jeudi 16 février 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 27

 



XL-In-corporel-Fusain/2001



Parfois il est salutaire de ne pas comprendre.

Salutaire de chercher sans savoir vraiment quoi.


Ici je m’arrête, seul parmi les livres, dans l’incompréhension des humains.

Je m’arrête.

Il me faudrait tant de temps pour faire la clarté.

Après tant de corps rompus, lire la tristesse de ce monde.

De ce monde non voulu mais imposé.

Comme sont imposées les tortures et les humiliations.


Au détour d’un crépuscule, rejoindre les flambeaux.

Ressentir le bonheur d’exister dans la contestation du monde.

Un instant suivre la flamme ressuscitée.

Celle qui pourrait réveiller un espoir maigre et affamé.


La nuit vibre encore un moment.

Je vous découvre amis qui semblez avoir oublié.

Dans la joie de nos retrouvailles vous avez oublié.

Oublié le silence pesant des pantoufles, aux heures tristes des soumissions.

Parfois peut-être cela vaut-il mieux.

Perdre la mémoire et oublier ce qui fut vécu.

Cette tyrannie de la peur répandue en lourdes charges virales.


Marchant à vos côté dans la lueur des flambeaux.

Mes pensées vont avec celles et ceux qui ne viendront plus.

Ceux qui sont tombés sous les coups sadiques d’un pouvoir absurde.

Ceux qui pleurent tous les jours d’avoir perdu la foi en ce qu’ils font.


Marchant à vos côtés, un goût amer me vient à la bouche.

Tant s’en vont de nos mémoires, oubliés de l’histoire.

Ils sont noyés dans les eaux glauques de la douleur provoquée.

Il ne reste d’eux qu’un soupir, une petite brise nocturne.


(27 janvier 2023 — 1 — 6h55)


Xavier Lainé


mercredi 15 février 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 26

 



XL-In-corporel-Fusain/2001



De corps en corps mes mains ne cessent d’explorer ce non-lieu.

Serions-nous in-corporels comme certaines oeuvres d’art seraient in-temporelles ?

Les siècles passent et toujours nous en restons à la même dichotomie, bien évidemment posée lourdement sur les épaules de Descartes.

La tarte à la crème de la distinction âme-corps érigée en dogme scolastique par une église triomphante nous poursuit mais nul ne remet en cause le dogme.

Et pourtant…


(26 janvier 2023 — 1 — 8h44)


*


Et pourtant, qui une seule fois a pu vivre dans cette schizophrénie ?

Qui a pu voguer sans corps à la surface du monde ?

Quelle poésie aurait pu jaillir si n’étaient des doigts pour en tracer les lettres et les mots ?


Étrange monde qui poursuit sa route en ce déni.

Nous ne sommes humains qu’incarnés, notre esprit jaillissant d’un corps nourri à l’expérience de la vie.


À défaut, nous ne serions qu’objet parmi tant d’autres.

Incapables du moindre affect, nous serions des monstres parfaits.


Nous ne gagnerions rien à une existence désincarnée !


« La vie esthétique se doit de cultiver les plaisirs et les disciplines du corps. Bien que l’expérience somatique soit peut-être irréductible à la formation linguistique, sa contribution à la formation de l’esprit et de la personnalité ne peut être niée et révèle en vérité l’erreur qui consiste à envisager l’esprit et le corps comme des entités séparées et à identifier étroitement le moi au premier.

Si nous pouvons émanciper et transformer le moi à travers un nouveau langage, nous pouvons aussi le libérer et le transfigurer à travers de nouvelles pratiques corporelles.

On devrait lire et écouter son corps plus attentivement ; il faudrait même dépasser les métaphores de la lecture et de l’écoute, trop liées au langage, et mieux apprendre à le ressentir⁠1. »


Ainsi parle le philosophe : aurait-il la moindre chance d’être entendu ?


(26 janvier 2023 — 2 — 21h26)


Xavier Lainé



1 Richard Shusterman, L’art à l’état vif, Editions de minuit, 1992

mardi 14 février 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 25

 



XL-In-corporel-Fusain/2001




La nuit domine.

Et quelle nuit !


Me voici, je suis là.

Jusqu’où ne pas aller trop loin

Quel serait le pas de trop ?


Qu’importe

J’y vais

Je suis là

Parfois un peu las

Mais on y va 

Pour ne pas laisser la scène vide


Déjà qu’elle se vide pas mal

La scène

Qu’il devient si difficile

De trouver âme humaine disponible

Pour rien

Juste être là

Pour une simple attention

Pour une simple étreinte

Pour un sourire éphémère


La nuit domine

Elle envahit coeurs et esprits


Il y a cet épuisement palpable

Corps tendus de trop résister

Corps perclus de tenter la survie


La nuit est le domaine de l’invisible

Un invisible qui cache mal les plaies ouvertes


(25 janvier 2023 — 1 — 7h05)


*


Enfants de l’art et de la balle

Renversez les pouvoirs qui brident vos élans


Nos corps fourbus n’en peuvent plus

De ces brimades 

De ces blessures


Enfants de l’art et de la balle

Dressez donc barrières de protection

Autour de ceux qui souffrent et geignent

Ceux qu’on a tant muselés

Qu’ils ne savent trouver mots

Pour maudire le monde qui les oppresse


À corps perdus crier

À corps perdu chanter

À corps perdu danser

Peupler la Terre d’un autre poème

Que celui né sous la contrainte 


(25 janvier 2023 — 2 — 8h53)


Xavier Lainé


lundi 13 février 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 24

 



XL-In-corporel-Fusain/2001



« C’est le bien général et non l’intérêt particulier qui fait la puissance d’un Etat ; et sans contredit on n’a vraiment en vue le bien public que dans les républiques ; quoi que ce soit qui contribue à ce bien commun, on l’y réalise ; et si parfois on lèse ainsi quelques particuliers, tant de citoyens y trouvent de l’avantage qu’ils peuvent toujours passer outre à l’opposition du petit nombre des citoyens lésés⁠1. »


Ainsi donc au temps de Nicolas déjà


Comment donc parler de ce que vivent les gens du commun en temps de disettes pour les uns, de pléthore pour quelques-uns.

