mercredi 8 septembre 2021

Plier mais ne pas rompre 6

 



Edward Munch - Le cri


C’est devoir de n’en plus laisser un en marge de vie décente,

Prendre par la main les plus fragiles et les emporter de victoire en victoire.

Ouvrir les vannes d’une contestation bien plus profonde 

D’ouvrir celles de la lucidité : si nous allons mal,

Si nous sortons mutilés dans notre avenir au nom d’illusoires sécurités, 

Tandis qu’une poignée se repait aux cordons de leur bourse,

Il est temps de regarder que c’est logique de système dominant,

Où ceux qui possèdent méprisent ceux qui rament à survivre.


Que les riens te saluent, toi le nanti réfugié en souverain mépris.

Que les riens te remercient de leur avoir ouvert les yeux :

Tu es l’essence même du monde qui te protège.

Tu es la révélation d’un immonde qui ne sait qu’indignes violences.


Je lève ma plume aux riens qui se rencontrent et marchent ensemble.

Quelque chose monte qui nous engage dans la parole retrouvée.

Si longtemps avant de nous masquer, ils nous avaient muselés.

Nous étions là, las, isolés les uns des autres, pleurant sur nos rêves déchus.


Nous sommes là et j’entends.

J’entends ces voix d’enfants qui réclament justice et liberté.

Pour eux et leurs parents.

J’entends pleurs de femme qui tente de ne pas trop les montrer.

Au milieu de la foule on peut encore faire semblant.


Je vois les yeux rougis devant tout petit geste d’humanité.

On se prend dans les bras, on s’étreint, on s’enlace.

Ce n’est rien et c’est tout.

C’est juste un moment comme ça parmi la foule qui enfle.

Comme torrent elle monte en puissance.

Ce sont voix et larmes mêlées qui demandent de vivre.


Xavier Lainé


5 septembre 2021 (3)


lundi 6 septembre 2021

Filigranes 107

 




L'aventure de l'écriture est un voyage en terre de fidélité : voici donc un extrait du texte publié en Filigranes 107. Commandez la revue, abonnez-vous pour la soutenir, faites abonner les médiathèques, Filigranes est une belle aventure d'écriture et d'amitié : Filigranes la revue


Archéologie et recyclage (extrait)


...


Que faire de ce qui est déposé ?

Strates après strates, il me faudrait être archéologue.

C’est ça, un archéologue de la langue, des mots, des phrases échouées.

Puis en faire quelque chose.

Un musée peut-être ?


La page est si belle, blanche dans le petit matin blême d’une fin d’année indescriptible.

La page est rebelle, ses fondations sont si profondes qu’elle résiste à tout, même à l’intelligence fatiguée de ne faire qu’être.


...


Xavier Lainé


Plier mais ne pas rompre 5

 



Edward Munch - Le cri



Mes mains s’agitent sur le clavier des mots.

Mes mains quittent celui des douleurs.

Il me faut le temps, celui refusé dans le monde du toujours plus.

Il me faut trouver les mots qui soignent aussi bien que mes mains.

Petits mots hésitants dans un matin d’automne.


Mes mains s’agitent et le jour se fait tendre.

Tant d’amour dans la foule bigarrée qui avance.

Bien sur, je peux me tromper.

Tout n’est pas si clair qu’il n’y paraît.

Ce qui se cache derrière le bouclier de l’apartheid imposé.

Tant de prisons volontaires ouvertes depuis si longtemps.

Chacun cloisonné dans ses certitudes.

Chacun pleurant ses rêves perdus quand il y en avait encore.


Nos rêves depuis si longtemps furent enfermés.

J’ai connu ce temps de toutes utopies.

J’ai connu l’adolescence rebelle qui déterrait les pavés.

J’ai connu l’espoir qui se faisait étendard avant d’être laborieusement déçu.


Je ne crierai jamais assez l’ampleur de nos défaites.

Lorsque le rêve se traine entre gondoles des supercheries consommables.

Si nos rêves se cantonnent à loisir pour oublier le reste, 

Sont-ils encore ?


Je ne crierai jamais assez que nous n’avons plus le droit,

Au nom de notre petit confort de laisser le moindre d’entre nous

Plier sous le joug des amertumes et des faux-pas.

C’est devoir de ne plus en laisser un

Dans la marge du chemin d’humaine condition.

C’est devoir de prendre par la main les enfants brisés.


Xavier Lainé


5 septembre 2021 (2)


dimanche 5 septembre 2021

Plier mais ne pas rompre 4

 



Edward Munch - Le cri



Vous avez peur de ce vertige qui me (qui nous ?) prend :

Nous ne sommes que minuscule point dans un univers qui nous dépasse.

Même pas peur, c’est ce qui vient.

Même pas peur.


Tu t’avances, si fragile, devant le micro des jours d’humanité.

Tu dis ta détresse.

Tu dis et ça fait mal : tant de mâle violence imposée.

Avec la misère en prime déposée comme arme fatale.


Voilà ce qui se cache derrière les actes de ségrégation.

L’arbre qui cache la forêt.

L’arbre qui cache la forêt des mensonges est des duperies.

L’arbre qui cache la raison d’un virus qui se répand sur ce terreau.

Terreau fertile des violences conjuguées, conjugales.

Violences d’Etat qui allument la mèche d’autres furies.


