mardi 5 mars 2024

Debout au milieu du gué 10

 




Alors je suis resté en panne 

Sous la pluie bienfaisante


Des nuées noires roulaient dans la nuit sans fin

Je ne trouvais pas mes mots

Je restais sans voix

Sur le bord de ce chemin creux

Mes oreilles aux aguets

Écoutaient et entendaient


Un murmure gagnait la Terre

Un murmure mêlé de plaintes

Un chant montait qui disait 

D’une voix rauque

Toute la tragédie d’exister

De se savoir en devoir de devenir

Humains tournant le dos aux pires 

Tournant le dos 

Aux empires

À ce que certains nomment

Civilisation

Construite dans le sang et la sueur

Des esclaves plus ou moins consentants


Alors je suis resté en panne

Sous la pluie bienfaisante


Du bord de la route 

Je faisais signe

Mais vous passiez sans ralentir

Peut-être même ne me voyiez vous pas

L’attention tellement fixée

Sur vos impératifs de survie

Sous le joug millénaire

De la mâle domination


Sous cette pluie battante

J’écoutais

J’entendais

Les sourdes plaintes ancestrales

Des esclaves plus ou moins consentants

Les mots montaient en chant

En hymne à la mémoire des riens

Des laissés pour solde de tous comptes

Dans la marge des empires 

Des fortunes colossales

Inutiles paravents

Masques de perversité

Posé sur les mufles hideux

Qui faisaient leurs choux gras

De l’exploitation sans limite des autres


Et l’autre à leurs yeux n’avait rien de semblable à eux

L’autre était cette variable d’ajustement dans les lignes

D’un chiffre d’affaire honteux


Moi

Perdu sur le bord de la route

Sous la pluie battante des détresses

Mon chant puisait à cette source

Celle où notre humanité commune se reconnaît

Hors des coffres et des bonnes fortunes



Xavier Lainé

10 février 2024


lundi 4 mars 2024

Debout au milieu du gué 9

 




Mon voisin aussi a envie de vomir

Ce doit être une nouvelle pandémie

Qui nous tord les boyaux

Nous fait fondre l’esprit

En larmes


En l’armes écrivais-je

Par un lapsus digital

En l’armes

Nous vivons dans un monde

Perdu en l’armes

Qui use et abuse de pouvoirs 

Qui font du vivant

Une variable d’ajustement

De chiffres d’affaires juteux

Et honteux


En l’armes

Écrivais-je

En larme


Que m’importent les mines compassées

Au parvis des invalides

Un mort vaut un autre mort

Que les armes de mon pays

En fausses larmes assassinent


Car on n’assassine pas seulement les vivants

On piétine les morts

On insulte les mémoires

En larmes de crocodiles

Après avoir armé le bras des assassins


Quel que soit le crime et le bras qui le commet

Un assassin est assassin quelle que soit sa croyance

Son appartenance à tel ou tel pays


Et puis j’ose

Un peuple qui conduit et reconduit à sa tête

Un criminel qui assume ses crimes

Même avec une larme de condescendance

Ne serait-il pas complice 


Un peuple qui regarde dans l’indifférence

Les crimes commis 

Au nom d’une supériorité ethnique

N’avons-nous pas déjà vu ça


Et manifesté en criant

Plus jamais ça


Et vous pouvez dormir sur vos deux oreilles

Moi pas



Xavier Lainé

9 février 2024


dimanche 3 mars 2024

Debout au milieu du gué 8

 




Parfois les mots viennent

Parfois le silence les fait taire

Alors seules les mains vont de l’avant

Elles glissent à la surface

Elles ne savent rien 

Elles se contentent de chercher


Parfois les mots s’en viennent

Puis s’en vont faire un tour

Dans les méandres de l’inexplicable

Elles suivent les routes du silence

Parfois elles libèrent le flot

Trop longtemps retenu au fond des yeux

Elles se dirigent vers la boite 

Où les mouchoirs attendent

D’éponger les flots tumultueux

Des émotions trop longtemps contenues


Parfois les mots sont inutiles

Seul le silence et les larmes séchées

Disent la tension qui se trame

Entre ce qui vibre et ce qui vit

La douleur d’exister si souvent

Tapie dans ce que les mots nomment

En étiquettes de symptômes


Les mots sont si faible à exprimer

Ce que le silence porte avec intensité

Comme un sanglot comme porte ouverte

Sur l’hypothétique soulagement



Xavier Lainé

8 février 2024


samedi 2 mars 2024

Debout au milieu du gué 7

 





Il faut franchir le pas

Cesser d’écrire pour écrire

Prendre bâton de pèlerin

Suivre les chemins exigus

Aller à la rencontre


Au risque de ne rien voir venir

Car il y a sans doute prétention

À briguer l’honneur du livre


Je ne suis pas grand chose

Pour en revendiquer l’ouverture

Mes mots dormant dans des bibliothèques

Voilà qui ne me fait guère rêver


Au risque de ne rien voir venir

Car il y a sans doute prétention

À briguer l’honneur du livre



Ou le déshonneur des refus

Mettant un terme à toute prétention

Et retour à l’écrire pour écrire

Dans le recoin secret

Où les mots se donnent à voir

À qui s’y égare


Et pourtant cette tentation

Pour que les mots vivent au-delà 

D’un séjour toujours trop bref


*


Mon pays voit sa culture fondre comme peau de chagrin sous les coups des incultes qui accaparent le pouvoir.

Mon pays finira comme un désert sans même un puits où pouvoir s'abreuver !


Mon pays lentement s’amenuise à l’ombre de ce qui fut notre humanité commune.

Mon pays fut un lieu de résistance à la peste brune outrageant l’Europe.

Voici que désormais les mufles hideux qui prétendent lutter contre la première ne sont que pâles masques du fascisme qui n’ose dire son nom.

Il leur faut des êtres ignorants et incultes pour mener leurs tristes besognes.



Xavier Lainé

7 février 2024


vendredi 1 mars 2024

Debout au milieu du gué 6

 




Je dépose un matin fatigué

Dans les bras orange d’un ciel étrange

Ça cause dans le poste

Ça dit des choses qui ne sont pas fausses

Qui ne sont pas justes

Qui ne disent pas grand chose

Des difficultés quotidiennes


Je dépose un matin fatigué

Dans les bras doux d’une brume matinale

Je ferme les yeux 

La voilà qui m’emporte

Vers un univers ouaté 

Où m’endormir serein

Peut-être


*


Lassitude d’être

Lassitude d’écrire sans savoir quoi faire

Lassitude de vivre en monde clos

Où ne triomphent que plumes bardées de certitudes

Quoi de plus incertain qu’écrire


Quoi de plus aléatoire et vaniteux aussi

Bien évidemment qu’on n’écrit pas que pour soi

On écrit avec l’espoir illusoire d’être lu

Écrire la belle affaire

Qui ne me donne rien de plus que la possibilité de libérer les mots

Pour qu’ils prennent un envol provisoire



Xavier Lainé

6 février 2024