lundi 17 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 24

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)




« Toi qui viendras lorsque je n’entendrai plus les bruits de la terre et que mes lèvres ne boiront plus sa rosée — toi qui, plus tard, peut-être me liras — c’est pour toi que j’écris ces pages ; car tu ne t’étonnes peut-être pas assez de vivre ; tu n’admires pas comme il faudrait ce miracle étourdissant qu’est ta vie. » André Gide, Les nourritures terrestres


C’est en effet miracle que de se réveiller matin, de se réveiller mutin.

Miracle d’ouvrir les yeux sur le monde, de voir le frémissement des feuilles dans le marronnier d’en face.

D’écouter et entendre le pépiement des moineaux et mésanges dans le feuillage d’été du noisetier.

C’est miracle qu’offre la vie qui se poursuit.


Miracle possible à goûter dès lors qu’on respire.

Et de s’en étonner.

Miracle d’autant plus possible qu’on sait que chaque jour pourrait être le dernier.

Qu’un jour mes doigts resteront immobiles et silencieux dans la blancheur d’un ailleurs au-delà de la vie présente.

Qu’il ne restera plus dans mon sillage que cette écume de mots demeurés inédits.


Je n’aurai pas la chance de Gide.

Mes mots disparaîtront dans le grand tumulte d’une fin de la toile.

Dans le silence de l’oubli.


Je n’aurai pas la chance de t’écrire par delà mon existence.

Moi aussi, un jour, je n’entendrai plus les bruits de la terre et mes lèvres n’en boiront plus la rosée.

Sentirai-je seulement la caresse des yeux sur l’océan des mots délaissés sur les pages murées dans les archives ?

C’est cependant pour toi, lecteur de passage que mes mots se déposent chaque jour.

Nous vivons, mais que faisons-nous de nos vies ?



Xavier Lainé

24 juin 2023


dimanche 16 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 23

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)



« Jette mon livre ; dis-toi bien que ce n’est là qu’une des mille postures possible en face de la vie. Cherche la tienne. Ce qu’un autre aurait aussi bien fait que toi, ne le fais pas. Ce qu’un autre aurait aussi bien dit que toi, ne le dis pas, — aussi bien écrit que toi, ne l’écris pas. Ne t’attache en toi qu’à ce que tu sens qui n’est nulle part ailleurs qu’en toi-même, et crée de toi, impatiemment ou patiemment, ah! le plus irremplaçable des êtres. » André Gide, Les nourritures terrestres


Les mots en sont jetés, comme dés que la table.

Les mots sont invitation à faire sécession, à quitter les rives obligées d’un devoir à accomplir, mais avec toujours moins de droits.

Quand ils font face à l’acharnement d’une poignée d’inconscients, prêts à tout pour maintenir leur pouvoir et leur profit, que valent les mots ?


Les mots en sont jetés comme les livres, en la mer où déjà se noie notre humanité.

Je ne sais si quelqu’un ferait aussi bien que moi.

J’en connais tant qui font bien mieux et qui savent faire des livres, eux.

Ça leur en donne, du poids, d’être entre deux couvertures à la devanture d’une librairie !


Mes mots sont jetés comme dés sur l’échiquier d’un monde où seuls rois et reines, protégés par quelques fous jouent une partie perdue d’avance.

La terre s’en remettra, c’est sûr, mais l’humanité, elle, aura fait naufrage.

Tous ne seront pas noyés.

Quelques uns en survivront mais dans quel état de barbarie ?

Elle est déjà tellement palpable dans les replis frileux d’une sécurité introuvable.

Introuvable car ceux qui sont aux commandes sont les ferments de toutes violences.


J’observe les regards ébahis lorsque je parle de Gide comme d’un précurseur à nos soulèvements paisibles, je me dis que ses livres ont dû être jetés quelque part dans cet océan d’inculture sciemment répandu, enflé, grossi pour satisfaire aux lois du commerce.

Je m’attache à ce que je fais, à ce que je tente de penser, à mes actes pour qu’ils ne soient pas en divorce de mes pensées.

Vivre sur cette terre, c’est se cramponner à quelques parcelles encore vierges ou rendues à leur virginité.

Mes mots se perdent dans un infime coin de toile.

