisses, l’horreur d’une dictature qui méprise les hommes.

C’est ce qui vient, un temps sans limites.

Un temps qui s’aveugle de sa propre gloire.

Un temps qui nie la Bérézina par seul souci du gain et du pouvoir.

Pas seulement cet affrontement entre l’ancien et le nouveau.

Pas seulement.


Tu peins.

Tu avances en titubant dans les chemins creux de l’histoire.

Les bourgeois triomphants accrochent tes cuirassiers dans les salons de leur gloire débutante.

Ils avancent comme l’aigle renaissant de ses cendres qui remonte le cours du temps.

Ce qu’on ne fait jamais. 

On ne remonte pas quelque chose qui nous pousse vers l’avant.

Quelque chose qui n’existe que dans nos esprits mutilés.

Tu peins la couleur triste de ce temps qui fomente ses défaites.

Tu peins le chaos qui vient d’où les petits sont exclus.


Xavier Lainé


8 juillet 2021