jeudi 24 mars 2022

La guerre, sans fin 20

 



Photographie, Xavier Lainé, tous droits réservés



« Inestimable et coûteux : voilà les deux qualificatifs qu’il fut impossible de concilier dans un monde où l’économie n’est plus un outil d’intendance mais de pouvoir, un monde où ce qui n’a pas de prix ne vaut rien. » Stéphane Velut, L’hôpital, une nouvelle industrie, la langage comme symptôme, Tract Gallimard n°12, 2020


Qu’importent donc les conflits, les misères, les exils, les famines : tout fait ventre en monde réduit à l’économie de marché.

Nul ne les voit, les commanditaires, ceux qui dans le secret des affaires, spéculent sur votre soif, votre faim.

Ils anticipent toutes les guerres puisqu’ils les mènent avec la certitude que l’ampleur de leur gain signe leur victoire.

Les poches bien pleines, ils ne fréquentent que leur propre milieu, ne mettent leurs enfants que dans les écoles à leur image, bien propres sous tous rapports.

Car tout dans leur règne est histoire de rapport.

Au besoin, ils n’hésitent pas à utiliser leurs mercenaires pour presser un peu plus le citron salarial.

En ceci, finalement, cette condition vaut mieux que celle des esclaves, car ils obtiennent à moindre frais la soumission sous la menace du déclassement.

Ils règnent sur la dépossession des peuples.


Lorsque ces derniers, las, en viennent aux mains, ils font encore de l’argent en fournissant les armes de la déchéance.

Les enfants noyés ne les émeuvent pas plus que les ventres gonflés par la famine.

Les larmes versées, ils n’en prennent jamais connaissance.

Leurs yeux ne voient que les courbes économiques sur les écrans de leur intelligence artificielle, tellement artificielle qu’elle en oublie d’être intelligente.

Car sans coeur, l’humain n’a pas d’autre esprit que celui d’un robot.


Xavier Lainé


18 mars 2022


mercredi 23 mars 2022

La guerre, sans fin 19

 



Photographie, Xavier Lainé, tous droits réservés




« Le grand nombre, de par sa nature, n’obéit pas à la honte mais à la peur ; il ne se garde pas non plus des vilaines choses parce qu’elles sont laides, mais parce qu’elles entraînent des punitions. C’est que, vivant au gré de son affection, il poursuit les plaisirs qui lui conviennent personnellement et cherche les moyens d’avoir ces plaisirs-là, tout en fuyant les peines opposées ; quant à ce qui est beau et vraiment agréable, il n’en a même pas l’idée, puisqu’il n’y a jamais goûté. » Aristote, Ethique à Nicomaque


« Le nez dans le guidon » : ça revient si souvent !

C’est comme un refrain : « Le nez dans le guidon ».

Et pas moyen de regarder plus loin.

Tant pleuvent les mauvaises nouvelles du monde.

Tant s’acharnent les mauvais traitements, les contraintes multipliées.

« Le nez dans le guidon » : combien de fois par jour ça revient, puis ça tourne dans ma tête la nuit, le jour, sans fin.

Ce serait quoi, vivre sans « le nez dans le guidon » ?


Pas moyen de savoir.

Faut se contenter de slalomer entre les écueils, de rester encore un peu droit dans ses bottes, avec sourire contraint.

Avec sourire contraint pour ne rien montrer de l’affaissement.

Ne rien montrer du souci des fins de mois qui commencent tellement tôt que parfois, le mois, il n’a même pas le temps de démarrer que déjà la ligne rouge est franchie.

Ne rien montrer pour ne pas avouer la moindre faiblesse.

Faut serrer les dents, s’empêcher de respirer entre le cancer des uns, la pandémie des autres, et les menaces guerrières des mâles en rut.

Faut serrer les dents pendant que gamin élyséen joue à la guerre sur ses photographies publicitaires.

La plastique de ce temps n’offre rien au vivant, juste sa façade vaguement plâtrée d’un mauvais rimel.


Xavier Lainé


17 mars 2022


mardi 22 mars 2022

La guerre, sans fin 18

 



Photographie, Xavier Lainé, tous droits réservés



« L’aristocratie se change en oligarchie, à cause du vice des gouvernants, dès lors que ceux-ci distribuent les faveurs de la Cité en dépit du mérite, c’est-à-dire se réservent à eux-mêmes tous les biens ou la très grande part et attribuent toujours les pouvoirs aux mêmes personnes avec le souci presque exclusif de s’enrichir. » Aristote, Ethique à Nicomaque


Tout change donc et rien ne bouge.

Mais toujours ce moyen de l’aristocratie de se métamorphoser en s’appuyant sur l’exclusion et la soumission.