Voici que mes mots sonnent si creux derrière toi, femme debout.

Femme qui rompt le silence pesant de nos consciences engourdies.

Nous sommes tous rendus malades sous le joug de ce monde.

Nos symptômes s’étalent au grand jour.

La pire pandémie qui soit se traduit en cohortes de misères et de colères.


Tandis qu’ici on se vilipende entre anti et pro.

Tandis qu’on nous interdit liberté de conscience.

La courbe des profits ne cesse de monter.

Tandis que planète se fâche à juste raison, la courbe des dividendes monte.

Tandis qu’ici tu viens avec ta petite voix émue, femme de toutes violences.

Tu viens retourner le couteau dans la plaie des dominations.

Mâles assurances qui devraient se taire par respect.

Un virus vient qui nous montre les failles, ce qui défaille et détruit.


Xavier Lainé


5 septembre 2021 (1)


samedi 4 septembre 2021

Plier mais ne pas rompre 3

 



Edward Munch - Le cri



Sous les plaies du quotidien, 

Sous les lustres artificiels de nos urbanités, 

Sous le vernis d’un monde pris en son propre vertige,

Tant de portes désormais qui se ferment.

Dont la mienne.


Mais elle ne fera que semblant.

Ce sera juste un souffle à reconquérir.

Mes mains s’ennuieraient trop à ne plus déceler vos traces de vies.


Vous me voyez ?

La nuit me laisse à ces vagues.

Elles s’écrasent sur le rivage de ma mémoire.

Parfois, je discerne un savoir illusoire, 

Puis m’écroule devant mon ignorance.


Je ne sais rien de ce monde.

Je ne sais rien de ses illusions, de ses dominations stériles.

Je sens.


Je sens ce vivant qui palpite, qui s’agite.

C’est peut-être ça, notre tort :

Nous sentons le vivant qui palpite, 

Nous posons cataplasmes sur cette palpitation.

Le moindre soupir devient suspect.

Aurions-nous encore le droit d’être vivant parmi les vivants ?


Vous me demandez de me plier à des règles qui corsètent, 

Le moindre frémissement d’espérance devient équivoque à vos yeux.

Vous avez peur de ces riens où vous nous rangez.

Vous avez peur de la vie improbable dans cette marge infime.


Xavier Lainé


4 septembre 2021


vendredi 3 septembre 2021

Plier mais ne pas rompre 2

 



Edward Munch - Le cri




Y aurait-il encore quelque chose à dire ?

Un homme vient qui ne dit rien.

Rien des misères endurées, rien des désespoirs qui coulent sur les joues.

Rien des yeux de chiens battus sous les masques de l’anonymat contraint.


Y aurait-il quelque chose à dire ?

Sinon, atterrés, observer ces gens qui vont comme si de rien n’était.

Ces gens qui plient, ne cessent de plier puis entreront demain.

Demain ils viendront me dire leur douleur.


Moi, je n’aurai pas dormi à l’idée de ne pouvoir répondre.

Au moins répondre présent à défaut de leur ouvrir les yeux.

« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? » disait le poète,

Le poète qui connut la prison pour avoir trop écrit.


Nos prisons sont infiniment plus subtiles.

Elles se déploient à l’intérieur de nous-mêmes.

Car nous avons trop longtemps consenti.

Ça ne nous touchait pas encore, alors nous n’avons rien dit.


C’était pourtant évident : plus nous avions techniques sophistiquées,

Plus gens comme monde allaient toujours plus mal.

Vint ce temps de virus-tue-l’amour, de virus-tue-la liberté.

Nous savions que ça viendrait : c’était une évidence d’échines rompues.


Nous avons continué comme si de rien n’était.

Comme fait l’homme venu parler pour ne rien dire.

Comme font les partisans de l’ordre au milieu du chaos.

Comme ont toujours fait les hommes par aveu de faiblesse.

Nous n’avons pas su voir les failles, les blessures ouvertes.

Nous n’avons pas su dire le malheur prévisible.


Xavier Lainé


3 septembre 2021


jeudi 2 septembre 2021

Plier mais ne pas rompre 1

 


Edward Munch - Le cri


Tu sais quoi ?

J’ai perdu le fil.

Perdu l’ardeur, le goût et la saveur.

Quelque chose s’est brisé, là, à l’instant.


Il ne fallait pas.

Il ne fallait pas me chercher.

Pour me mettre au ban de votre société.

Me demander moi-même de faire le tri.

Entre les uns et puis les autres.

Il ne fallait pas.


Je ne suis pas un classeur.

Je ne suis pas un trieur.

J’ai tenté de vivre, c’est tout.

En humain, si possible.

Même si je ne sais pas trop ce que c’est.

Que j’ai conscience d’avoir commis plein d’erreur.

De m’être bien perdu, parfois.

Souvent.


Je ne suis ni classeur, ni trieur.

Ma porte est ouverte.

Il vous suffit de la pousser pour que s’écrire mon monde.

Je refuse de plier, de courber sous le joug.

Je refuse de vous regarder vous noyer.

Je refuse de vous regarder mourir.

Sans que mes mains ne s’agitent.

Ne serait-ce que pour alléger vos peines.

Les miennes sont trop grandes aujourd’hui.

Je vais devoir décrocher.


Xavier Lainé


2 septembre 2021