mardi 3 août 2021

Lettre ouverte sur la paix à Monsieur le maire de Manosque (04) et aux conseillers municipaux (Suite 2)

 




Rappel des épisodes précédents :

Dans sa séance du 21 mai 2021, Monsieur le maire de Manosque donnait lecture d'une motion soumise au conseil municipal par le Mouvement de la paix demandant que ledit conseil suggère au Président de la République la ratification par la France du Traité d'interdiction des armes nucléaires, entré en application en janvier 2021.

Cette motion, tombée dans un froid glacial des conseillers de tous bords, ne fut défendue par personne et, comme de bien entendu, rejetée.

Plus impressionné par le froid accueil réservé à cette initiative qu'à son rejet (hélas prévisible), j'écrivais une lettre ouverte à Monsieur le maire que vous retrouverez ici : Lettre ouverte à Monsieur le maire et ses conseillers municipaux

Bien entendu, cette lettre est tombée dans le puits sans fond et sans écho des médias locaux, plus prompts à établir la chronique des chiens écrasés qu'à débattre de questions philosophiques.

Toutefois, fin juin, à ma grande surprise, je reçus dans ma boite aux lettres une réponse assez personnelle et "technique" de Camille Galtier, Maire de Manosque, et me promettais d'y répondre. (Lettre ouverte à Monsieur le Maire et ses conseillers municipaux (suite 1))

Le temps étant ce qu'il est, c'est à dire fort peu élastique quoique relatif et inexistant, de procrastination en remise au lendemain, j'ai fini tout de même par écrire la réponse ci-après (postée le 27 juillet avec promesse de la rendre publique, j'ai attendu qu'elle soit sur son bureau pour la publier ici).


Lettre ouverte à Monsieur le maire (et aux conseillers municipaux ?)

Xavier Lainé



À Monsieur Camille Galtier
Maire de Manosque

Hôtel de Ville

Place de l’Hôtel de ville

04100 Manosque


Référence : Votre courrier du 21 juin 2021 référencé CG/HF/gr/2021/91


Manosque le 27 juillet 2021


Monsieur,


Je vous prie de bien vouloir m’excuser d’avoir tant tardé à vous répondre. Faisant partie de « vos administrés » au service de beaucoup d’autres dont les souffrances endurées, surtout en cette période étrange, me laissent que fort peu de temps, les journées sont résolument trop courtes.


Soyons clair : votre lettre m’a mis dans un certain embarras. Je ne suis pas un expert en joutes politiques et c’est tout à fait volontairement que ma lettre ouverte du 6 juin dernier cherchait à débattre philosophiquement et non techniquement ou économiquement du sujet de la Paix et du désarmement nucléaire.
Embarras : ma lettre vous était adressée, ainsi qu’aux conseillers municipaux. Votre « souci démocratique » vous aura-t-il poussé à leur communiquer mon propos ? Qu’en ont-ils pensé ? Vous ont-ils suggéré votre réponse « technique » à des questions qui, contrairement à ce que vous affirmez, concernent résolument le « bien-être de vos administrés » ? Peut-être pourrez-vous éclairer ma lanterne ?


Si je vous suis reconnaissant d’avoir soumis « démocratiquement » la motion du Mouvement de la paix à votre conseil municipal (qui, démocratiquement toujours, et si nous poussons la réflexion au sens étymologique des mots, n’est pas « votre » mais « notre » conseil municipal), si je vous suis tout aussi reconnaissant d’avoir lu ma missive et d’y avoir donné réponse (ce qui n’a pas été sans me surprendre en me laissant entrevoir que mon propos philosophique n’aura pas été totalement vain), je persiste à penser que le rôle d’un élu, quelle que soit sa place dans les institutions de l’Etat, n’est pas seulement d’administrer mais d’impulser une réflexion démocratique, y compris sur des sujets qui ne relèvent pas juridiquement de sa compétence mais qui posent des problèmes suffisamment graves pour la survie de l’humanité.
Je vous observe : il semble bien que le climat soit parmi vos préoccupations, ce qui est, en soi, louable. S’il en est ainsi, ne croyez-vous pas que la paix mériterait la même attention ?
Je ne peux pas m’empêcher de penser que vous devez bien avoir une opinion sur ces sujets, à moins de réduire votre rôle politicien à la portion congrue d’une « charge électorale » dépourvue de tout concept, de toute pensée.