Ils ne méritent sans doute pas la moindre attention.

Ils ne vous invitent qu’à penser par vous-mêmes, non à les suivre sur un chemin de vérité non établie.

La vie vaut bien mieux que toutes nos soumissions, volontaires ou involontaires.


Nous devons être les graines d’une espérance.

Elles ne germeront que dans l’humus de nos utopies.


Ils ne pourront pas dissoudre nos rêves, sauf à éradiquer toute forme d’humanité.

Ils s’y acharnent, mais il semble bien que le flot des résistance ne cesse de grossir.

 Leur violence est de plus en plus clairement exposée à nos regards qui savent, mais aussi sous les yeux des incrédules.

Tout l’art serait que ceux-ci apprennent à se construire hors des sentiers balisés par les pires.

Le mufle hideux est toujours présent derrière les atteintes à la moindre parcelle de liberté.


Le mots sont nos digues, le vivant notre raison d’être, l’amour et l’entraide sont nos armes.



Xavier Lainé

23 juin 2023


samedi 15 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 22

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Ô désir ! que de nuits je n’ai pu dormir, tant je me penchais sur un rêve qui me remplaçait le sommeil ! Oh ! s’il est des brumes au soir, des sons de flûte sous les palmes, de blancs vêtements dans les profondeurs de sentiers, de l’ombre douce auprès de l’ardente lumière… j’irai !… » André Gide, Les nourritures terrestres


Ainsi va la vie qu’au coeur même de l’absence elle se présente nue et vibrante dans la clarté lunaire.

Ainsi va la vie tant qu’elle est chevillée au corps qu’elle ne laisse guère de place au repos et à l’apaisement.

Sauf à qui connaît les délices du plaisir accompli qui précède l’abattement de la fatigue.


Ainsi va la vie qui balance d’un réel trop souvent sordide en un onirisme sans limite.

C’est vertu du désir que de peupler les nuits d’ondes délicates, de douceurs alizéennes soufflant dans les hautes palmes.

C’est un miracle de lumière et de beauté qui envahit le temps des rêves et remplace le sommeil introuvable à qui a soif et faim.


L’amour de la vie et du vivant ne se dissout dans aucune turpitude de la gestion.

L’amour de la vie et du vivant est une façon d’être qui va de fleur en forêt, suit les sentiers escarpés où les larmes s’oublient dans l’eau tumultueuse des cascades.


Je suis pétri de cette terre, de cette glaise, de cette eau courant sous les mousses.

Je suis fait de ce vent inattendu qui vient rafraîchir ton visage sans dire son nom.

Je suis la tendresse d’un soupir, la douceur d’une caresse sur la peau délicate d’un été éternel.


Mes mots se font ode aux nourritures de la vie.

Ode au suc délicieux des instants perdus à rêver et puis écrire.

À écrire et puis rêver encore.


Qu’on ne s’y trompe, je ne sais pas grand chose de l’oisiveté.

Chaque minute de ma vie n’aura été que course effrénée après les illusions du monde.

Mais entre chacune de ces minutes alimentaires perdues, les songes n’ont jamais cessé de me poursuivre.

Je suis du peuple des rêves, celui qui naquit du ventre de la Terre et qui se réveille parfois en grand tumulte pour défendre son berceau.


On ne peut me dissoudre car enfoui je me fais graines qui se multiplient et donnent naissance à d’autres révoltes, d’autres mouvements, d’autres danses, chants, musiques infernales aux oreilles des puissants.


Je suis posé là dans la grisaille d’un été hésitant.

Mes mots jaillissent de je ne sais où.

Ils ne font que me traverser sans rien prédire de leur ajustement, de leur agencement.

Ont-ils même un sens aux oreilles obstruées par l’argent, l’argent, l’argent… peu m’importe.

J’assume la durée de chaque jour comme une merveille inattendue.


Nourri de ce que Terre m’offre, je vais…



Xavier Lainé

22 juin 2023


vendredi 14 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 21

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Et l’humanité tout entière ne s’agite que comme un malade qui se retourne dans son lit pour moins souffrir. » André Gide, Les nourritures terrestres


Comme l’humanité je tourne et me retourne dans un sommeil introuvable.

