samedi 16 avril 2022

Chant des riens 4

 







C’est pourtant de ce côté du mur que j’écris

De cet apartheid invisible

Qui dit ce que doit être poésie

Si elle veut entrer au cénacle 


Mes mots inondent ce côté de la frontière

Ne trouvent pas voie d’accès de l’autre côté

Ne disent pas ce qu’il faudrait dire

Pour être dégustés en bouches de conformité


Je lance mon cri 

Car nul bonheur ne m’est possible

Dès lors qu’un seul tombe

Se noie

Pleure sous les décombres


Mon cri rejoint celui

Étouffé

Jailli des entrailles d’une terre

Lardée de coups de couteaux


Terre qui n’arrive plus à recouvrir

Les cadavres dans les fosses communes

Les laissés pour compte 

Dans la nuit des trottoirs


Ma plume se trempe 

À l’encre des souffrances endurées


Xavier Lainé


4 avril 2022


vendredi 15 avril 2022

Chant des riens 3

 




« Jusqu’à très récemment, seuls se consacraient à la littérature les riches ou les personnes qui leur tournaient autour, dans l’attente de commandes de leur part ou à l’affût de leur argent. (…)

On a tendance à oublier la misère des autres époques en partie parce que la littérature, la poésie et les légendes célèbrent ceux qui vécurent bien et oublient ceux qui se noyèrent dans le silence de la pauvreté. Les périodes de pénurie et de faim ont été mythifiées et sont même évoquées comme des âges dorés à la simplicité pastorale. C’est loin d’être vrai. »

Irène Vallejo, L’Infini dans un roseau, L’invention des livres dans l’antiquité, éditions Les Belles Lettres, 2021


C’est de ce côté que je regarde

Cette parole des sans voix

Cette parole toujours reniée

Bafouée

Ridiculisée

Car non conforme aux canons 

D’une parole convenue


C’est de ce côté que penchent 

Mes mots et mon coeur 

Car toujours côté en souffrance

Laissé sur la touche

Sur le bord d’un chemin

Non taillé pour nous

Ou nous non taillé pour lui

Car trop étroit

Trop étriqué

Pour nos pas impétueux


Xavier Lainé


3 avril 2022


jeudi 14 avril 2022

Chant des riens 2

 




Poisson/poison

Juste une lettre mais une grande différence

Sinon marcher sur le fil ténu

Sans balancier tenter d’avancer

Vers le jour sans savoir


Poisson/poison

Les plus gros mangent les plus petits

Ils accumulent aussi

Les produits toxiques

Au point d’être poison plus que poisson


Poisson/poison

Je marche sur la grève

D’un temps qui n’est que longue attente

Plus que

Huit jours avant possible respiration

Mais en attendant ne pas sombrer 

Ne pas


Poisson/poison

Avancer sur la digue

D’un côté la tempête

De l’autre le port

Qui fait quelle promesse

Nul ne sait

Tous font semblant d’ignorer

En fac similé de démocratie

On ne dit pas ce qu’on fait

On ne fait pas ce qu’on dit


Xavier Lainé


2 avril 2022


mercredi 13 avril 2022

Chant des riens 1

 




Poison versus poisson.

Boire à cette coupe jusqu’à la lie.

Jusqu’à ne plus pouvoir en supporter même la couleur.

Puis partir à la pêche.

Partir en quête d’horizons solitaires, à défaut de savoir être solidaires.


J’ai planté des graines de rêve dans le terreau de mes insomnies.

Je me suis réveillé, ému aux larmes, entre les bras d’une divine liberté.

Elle m’offrait sa nudité sans fard au milieu des drapeaux déchus.

Pauvres et mesquines identités qui tracent frontières où il faudrait favoriser l’échange.


Je me suis réveillé entre ses bras divins.

Ce fut moment de délice mais c’était une blague.

Ouvrant les yeux le monde allait toujours sous la mitraille.

Les uns revendiquent tel ou tel territoire.

D’autres mettent sous surveillance leur propriété privée.

Je me demande toujours de quoi elle pourrait être privée, leur propriété.

Sinon de l’intelligence d’une terre qui ne nous appartient pas.

D’une terre qui fera bien ce qu’elle veut.

Avec ou sans nous.


Ma tendre liberté m’entrainait en infinis délices.

Nous étions si loin de ces impératifs maléfiques que les hommes (les mâles en particulier) dressent entre eux.

Pour un instant, je trouvais contre le sein nu de ma liberté magnifique, douceur, tendresse et plaisir.

Nous drapions notre nudité d’un oriflamme multicolore, symbole de paix et de tolérance.

Pour un instant nos vies basculaient : c’était poisson versus poison.


Xavier Lainé


1er avril 2022


mardi 12 avril 2022

La guerre, sans fin 39

 



Photographie, Xavier Lainé, tous droits réservés



Blindés et silencieux comme une tombe.

« Tu seras un homme, mon fils »

Il m’avait offert ce poème horrible qui prends la poussière derrière une pile de livre.

Poème repris pourtant, infiniment beau, mais Kipling ne sait pas.


Il ne sait pas que ces mots seront le couvercle de la tombe d’un fils.

Comme les russes ne savaient pas dans quel état étaient leurs fils, revenant d’Afghanistan, dans des cercueils de zinc.