Comment dire la maltraitance généralisée, les douleurs subies.


Et le silence imposé à qui voudrait mettre en lien, une « gouvernance » par la mépris, et la déroute sanitaire d’un pays.


Comment dire, trouver des mots qui sachent se faire entendre ?


Combien qui viennent et déposent leur histoire non loin de la tragédie ?


Combien de dos courbés et de cous cassés par les heures passées dans l’inconfort d’un bureau et la soumission au mépris des « cadres » d’une grande entreprise.

Combien dans les rayons des grandes surfaces, les épaules fourbues ?

Combien brisés dans leur amour du métier et la ruine programmée ?

Combien affolés devant le spectre d’une jeunesse à l’abandon et qui parle de suicide ?


Combien ?


Je parle de ceux qui déposent leur vie entre mes mains.

Je parle de ceux qui tentent de s’en remettre.

Qui parfois rechutent, sous le joug régulier d’institutions devenues absurdes et obsolètes.

Je vous parle de ceux qui n’iront pas à la retraite car… TROP TARD !


(24 janvier 2023 — 1 — 19h26)


Xavier Lainé



1 Nicolas Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live

dimanche 12 février 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 23

 



XL-In-corporel-Fusain/2001


Sur des toiles de Jean-Marie Zazzi


Déployant mes ailes j’ai frôlé la canopée, me suis posé dans les mousses tendres.

L’écorce d’un arbre me fit bon accueil.

J’y restais blotti, l’oreille attentive au chant du vent dans les herbes.

Le monde et ses travers demeuraient loin de ce gîte provisoire.

Des humains passaient qui ne voyaient rien.

Leur pas lourd écrasait les bois qu’ils croyaient morts.

Ils fourmillaient d’une vie invisible dont je percevais les infimes chuchotements.


Ce fut un doux moments, ailes déployées dans l’azur froid.

Un de ces temps hors, hors affolement et contrainte.

Un temps volé à la vie qui s’enfuit.


(23 Janvier 2023 — 1 — 6h40)


Xavier Lainé





vendredi 10 février 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 22

 



XL-In-corporel-Fusain/2001




J’ai posé sur l’aube délicate des mots à soulever mon corps.

Un gros soupir d’aise dans le silence.

Silence juste interrompu d’un chant de violoncelle.

Sa voix grave accompagne mes rêves.


Il n’y a pas d’élévation de la pensée sans que corps ne s’allège.

Je plonge un moment entre les pages des livres.

C’est de toutes les pores de ma peau que je m’imprègne.

De musique et de mots qui m’emportent.


Pas d’autre existence à entretenir que ce fragile équilibre.


(22 janvier 2023 — 1 — 7h54)


 *


Il me faut vous dire, chère Alexandra, ce qu’il reste de votre mémoire.

Ces photographies épinglées au mur et votre vie romanesque égrenée comme perle d’un chapelet tibétain.

J’entendais la voix de votre fidèle secrétaire, dans la froide présentation de votre vie d’aventure.

Je n’ai pas revu votre fauteuil d’écriture, gardant l’empreinte de votre corps usé par un siècle bien rempli.

Il n’était pas visible, désormais que votre domicile a perdu de sa sérénité pour être voué aux touristes de passage.

Il m’est arrivé de rêver partir sur vos traces.

Découvrir des mondes en brisant le tabou des frontières.

Vous étiez l’auteur(e) (autrice ?) de mes rêves fous de découvertes inattendues.

Puis je redescendais de ces cimes impossibles.

C’était toujours un choc physique que de redescendre.

Comme si tout à coup l’oxygène me manquait.

Il me manque si souvent en ce monde irrespirable !


(22 janvier 2023 — 2 — 21h10)


Xavier Lainé


jeudi 9 février 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 21

 



XL-In-corporel-Fusain/2001


Tu dis : « Je n’ai jamais vu un corps rentrer chez moi ».

« Je n’ai vu que des gens, incarné mais pas in-corporels ».


Chaque corps dit son histoire.

Que parfois ces histoires soient blessantes, c’est un fait.

Qui donc ici peut se dire maître de son histoire ?


Il se passe quelque chose qui se déroule dans un fil temporel.

Il se passe quelque chose d’autant plus que je serais in-corporel.

C’est ce qu’on nous apprend, non ?


Dès lors le corps considéré comme objet peut subir toutes les maltraitances.

On y pense quand il fait mal.

Le reste du temps, on fait comme on peut avec ce truc par lequel passe notre sensibilité au monde.


Il y a des corps in-temporels dans la beauté d’un marbre fin.

Ce sont des objets qui nous tendent le miroir de ce que nous serions si…

Si nous n’allions pas de l’avant en traînant le miracle d’être vivant comme un boulet.


Je reviendrai un jour avec Juvénal dans mes tiroirs.

On psalmodie ses mots comme mantras.

Mais on y revient si peu qu’on ne sait leur contexte.


Pas bien sur de la justesse des mots.

Difficile de dire ce qui relève du volume et du mouvement avec des phrases qui ne sont qu’alignement.

Pensées linéaires qui doivent apprendre les circonvolutions du vivant.


Je me pose enfin sur des rives crépusculaires.

Mon corps éprouve la fatigue d’une journée sans dépôt, sans repos.


(21 janvier 2023 — 1 — 20h47)


Xavier Lainé