mercredi 17 novembre 2021

Effeuiller les jours (Ou la vie sous contrainte) Préambule

 





« Si la culture ça consiste à aller au théâtre et à regarder des gens qui font des choses parfaitement ennuyeuses, moi, non, ce n’est pas mon affaire. Je pense que la façon de s’impliquer dans une culture en tant qu’acteur, créateur me paraît une dimension essentielle de la culture et si on perd ça on perd beaucoup.

Cette mise en relation de soi-même en tant que sa potentialité de création, d’invention, d’expression, c’est ça qu’on cherche.

Je refuse cette société du spectacle qui nous est imposée. »

Bernard Lortat-Jacob, anthropomusicologue, interview France-Musique, 7 septembre 2014


« Si l’on tient pour vraisemblable que l’idéologie sort généralement de masque à l’intérêt personnel, on a quelque raison de présumer que les intellectuels, en interprétant l’histoire et en formulant des conceptions politiques, tendent à adopter des positions élitistes, à condamner les mouvements populaires  et la participation  du peuple à la prise de décisions, en insistant a contrario sur la nécessité de s’en remettre à ceux qui possèdent le savoir et la connaissance requis — du moins  à ce qu’ils prétendent — pour gérer la société et maîtriser le changement social. »

Noam Chomsky, Raison & liberté, éditions Agone


« S’informer, (se) former, (se) transformer, voilà ce que l’épistémologie de la démocratie enseigne à la politique. Et c’est ce qu’il y a, derrière le grand continuum du soin : l’attention aux idées, à la connaissance et l’attention aux êtres et au monde.

Se mettre au service des humanités et de la santé, ce n’est pas s’inscrire contre la technique. Au contraire, c’est lui donner sa seule orientation viable, sa finalité. Les humanités sont technophiles par essence ; elles demeurent un grand plaidoyer pour la science, les machines, au sens même où celles-ci ont pour finalité d’émanciper l’homme et de l’aider à poursuivre sa sortie de l’état de minorité. »

Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme, éditions Gallimard


« Le moindre mouvement vers la complexité, une chanson, un poème, le tressaillement d’un peuple, exalte infiniment le tout et fait liaison avec le plus petit détail. La conscience s’élargit. L’imaginaire s’étend. Alors cette conscience du Tout-Monde demande à être déclarée, ou reconnue, en termes de politiques et de poétiques. »

Edouard Glissant & Patrick Chamoiseau, L’intraitable beauté du monde, in Manifestes, éditions La Découverte


Être intellectuel, artiste, écrivain, mais peut-être plus fondamentalement prendre au sérieux son métier, son destin d’« homme », cela signifie s’obliger à l’engagement, voire à la lutte, à la prise de parti. Car la neutralité est un choix : celui de la complicité passive.

Frédéric Gros, Désobéir, éditions Albin Michel


lundi 15 novembre 2021

Santé publique ou système de soin ?

 






Oser penser. Ce risque-là de la pensée construit la connaissance et le soin. Car prendre soin de quelqu’un, c’est prendre le risque de son émancipation, et donc de la séparation d’avec soi-même. C’est précisément l’amener vers son autonomie, lui laissant le privilège de la coupure et pour soi le sentiment d’abandon et d’ingratitude, inévitable.

Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme


C'est bien parce que l'humain se trouve in-calculable, que les normes statistiques qui prévalent comme principe de gouvernement politique se révèlent désastreuses.

Roland Gori, Marie-José Del Volgo, La santé totalitaire


Je pensais trouver dans la médecine et le droit médical des certitudes. Mais j’entrais dans un espace où l’exercice du doute et de la discussion sont fondamentaux. Le lieu de la philosophie par excellence.

La frontière entre les traitements utiles et légitimes et ceux qui ne le sont pas est plus complexe qu’il n’y paraît.

Guillaume Durand, Un philosophe à l’hôpital


L’écart se creuse, absurde, entre la haute qualification médicale, la révolution technique et scientifique, et l’absence de moyens matériels mis à la disposition de celles-ci.

Madeleine Riffaud, Les linges de la nuit


Un jour arriverons-nous à aborder publiquement le sujet brûlant de la santé publique ?


Ce que le virus Covid a mis en évidence (mais que pour un certain nombre de soignants nous redoutions depuis fort longtemps), c’est l’échec de la « meilleure médecine du monde ».

Meilleure peut-être sur le plan des « progrès technologiques », mais sur le plan de la compréhension scientifique des vivants que nous sommes, c’est autre chose.

