samedi 22 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 29

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« O feinte exquise de l’amour, de l’excès même de l’amour, par quel secret chemin tu nous menas du rire aux pleurs et de la plus naïve joie à l’exigence de la vertu ! » André Gide, La porte étroite


Je glisse.

Je me fond dans la torpeur.

Je ne sais que faire de l’expérience.

Une vie.

Pfff !

Une vie.

C’est trop court.

Et l’impossible retour arrière qui me laisse là.

Qui me laisse las.

D’avoir lutté, combattu, survécu à toutes les épreuves.

Dont l’amour.


Je glisse.

Je me glisse dans les draps de mes rêves.

Je fais marche arrière.

Je n’oublie rien.

Pas victime, pas.

Juste parvenu à l’heure des bilans.

Pour ne pas me cogner contre les murs.


Il faut avoir aimé.

Il faut avoir aimé à tort et à travers pour parvenir à une forme de vertu.

La sagesse est leçon tirée des épreuves, des faux pas, des amours faites et défaites.

Un jour je chante, le lendemain me tais.

Je vais sous le couvercle des nuées d’orage.

Le temps gris sied si bien à mon âme en peine.


Pas mieux que d’autres.

Pas mieux que d’autres j’écris.

Qu’importe le vrai ou le faux.

Tout n’est que masque posé sur un réel qui ne cesse de m’échapper.

Je glisse.

Je dérape.

Je me fourvoie sur des sentiers envahis par les ronces.

Je n’ai rien d’autre à ma disposition que les leçons tirées.

Leçons tirées des moments de désespoir, d’espoir, de rires et de larmes.


Je glisse vers le jour gris.

Je vais vers la porte.

J’ouvre à toutes les espérances la fatigue de mes mains.

Je ne pense pas : j’écoute ; la pensée vient après.

Elle est le sillage que vous laissez.

L’empreinte indélébile de ces milliers de vies déposées avec confiance.

Plus ou moins de confiance.

Parfois une intime méfiance due à l’expérience des impatiences à gagner.

Je n’ai jamais cherché à gagner.

Me suis contenté de vivre et d’accueillir.

Parfois me suis cogné au mur de mes désirs.

Pas assez de sagesses en ces temps là.

Fougue de la jeunesse dresse murs sur le chemin de vivre.

Croire en la raison définitive en est le symptôme.


On se cogne.

Le souvenir de la bosse se fait leçon de vivre.



Xavier Lainé

29 juin 2023


vendredi 21 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 28

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« La vie peut être plus belle que ne la consentent les hommes. La sagesse n’est pas dans la raison, mais dans l’amour. Ah ! J’ai vécu trop purement jusqu’à ce jour. Il faut être sans lois pour écarter la loi nouvelle. Ô délivrance ! Ô liberté ! Jusqu’où mon désir peut s’étendre, là j’irai. Ô toi que j’aime, viens avec moi, je te porterai jusque-là ; que tu puisses plus loin encore. » André Gide, Les nourritures terrestres


J’avance bien souvent à l’aveuglette.

Si souvent ne vois rien de la beauté offerte.

Cramponné à la raison, obnubilé par la nécessité estimée de penser, tant de subtilités m’échappent !


J’avance les yeux fermés.

La vie est si belle à qui la laisse flotter hors monde.

Il n’est aucune raison qui puisse triompher.

Je me laisse porter par l’amour.

C’est mon fleuve, ma lave, mon océan.


Aucune loi ne vient interrompre le cours de ma méditation.

Je vis en ce monde mais hors de lui.

Je ne reconnais aucune autre loi que celle d’aimer toujours.

C’est ma délivrance, ma liberté.


J’avance les yeux clos, porté par la flamme de mes désirs.

Aimer, c’est tout ce qui me reste au crépuscule d’un jour ardu.



Xavier Lainé

28 juin 2023


jeudi 20 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 27

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« De l’amour et de la pensée, c’est ici le confluent subtil.

La page blanche luit devant moi. » André Gide, Les nourritures terrestres


C’est là que je me tiens : 

Juste au confluent, où amour et pensée se rejoignent.

Amour et pensée se nourrissent.


C’est là que je me tiens :

Sur cette rive étroite et si peu fréquentée.

C’est là que j’attends.


C’est là que je me tiens :

Les passants y sont si peu nombreux

Qu’il y règne un silence presque total.


Hormis les moineaux qui vocifèrent

Cherchant à couvrir l’incessant cortège des humains

Dans un bruit constant de moteurs.