Les nuits sont longue à qui pense, à qui cherche à être heureux malgré tout ce qui agite ses pensées.

Je suis.

Je suis comme toutes celles et tous ceux qui se lèvent tôt.

Qui doivent assurer leur labeur avec le plus d’amour possible.

Toutes celles et tous ceux qui paient de leur personne pour assumer une place dans le fonctionnement du monde.

Soigner, nourrir, apprendre.


Soigner, nourrir, apprendre.

Digne devise pour qui se croirait hors du monde.

Et à la fin du mois ?

Des clopinettes.


Soigner, nourrir, apprendre.

L’indignité des déjà hors humanité est là sous nos yeux.

Aussi incroyable qu’il y paraisse, ils en sont à dissoudre dans l’acide de leur pouvoir, toute personne ne pensant pas comme eux.


Et nous, il nous reste quoi une fois les dissolutions décrétées ?

Soigner, nourrir, apprendre, encore et toujours.

C’est le sel de la vie.

Avec aimer.

Ha ! Aimer !

La belle aventure qui nous fait osciller entre âpre quotidien et ardente volupté.


J’ai amputé le texte de Gide qui disait, avant la phrase ci-dessus : 


« Ah ! Pensais-je, toute l’humanité se lasse entre soif de sommeil et soif de volupté. — Après l’effrayante tension, concentration ardente, puis retombement de chair, on ne songe plus qu’à dormir — ah! sommeil ! — ah! que si ne nous en réveillait pas vers la vie, un nouveau sursaut de désirs. »


« L’humanité se lasse ».

Elle se détourne de la trop forte pression.

De la trop forte oppression.

De ce sentiment d’être laissé pour compte.

De ne pas avoir d’existence.

Sinon : soigner, nourrir, apprendre.

Fil ténu qui nous inclu encore dans un espoir d’humanité.


Lorsque tout s’écroule et par amour pur de la vie, par amour pur d’une volupté de vivre, parfois on retombe dans un puissant sommeil.

Un sommeil agité.

On s’y tourne et retourne comme malade dans son lit cherchant à moins souffrir.


Puis on se lève encore, étonné du jour nouveaux, on part en quête de l’immensité d’amour nécessaire à, un jour de plus, soigner, nourrir, apprendre.



Xavier Lainé

21 juin 2023


jeudi 13 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 20

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« L’homme qui se dit heureux et qui pense, celui-là sera appelé vraiment fort. » André Gide, Les nourritures terrestres


Je me faisais cette remarque : le mot « heureux » ne vient que fort peu dans nos conversations courantes.

Comme s’il ne devait plus rien dire de l’état actuel de nos vies.

Ecoutez bien : qui oserait prétendre désormais se proclamer ainsi ?

Il y a une sorte de retenue à affirmer le bonheur.


Il faut avouer que les détenteurs de pouvoir s’acharnent à rendre l’usage du mot « heureux » impossible.

Qui pourrait se prétendre « heureux » quand chaque acte de la vie quotidienne est une lutte pour passer le cap du jour ?

Que chaque soir, sur les écrans qui remplacent notre vie sociale, s’affichent toutes les mauvaises nouvelles d’un monde où survivre n’est plus que privilège des nantis ?

Si on y pense, comment s’affirmer heureux sans paraître indifférent à la course folle d’une société aux abois sous le joug de ses maîtres ?

Penser s’affirme donc, chaque jour un peu plus, comme antinomique avec l’affirmation du bonheur.


Chaque mauvaise nouvelle du monde (et s’il est une pandémie, c’est bien celle de leur multiplication), est un bémol de plus posé sur la partition de vies résumées à une survie.

Chaque jour se révèle comme un jour de plus grignoté à une fin devenue si palpable que nul ne se sent plus garanti de pouvoir en orchestrer la traversée dans la naïveté de goûter au présent.

Nous voici comme fétus de paille ballotés par les flots houleux d’une « crise » qui n’en est pas une du fait de sa chronicité.

Il est plus de bon ton d’affirmer son « pathos », ce que le monde dégrade en nos coeurs, nos esprits et nos corps que de faire preuve d’insouciance.

Il faut être en effet bien fort pour traverser sans frémir les tempêtes et les cataclysmes annoncés.



Xavier Lainé

20 juin 2023