Ce mythe du progrès qui nous hante (en particulier à gauche, car à droite il est dans leur logique), d’un progrès illimité et qui ferait de nous les démiurges d’un monde d’où l’idée même de la mort serait évacué, est l’héritage du positivisme du XIXème siècle. L’héritage de Claude Bernard et Pasteur, jamais remis en question alors que dans la plupart des domaines scientifiques, il l’est, et depuis fort longtemps : je ne t'infligerai pas la totalité du chapitre de l’ouvrage de Werner Heisenberg (La partie et le tout), intitulé « Positivisme, métaphysique et religion » où dès les années 1920, dans un conférence donnée dans un congrès de philosophie à Copenhague, il explique l’échec du positivisme  au regard de ce que les chercheurs en science physique apportent à la théorie, je cite : «  à savoir les notions de complémentarité, d’interférence des probabilités, de relations d’incertitude, de coupure entre sujet et objet » qui « apparaît aux positivistes comme un complément confus de caractère plus lyrique que scientifique ». Plus loin il ajoute : «  Les positivistes diraient que comprendre signifie pouvoir calculer à l’avance. Si l’on ne peut calculer d’avance que certains phénomènes très particuliers, on n’a compris qu’une petite partie des choses, si l’on peut calculer d’avance de nombreux phénomènes différents, alors on a compris d’avantage ». L’ensemble de ce chapitre est très instructif, il faudrait le citer en entier…


Malgré ces réflexions qu’Heisenberg n’était pas le seul à avancer, toute la médecine contemporaine est restée basée sur une vision positiviste ainsi que toute la recherche médicale conduisant au fiasco du Covid.

On ne peut rien comprendre à la situation si on ne remet pas en cause une vision « calculatrice » des choses.

On ne peut rien comprendre aux modes de diffusion de ce virus, à sa propagation si on n’étudie pas le terrain qui en favorise l’essor.

On ne peut rien comprendre à ce que certains propagandistes libéraux appellent la « surconsommation médicale » si on ne se penche pas sur les modes de vie qui sont à la source d’un certain nombre de nos pathologies (y compris la surconsommation en question).


Le refuge de cette médecine qui ne cherche plus à sortir de ses calculs, ni à comprendre la relation entre les phénomènes, c’est une conception totalitaire de ses pratiques, où le patient est l’objet d’un savoir détenu par le seul soignant (au risque pour celui-ci de finir en burn-out lorsque sa croyance en sa toute puissance se trouve confrontée à l’échec dont la mort est le signe).

Il conviendrait ici de revenir à ce qu’écrivaient Roland Gori et Marie-José Del Volgo dans « La santé totalitaire », en 2009, je me contenterai de vous renvoyer à cette lecture fort éclairante, écrite dix ans avant la zoonose qui nous préoccupe et dont la plupart de nos politiques ont accepté qu’elle soit une « pandémie » sans reconnaître qu’elle est plutôt une « syndémie » qui met en évidence les failles du système capitaliste libéral, dont les soignants, pour la plupart, formatés aux dogmes du progrès positiviste à la sauce libérale, se trouvent à leur corps défendant, les acteurs de premier plan (ceux que les imbéciles applaudissaient depuis leurs balcons, ceux qui allaient, comme de bons petits soldats, éviter que la mort de reprenne pied dans des vies dont elle serait exclue).


Si nous devions réfléchir à ce qu’il conviendrait de faire, c’est à une refondation complète de la notion même de santé publique, de prévention (qui n’a rien à voir avec les dépistages vantés par l’Assurance Maladie - qui n’est plus depuis fort longtemps la sécurité sociale d’Ambroise Croizat, mais un agent au service d’une médecine vouée au commerce des remèdes miracles).

Nous avons tout à remettre en question, jusque bien entendu dans les modalités économiques et sociales de nos pratiques, pour aller, comme nos ordres médicaux et paramédicaux nous y invitent, vers une « pratique selon les données des sciences actuelles »  (qui ne sont plus celles du positivisme encore en vigueur avec une certaine efficacité dans les années 50 du siècle précédent, mais celles des sciences de la complexité et de la systémique qui ont permis une autre compréhension de la planète qui nous supporte (mais jusqu’à quand ?), de la survenue et de l’existence du vivant sur cette planète là, sous cette forme là, mais bizarrement, conceptions scientifiques contemporaines qui ne traversent pas le mur positiviste des formations médicales et paramédicales).


Sans doute l’esprit allemand, sur ces sujets, et contrairement aux gouvernements allemands qui sont les mèmes des nôtres, est plus ouvert à la réflexion (je le pratique dans mes échanges avec mes collègues outre-Rhin, qui réfléchissent depuis fort longtemps aux questions que je soulève plus haut).


Bien évidemment, réfléchir n’exclut pas de repenser les structures sanitaires, mais les meilleures ne seront jamais à la hauteur des enjeux dans le contexte d’instabilité climatique massive qui nous attend si nous n’allons pas plus loin dans notre réflexion.