Elle fait le tri : ceux qui sont utiles à son profit d’un côté, les autres, les « inutiles », les « nuisibles », les « riens », de l’autre.

Toujours ce souverain mépris qui est l’image de marque de cette guerre des classes qui défie le temps.

Une guerre sans fin, me disais-je aux premiers coups de canon dans l’Est européen.

Une guerre sans fin qui est celle des esprits dominateurs étriqués contre tout ce qui bouge, vit, s’émeut, aime.


Ne croyez pas que le tri ne se fasse qu’entre exilés.

Car pendant que les regards sont tournés à l’Est, ici les discriminations vont bon train.

Certes, après ton entretien d’embauche, on n’a pas ajouté, pour te refuser le poste, ton origine, on a juste fait remarquer, tare horrible, que tu n’étais pas vaccinée. 

Ils auraient pu aussi t’opposer ton faciès, ta religion, dans cet hôpital défiguré.

Ils auraient pu.

Car, au pays des droits de l’homme, n’ont de droits que ceux qui se soumettent à la conformité décrétée en oligarchie stupide.


Xavier Lainé


16 mars 2022


lundi 21 mars 2022

La guerre, sans fin 17

 



Photographie, Xavier Lainé, tous droits réservés



« N’est pas un roi celui qui ne se suffit pas à lui-même et n’est pas supérieur sur tous les plans du bien ; or un homme de cette qualité n’a besoin de rien en plus ; donc, les intérêts qu’il a en vue ne sont pas les siens à lui, mais ceux des sujets qu’il gouverne. » Aristote, Ethique à Nicomaque


Dans nos rêves nous aurions le pouvoir.

Et ce pouvoir ne ferait pas la guerre.

Ce pouvoir aurait la compassion et la compréhension pour adage.

Juste dans nos rêves.


Car pour de vrai

Aucun pouvoir n’oeuvre pour le bien de tous.

Aucun.


Lorsqu’ils décident la guerre, c’est juste pour satisfaire à la folie d’une minorité voir même d’un seul agissant comme un tyran sur son propre peuple.

Mais par ignorance parfois, ces peuples là se lancent avec vaillance dans la mésaventure.

Amis ou ennemis, tous en ressortent meurtris.


Car où le crime se répand les plaies sont à jamais ouvertes.

Si rémission est possible, jamais pardon ne s’impose.

Comment pardonner la souffrance et la mort ?


C’est là que la grande confusion se saisit des esprits égarés.

On assimile les peuples aux bourreaux qui les mènent à l’abattoir.

On oublie que sans tyrans, les fusils n’auraient jamais parlé.

Or ils causent en ce monde.

Et nos tyrans « démocratiques » font le tri entre bonnes et mauvaises victimes.


Xavier Lainé


15 mars 2022


vendredi 18 mars 2022

La guerre, sans fin 16

 



Photographie, Xavier Lainé, tous droits réservés


« Notre société permet tout ce qui ne la dérange pas. Si ce n’est plus tout à fait vrai aujourd’hui et s’il y a crise, c’est que l’intérêt immédiat des hommes du pouvoir est en contradiction avec les valeurs qui fondent leur pouvoir. Il leur faut, par exemple, favoriser la consommation, qui les enrichit, au détriment de la morale, qui les légitime. Pour la première fois, le pouvoir s’établit sur la confusion et non plus sur l’ordre. Il s’ensuit un mensonge généralisé, dont la langue est malade. » Bernard Noël, La pornographie, Editions Gallimard, 1990


La différence est de taille, mais ce qui sépare l’un de l’autre en terme de résultat, est bien mince.


Le dirigeant formé aux techniques du KGB :

Ne supporte aucune opposition ou contestation

Emprisonne toute personne se dressant sur son chemin

Ou pire commandite les crimes les plus odieux

Fomente les guerres les plus atroces au nom de la grandeur de son pays

Mais droit dans ses bottes assume ses origines


Le dirigeant formé aux techniques du néo-libéralisme

Ne supporte aucune contradiction ou contestation

Sans apparente violence use d’une sensure jouant sur les mots

Poussant toute personne ayant quelque chose à dire à l’autocensure

Lorsque l’opposition se répand sur le pavé

Il lui envoie sa maréchaussée

En éborgne, mutile ou met en détention provisoire

Au nom de « lois d’exception anti-terroristes »

Ce qui tout de suite invite les opposants à rester chez eux

Mais droit dans ses bottes vous affirme toujours agir pour « la défense de la démocratie ».

Et, bon enfant, vous le croyez sur parole.

Lui, use et abuse de votre crédulité.