Moi, posant une rose rouge sur celui de mon père, je le revoyais, maire de sa commune, plantant un arbre de la liberté.

Il ne savait pas que la liberté n’est qu’un mot si elle n’est que symbole.

Les « riens, les sans-dents », n’ont aucune liberté sinon, comme l’écrit Arno Bertina, celle de trop supporter l’arrogance insupportable de tous les va-t-en guerre économiques et gouvernementaux.


Demain sera jour de blague.

Il me prend de rêver que ce soit bonne blague, celle qui éclot au printemps d’un pays qui relève la tête.

Un pays qui ne se laisse plus diviser, même au nom d’un virus, par les peurs irraisonnées entretenues.

Un pays qui refuserait d’être réduit à la validité d’un QR code, nouveau bracelet de liberté conditionnelle soumise à l’arbitraire des caprices totalitaires.


C’est ce flambeau qu’il faudrait rallumer, celui du refus de toutes guerres.

Celui qui mettrait un terme à nos guerres sans fin.

En réactivant nos utopies, nous pourrions mettre le monde à portée de nos rêves, sans pour autant nier la difficulté de grandir en humanité.


Xavier Lainé


31 mars 2022 (4)


lundi 11 avril 2022

La guerre, sans fin 38

 



Photographie, Xavier Lainé, tous droits réservés


Il n’en finit plus, ce dernier jour du mois qui a vu la résurgence des monstres du passé sur le continent européen…

Monstres dont les cendres étaient encore fumantes au Montenegro.

Là aussi, l’image qui demeure est celle d’une bibliothèque historique, à Sarajevo, incendiée et réduite à néant.

C’est le souvenir de ce journaliste monténégrin rencontré par hasard qui disait qu’il nous falait regarder de près le dépeçage de la Yougoslavie car l’Europe portait en elle le spectre de ses divisions.


Demain sera jour de blagues, bonnes ou mauvaises.

Puis les jours passeront et comme dans les bonnes maisons bourgeoises, on posera des draps blancs sur les meubles et les souvenirs.

On fera semblant d’oublier.

Les enfants de la seconde guerre mondiale peuvent-ils oublier l’angoisse des bruits de bottes et des bombes ?

Les enfants du Viet-Nam, du Cambodge, de l’Algérie, peuvent-ils oublier la terreur précédant la fuite éperdue ?


« J’ai oublié presque tout ce que je t’ai dit quand je suis venu te voir, la dernière fois, mais je me souviens de tout ce que je ne t’ai pas dit. D’une manière générale, quand je repense au passé et à notre vie commune, je me souviens avant tout de ce que je ne t’ai pas dit, mes souvenirs sont ceux de ce qui n’a pas eu lieu. » écrit encore Edouard Louis.


Je suis resté, moi aussi sur ma faim. 

Mon père est parti, le 31 mars et les mots sont restés enfouis sous des tonnes de résistance.

Il était de ce monde qui ne devait jamais avouer la moindre faiblesse, sans voir que c’est cet abus de dureté qui avait engendré les guerres du passé.

Il fallait avancer blindé comme les chars envahissant Budapest ou Pragues, comme ceux pilonnant les résistances africaines.


Xavier Lainé


31 Mars 2022 (3)


dimanche 10 avril 2022

La guerre, sans fin 37

 



Photographie, Xavier Lainé, tous droits réservés


« Hollande, Valls, El Khomri, Hirsch, Sarkozy, Macron, Bertrand, Chirac. L’histoire de ta souffrance porte des noms. L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédées pour t’abattre. L’histoire de ton corps est l’histoire de ces noms qui se sont succédés pour le détruire. L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique. » écrit Edouard Louis.


Tu auras été l’un des dommages collatéraux de cette guerre que les puissants mènent contre l’immense majorité des « riens », des « sans-dents », des « gaulois réfractaires » et autres amabilités affligeantes de bêtise et de mépris dont nous sommes abreuvés jusqu’à la nausée.

C’est cette guerre là qui autorise un pays à violer les frontières d’un autre.

C’est cette guerre là qui, dans un sursaut de mauvaise conscience nous fait accueillir les réfugiés d’Ukraine à bras ouverts tandis que les autres, ceux d’Idleb ou d’Alep fuyant les bombes russes, les yéménites fuyant les bombes françaises dérivent au large des lieux de villégiatures huppés des côtes méditerranéennes.

C’est de cette honte là qui monte depuis les années soixante dix dont tu fus la victime collatérale.

Tu avais vécu ton adolescence sous les bombes nazies, voilà que la même philosophie immonde trouvait grâce sur les plateaux des médias rachetés par les milliardaires qui, autrefois, avaient collaboré et vendu leur pays, livrant les « riens » et les « sans-dents » de l’époque, à l’horreur des camps.


Même plus besoin de nous enfermer désormais : il suffit d’un « QR Code » pour faire de nous les parias de leur monde immonde.

Au pays des droits de l’homme on peut crever de misère sur les trottoirs sans que quiconque (ou si peu) ne s’en indigne.

Les cadavres flottant entre deux eaux ne viennent pas perturber le bonheur des « vacances ». C’est de cette honte là, que tu es mort, mon père, le 31 mars 2018, même pas un an après l’élection des indignes.


Xavier Lainé


31 mars 2022 (2)