Xavier Lainé


9 novembre 2021

samedi 13 novembre 2021

C’est toujours l’automne quelque part 10

 




Jour de feuilles mortes déposées sur le coeur

Soif


Soif infinie d’or et de lumière

Dans la chaleur de l’âtre


Jour de peine bras ouverts

Sur le vide d’un monde

Où l’on ne s’étreint plus


Faim


Faim de doux baisers

Lorsque dehors froid


Froid dehors comme dedans

Devant les places vides


Humains qu’êtes-vous devenus

Sur ces rives automnales

Où se tricotent les pulls de l’hiver


Faim et soif de simplicité

À faire pâlir les duplicités

Hypocrites tendances

Qui ne savent rien 

Rien du quotidien maussade

Où s’en vont tant d’âmes en peine


Où s’en vont tant d’âmes éperdues

Où s’en vont les coeurs parmi les feuilles


Xavier Lainé


7 novembre 2021


lundi 8 novembre 2021

C’est toujours l’automne quelque part 9

 




Il y a ce piquant 

Suspendu en l’air

Tandis que vont humains

En leurs courses sans fin


Il y a ce mordant

Dans la lumière tendre

Aux soirs de vaine quiétude


Il y a


Des feuilles mortes

Déposées sur le seuil


Des oiseaux ébouriffés

Au fond des nids douillets


Il n’y a plus


D’endroit où déposer

Les larmes du soir

Les chagrins du matin


Il en est qui s’en vont

Tirant sur tes épaules

Couvertures élimées

D’avoir trop vécu

Délaissant l’espérance

Au parti des saisons


C’est toujours l’automne


Xavier Lainé


4 novembre 2021

samedi 6 novembre 2021

C’est toujours l’automne quelque part 8

 




Nous voici en escale entre deux temps, deux saisons, deux époques.

Si nous prenions le temps de nous rencontrer sur ce quai de nulle part ?

Que l'automne pleure ne change rien à l'affaire : 

Nos pas ont tant à découvrir sous les pavés soumis

Où nos libertés s'étiolent de n'avoir pas été assez arrosées.


D’une plume hésitante 

Je dessine sur le gris du ciel

Un hommage éphémère 

Au poète et chanteur oublié


L’automne nous pleure dessus

Te souviens-tu de ce moment

Où devant l’âtre tu étais nue

Où le feu nous brûlait

En l’aurore de nos espoirs


L’amour nous pleure dessus

Désormais qu’à distance

Nous devons respecter des consignes sans âme


Les feuilles répandues

Pourrissent comme nos libertés

De n’avoir pas été entretenues

Avec l’amour nu

Devant l’âtre de l’avenir


Sous les larmes de saison

Ne restent alors que regrets

De n’avoir pas su maintenir la flamme

De la nue tendresse trop longtemps retenue


Xavier Lainé


30 octobre 2021


vendredi 5 novembre 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 31




Le baiser - Théodore Géricault




Me voici devant ton ultime soupir.

Hurlement de douleur de tes amis, Eugène en tête qui tente de sauver ce qu’il peut de ton oeuvre.

Même pas de tombeau au cimetière du Père Lachaise.

Faudra attendre la mort de ton père.


Juste une inscription et Horace qui lance une souscription.

Il rêve d’un monument à ta gloire.

Gloire passagère tant les temps demeurent agités.

On glisse lentement vers des temps de révolutions.

Les restaurés se disputent le trône.

Le peuple rêve d’être quelque chose.

Les bourgeois cherchent encore leur place, rechignent à s’acoquiner avec la noblesse qui revendique toute la place.

Il faudra attendre encore un peu.

Tu te reposes enfin.


Ton fils veille qui rêve lui aussi d’un monument.

Car il devient ton fils après ton dernier souffle.

Le chagrin d’un père pousse à la reconnaissance d’un petit-fils.

Le chagrin d’un père demeuré vivant tandis que le fils repose, entre deux tombes, non loin d’un mur qui n’est pas encore celui des fédérés.


Il faut attendre que Georges s’en aille, si peu de temps après, pour que tu trouves enfin place à ses côtés.

Horace dresse un monument, bientôt retiré, puis Georges-Hyppolyte le sien sur le même modèle.

Nous demeurons sur le radeau terre, tandis que le tien trône au musée.

Nous sommes ces êtres déchirés par la tempête. Nous sommes les enfants de ces ruptures jamais consommées. Ton oeuvre anticipe nos angoisses.


Xavier Lainé


31 juillet 2021


jeudi 4 novembre 2021

C’est toujours l’automne quelque part 7

 




Puis vient le temps de première flambée

Premiers frimas 

Timides lumières 


Temps à se blottir

Temps à ne plus sortir


Puis vient le temps de premières flammes

Dans l’âtre des matins frileux


Temps à ignorer

L’autre temps

L’autre monde

Celui qui va trop vite

Sans rien voir

Sans rien savoir

Du vertige et de la chute


Puis vient ce temps d’automne avancé

Où se préparent en secret

Les tanières d’hivernage

Où se calfeutrent les amours refroidies


Temps à attendre

Temps à réapprendre

Patience


Temps où se préparent

D’autres saisons 

Dans l’explosion des feuillages d’or

Et de lumière


Xavier Lainé


28 octobre 2021