Xavier Lainé


14 mars 2022


jeudi 17 mars 2022

La guerre, sans fin 15

 



Photographie, Xavier Lainé, tous droits réservés



« La censure bâillonne. Elle réduit au silence. Mais elle ne violente pas la langue. Seul l’abus de langage la violente en la dénaturant. Le pouvoir bourgeois fonde son libéralisme sur l’absence de censure, mais il a constamment recours à l’abus de langage. Sa tolérance est le masque d’une violence autrement oppressive et efficace. L’abus de langage a un double effet ; il sauve l’apparence, et même en renforce le paraître, et il déplace si bien le lieu de la censure qu’on ne l’aperçoit plus. » Bernard Noël, L’outrage aux mots, Editions Gallimard, 1990


On dit mes propos moins poétiques que politiques.

Pour rappel :  Poésie, n.f. est emprunté (1370) au latin poesis « genre poétique », en particulier « oeuvre poétique, poème », lui-même  emprunté au grec poiêsis « création, fabrication », « action de composer des oeuvres poétiques », « genre poétique », « poème », dérivé de poiein : « faire », « fabriquer » mais également « causer », « agir » (Source :Dictionnaire historique de la langue française)


La question qui vient : est-ce que, limiter le sens du mot à la forme que prend l’expression poétique ne relèverait pas d’une forme de « sensure » (mot inventé par Bernard Noël pour exprimer les formes non avouées de censure sous le régime capitaliste libéral) ?

Nous y sommes tellement habitués, à cette déformation du langage qui fait qu’un mot prononcé perd toute signification, que tout discours selon l’agencement des mots peut signifier tout et son contraire.


Une façon très douce d’emberlificoter chacun dans l’incompréhension pour mieux détourner l’attention.

Là, bien sûr, vous vous dites : « mais qu’a-t-il dit vraiment ? »

Et tandis que le drapeau de l’incompréhension vous plonge dans l’expectative et le doute, les bonimenteurs peuvent agir à leur guise.

Saviez-vous que sous l’empire romain, les érudits se trouvaient parmi les esclaves ? Mais que, sous le régime esclavagiste capitaliste, apprendre à lire était interdit, tout noir qui était surpris à savoir lire pouvant être puni ?


Xavier Lainé


13 mars 2022


mercredi 16 mars 2022

La guerre, sans fin 14

 



Photographie, Xavier Lainé, tous droits réservés


Mon correspondant de l’Assurance Maladie m’écrit :

« Les personnes résidant en Ukraine qui viennent se réfugier en France bénéficient d'un statut de « protection temporaire » et d'une  prise en charge immédiate de leurs frais de santé. A ce titre, elles ont vocation à se voir ouvrir rapidement à leur arrivée des droits à la protection maladie universelle ainsi qu'à la complémentaire santé solidaire. 

Les tests de dépistage du COVID RT-PCR ou par détection antigénique réalisés au bénéfice de ces ressortissants sont intégralement pris en charge par l'assurance maladie obligatoire, y compris lorsqu'ils sont réalisés sans prescription médicale par des personnes ne disposant pas d'un schéma vaccinal complet. Cette prise en charge s'effectue sur présentation du document de la préfecture justifiant du bénéfice de la protection temporaire. »


Quel bel élan de solidarité ! Quel beau geste ! Quelle hypocrisie aussi !

Ne savez-vous point, Monsieur mon Correspondant de l’Assurance Maladie que les bombes qui pleuvent aujourd’hui sur l’Ukraine sont les mêmes qui tombaient hier sur la Syrie, rasant les villes d’Idleb ou Alep, et jetant sur les routes de l’exil des familles entières contraintes de franchir les mers au risque de s’y noyer ?

Quelle différence faites-vous donc, Monsieur mon Correspondant de l’Assurance Maladie entre pauvres gens qui prennent les chemins de l’exil ?

Qu’est-ce qui justifie à vos yeux que, victimes des mêmes bombes, les uns bénéficient d’une prise en charge immédiate par vos services tandis que les autres sont condamnés à l’errance perpétuelle sans un geste de votre part (car à ma connaissance je n’ai jamais reçu le moindre message m’informant que les « ressortissants de Syrie qui viennent se réfugier en France bénéficiaient d’un statut de protection temporaire » ?

J’ose espérer, Monsieur mon Correspondant de l’Assurance Maladie, qu’il n’est pas ici question de couleur de peau. Mais vous avouerez que je puisse me poser la question du substrat raciste qui anime votre louable intention.

Je souhaiterais donc, bien évidemment que les réfugiés soient traités avec la même sollicitude, quelle que soit leur origine.


Xavier Lainé


12 mars 2022