C’est là que je me tiens :

Que j’attends l’hypothétique rencontre

Le moment infiniment tendre et voluptueux

Où la pensée s’allie à l’amour

Pour révéler le poème enfoui


C’est là le chemin étroit que je suis

La porte étroite que je pousse

Loin des hypocrisies à la mode


C’est là que j’attends, une larme au coin des yeux.

L’enfant que j’héberge pleure de se sentir en échec.

Je m’en vais par ce chemin le tenant par la main

« Il ne faut pas plier, enfant, il faut te battre »

Mais peut-être ai-je tort d’utiliser ces mots là.


L’enfant pleure

Je le prend par la main.

On prétend qu’il ne veut pas.

On prétend, on parle à sa place.

Mais lui pleure de ne pas y arriver.

Il pleure d’être comme moi sur ce sentier étroit

Qui nous conduit à vivre et parfois simplement survivre

Pour ne pas s’avouer vaincu.


C’est là que la larme à l’oeil

Je regarde s’en aller d’autres enfants

Combien parmi eux seront les naufragés du siècle ?


Ma vie est sur cette rive

Je tends mes mains dans le noir

Je voudrais sauver chaque vie

Comme la seule indispensable à notre propre survie


C’est là que je me tiens :

Sur ce seuil étroit

Avec la conscience de n’être qu’éphémère.

Je recueille les larmes de l’enfant

Je l’invite à se tenir droit dans la tempête.


On lui dit qu’il n’y arrivera pas

Alors nous prouverons le contraire :

Que les défaitistes ont bien tort

De considérer l’inégalité des chances

Comme une fatalité



Xavier Lainé

27 juin 2023


mercredi 19 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 26

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« J’écarte, de l’esprit et de la main, tous les voiles, jusqu’à n’avoir plus devant moi rien que de brillant et de nu. » André Gide, Les nourritures terrestres


Les apparences sont trompeuses.

Elles posent un voile sur toutes choses.

Elles nous laissent dubitatifs sur leur véracité.


Un voile, une brume, une fumée se pose.

Regard obscurci, j’avance.

Mon chemin hésite un peu.

Ce que mes yeux distinguent dans ce brouillard : 

Un frêle escarpement où mes pieds doivent avancer, en équilibre entre deux néants.


Deux néants imaginés.

Deux néants qui, le voile et la brume déchirés, se révèle être infiniment vivants.


Il me faut avancer encore, écarter les voiles, disperser les brumes, pour enfin voir.

Parfois mes mains s’agitent pour rien.

C’est mon esprit qui fabrique le camouflage du réel.

Un réel qui va, brillant, infiniment nu, jusqu’à m’accompagner sur des rivages inconnus.



Xavier Lainé

26 juin 2023


mardi 18 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 25

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)



« Que l’homme est né pour le bonheur, certes toute la nature l’enseigne. C’est l’effort vers la volupté qui fait germer la plante, emplit de miel la ruche, et le coeur humain de bonté. » André Gide, Les nourritures terrestres


Quel esprit tordu viendrait nous prouver que la vie, survenant sur une petite planète rocheuse au bord de la Voie lactée, serait issue d’un effort constant, d’une tension vers quelque chose d’impossible à définir, d’une violence sans limite des plus forts sur les plus faibles ?

À accepter les vérités de ces esprits en déroute, nous voici au bord du gouffre creusé de nos mains.

Car ils nous conduisent à ceci : creuser notre propre tombe, détourner nos faibles esprits d’une réalité bien différente.


Nous ne sommes pas nés pour mener nos guerres intestines, semant déserts et misères partout.

Nous sommes ici pour bien autre chose : entretenir la flamme de la vie comme un diamant précieux surgi sur la Terre sans autre dessein que d’aimer, vivre en bonne entente avec nos semblables vivants.

S’il est un effort, c’est celui de rechercher toujours le volupté d’exister.

De laisser entrer, par la grand porte de la vie, l’amour immense des êtres qui nous entourent et qui nous offrent gracieusement, tout ce qui est nécessaire à notre chemin de vie.

Il y a volupté dans la croissance de la graine.

Il y a volupté dans le travail des abeilles à combler chaque alvéole de la ruche du miel délicieux.


Nous avons besoin de faire fructifier dans nos coeurs l’art de la bonté et de la bienveillance.

La tâche est ardue à qui veut s’y prêter.

Car tout l’art, pour la minorité qui possède, consiste à nous brouiller les pistes, à masquer l’essence même et le sel de nos existences.

Aimer, quoi qu’il arrive, aimer, « à tort et à travers », pour la seule volupté de vivre.




Xavier Lainé

25 juin 2023