mercredi 10 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 17

 




« Berlin, 10 mars

La grande manifestation communiste avait été interdite, puis permise, interdite de nouveau, et définitivement autorisée.

Personne ne s'étonnait de ces tâtonnements, de ces fluctuations. Il semble que l'étonnement soit ici une faculté atrophiée, et que rien ne puisse surprendre des gens qui courent les yeux fermés vers ils ne savent quel abîme, quel ciel, et qui vivent en attendant la catastrophe et enivrés de l'attendre. » Joseph Kessel, Les forgerons du malheur


Nous devrions aiguiser notre mémoire

Et en tirer les leçons nécessaires


Bien sûr qu’il faut tirer à boulets rouges

Sur les profiteurs de la vague nauséabonde

Mais


Mais si la vague existe

C’est qu’un fond a été semé

Un fond d’irresponsabilité et de bêtise

Qui arrangeait bien quiconque prétendait au pouvoir


La vague brune ne s’est jamais montrée

À visage découvert

Aux premiers coups de Trafalgar

D’un pays aux abois


La vague brune sait avancer masquée

Surfer sur les vagues du pessimisme

Sur celles du défaitisme et de la dépossession 


Elle ne se montre pas tout de suite au grand jour

Elle avance à pas de velours

Dans les vies quotidiennes brisées

Heurtées de plein fouet

Par le mépris et le cynisme affiché


Elle est là

La vague brune

Dans la bêtise assumée

L’arrogance exprimée

Le mépris des autres

Au nom de la gloire individuelle


Elle est là

Dans l’atonie d’un monde

Qui tolère les génocides

Tant qu’ils ne le frappent pas

Dans l’impuissance des Etats

À faire respecter l’humain


Elle est là

La peste brune

Elle gangrène tout

Elle fait croire que tout peut s’acheter

Que tout peut se vendre

Y compris ton âme


Elle s’achète une vertu 

Dans la marge des vibrants discours

Qui la stigmatisent

Tandis que les indifférents passent

Dans l’affairement de préparatifs festifs


Elle profite de tout

Vogue à l’aise sur les manifestations interdites

Puis autorisées à condition que



Xavier Lainé

17 décembre 2023


mardi 9 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 16

 




« Ayant perdu cette obligation d'équilibre, d'ouverture au monde qu'appelle la vie, nous sommes condamnés à errer, à rechercher du sens hors du sens. Dans ce contexte, toutes les théories sont valables et toutes sont fausses, et cela n'a guère d'importance. Nous parlons hors du vivant, hors de sa référence ultime et première, de vie et de mort. Nous parlons hors de la vie, là où mots, concepts et théories tissent d'étranges assemblages qui nous immobilisent plus sûrement qu'une toile d'araignée. » Eric Julien, Kogis, le message des derniers hommes


Mais peut-être que j’écris déjà trop tard

Les bruits que font les discours sonnent si faux

Qu’aucun poème ne trouve plus d’issue


Sauf à revenir au temps qu’il fait

À la beauté d’un lever de soleil frileux

Tandis que de partout montent tristes rumeurs


J’écris déjà trop tard

On parle

On parle

On agite les lèvres 

Pour dire

Mais quoi


J’écoute 

Pas n’importe quelle radio

Je lis

Pas n’importe quel journal


Mais


C’est toujours un monde étrange qui vient

À mes oreilles

À mes yeux


J’écoute et je lis

Je vois bien que rien ne change

Tandis qu’on aligne les milliards

Pour une COP

Pour des jeux

Je vois bien que rien ne change

À ce cynisme étalé

Tandis que les enfants meurent sous les bombes

D’autres noyés 

Ailleurs de faim


De quoi parlons-nous

De quoi serais-je encore porteur

Lorsque le monde entre en incandescence


Le monde brûle

Les mots en sont dépourvus de sens


*


J’ai ouvert la porte

Il faisait beau comme jamais

La lumière nous cachait l’ombre et les fumées

Les décombres et les suaires


J’ai ouvert ma porte

Comme j’ai ouvert mes bras tant de fois

Ils se sont si souvent refermés sur le vide 

Laissé derrière eux par les fiers guerriers


J’ai ouvert ma porte à l’amour



Xavier Lainé

16 décembre 2023


lundi 8 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 15

 




Que dire encore dans le blanc

Dans le blanc d’une aube

Qui oscille entre automne et hiver

Sans trop savoir de quel côté tomber


Que dire encore

À l’heure où dire qu’on meurt innocent

À Gaza

Est assimilé à un antisémitisme primaire


Que dire encore en période

Qui maltraite humains et langages

Ne laissant plus aucune marge

Où déployer la moindre libre parole


Alors

Se taire

Et 

Attendre


"Un imbécile assis sur le trône est-il déchargé de toute responsabilité du seul fait que c'est un imbécile ? »

Écrivait Milan Kundera

Dans L’insoutenable légèreté de l’être


Un imbécile de quelque grade qu’il soit

Même s’il s’imagine au dessus de la mêlée

En demeure un

Dont la présence en des lieux de pouvoirs

Ne peut qu’entraîner la pire désolation



Xavier Lainé

15 décembre 2023


dimanche 7 janvier 2024

Une aube se lève derrière les barreaux 14

 




Les premiers arrivés 

Firent de la fête païenne des lumières

Une religion du marché

Chacun vint les bras chargés de cadeaux

Dont le divin fils n’avait strictement nul besoin


Les suivants étaient rois

À ce qu’il paraît

Venant des quatre points de l’horizon

Leurs dromadaires chargés

D’objets précieux à offrir

À celui qu’ils considéraient de leur milieu


Les suivants confirmèrent

Ce que les premiers avaient suggéré

Il ne suffisait plus de se réjouir

Que la lumière gagnât sur l’ombre


Il n’y eut dès lors plus lieu de vivre

Selon les cycles que nature nous offrait

Il fallait s’adonner à divine religion

Tremper la main au bénitier des fortunes

Exploiter tout ce qui passait 

À portée de nos mains

Pour en faire argent et parures

Se montrer riche un soir

Et retourner à sa misère le lendemain


Le religion du commerce venait de triompher

De l’humilité nécessaire devant ce que l’univers

Nous offrait de splendeurs et de beautés lumineuses


Puis finalement

L’enfant devenu adulte

Se mit à chasser les marchands du temple


Il finît crucifié


Ainsi est l’injustice 

Des hommes aveuglés par les coffres

Qu’ils ne voient rien des symboles

Qu’ils sèment en toutes les églises

Tandis qu’en leur nom

S’en vont les imbéciles

Semer guerres et misères

En tous lieux de la Terre


*


Mais voici que l’enfant recueilli 

Le bébé emporté dans la tourmente des misères

L’enfant perdu de la République

Fête ses dix ans


Que dire

Sinon les larmes intérieures

Sinon le coeur saignant

De ne pouvoir en accueillir plus et mieux

À l’heure où des enfants sous les décombres

N’ont plus rien à attendre

De notre défunte humanité


J’ai noyé dans l’alcool 

Le chagrin d’être de ce monde là



Xavier Lainé

14 décembre 2023