Que ma philosophie ne soit pas la vôtre relève, comme vous le dite, de bonne démocratie. Encore faut-il avouer que nous en avons une et de quelle nature.
Je vais être précis : ma philosophie considère que les institutions sont oeuvres humaines qui n’ont rien d’immuables et conteste qu’un seul homme puisse avoir pouvoir de vie et de mort sur le misérable humain que je tente d’être.
Contrairement à ce que vous affirmez, même dans une constitution aussi contestable démocratiquement que la Vème République, un certain nombre de garde-fous existent qui ne laissent pas tout pouvoir au Président de la République en matière de défense nationale. S’il s’agit bien d’un « domaine réservé », ses décisions doivent être soumises à un conseil des ministres ainsi qu’à des parlements.
En « bonne démocratie » telle que vous semblez la souhaiter, il convient en effet que le pouvoir solitaire d’un homme soit à tout le moins « tempéré » par quelques contre-pouvoirs afin d’éviter toute dérive autoritaire.
Le pouvoir démocratique ne saurait être réduit à l’exercice solitaire d’un homme, fut-il le meilleur et le mieux intentionné, et ce à quelque niveau de l’Etat que ce soit.
Vous n’êtes pas, sauf votre respect, seul détenteur d’un pouvoir municipal, vous n’en êtes que le dépositaire le temps d’un mandat sous le regard d’un conseil municipal pluraliste et qui a pour devoir de tempérer vos ardeurs si nécessaire.


C’est ainsi : je sais que cette conception des choses n’est certainement pas la vôtre. Votre courrier abonde plutôt dans le sens d’un conformisme étonnant compte-tenu de votre jeunesse. 

Le « si vis pacem para bellum » ou concept de « paix armée » est passablement écornée par les preuves historiques de son insuffisance philosophique. Même sur Wikipedia, qui n’est pas toujours une référence, Pierre Larousse est cité qui disait : « Cette maxime toute romaine est peu

philosophique... Il est paradoxal de dire que les gros bataillons assurent la paix. Les peuples sont de grands enfants : quand on a de si belles armes, il se trouve toujours des fous qui brûlent de les essayer ».

Cette conception des choses a été abondamment commentée, et son danger largement  abordé dans la littérature et les discours dans l’histoire, en particulier depuis l’invention de la bombe nucléaire et son usage au XXème siècle.
Etant le dépositaire pour le temps de votre mandat du « bien-être » des administrés, les citoyens sont en droit de vous demander selon quelle philosophie vous entendez y travailler. C’est une question fondamentale, bien plus fondamentale qu’un programme en forme de catalogue où sont énumérées les mesures concrètes que vous envisagez de prendre. Car il n’est d’action concrète qu’inscrite dans une pensée du monde.
La tentation serait grande de tomber dans le piège d’un économisme de bazar qui ne cesse de polluer les débats démocratiques depuis au moins quarante ans, du fait de la domination philosophique libérale dans tous les domaines de la société (étatique, médiatique, sociologique, et bien entendu économique). Cette hégémonie de la pensée porte en elle-même la ruine de tout esprit démocratique.


Je sais bien qu’en vous écrivant de la sorte, certains pourront juger ma prise de parole et l’affubler d’un « angélisme » que j’assumerai volontiers pour la bonne raison qu’aussi loin que nous puissions remonter dans l’histoire, ce ne sont jamais les catégories les plus vulnérables qui ont déclaré les guerres, mais bien les plus puissants, les premiers partant au front par obligation et parfois même se trouvant condamnés à mort lorsqu’ils osaient contester le bien fondé des conflits (rappelez-vous donc les « fusillés pour l’exemple » de 1914-1918).


Dans mon courrier je prenais la précaution de m’adresser aux femmes et aux hommes que vous êtes, non seulement aux élus dans leur fonction.
La question de l’abolition des armes nucléaires ne relèverait donc pas du « bien être » de vos concitoyens ?
Qui pourrait prétendre, comme vous semblez l’affirmer que ces armes nous « protègent » ? 

Regardez bien le monde comme il semble tourner, avec ses injustices économiques, sociales, climatiques : pensez-vous vraiment que, face à des populations affamées et n’ayant plus rien à perdre la seule réponse serait la « dissuasion nucléaire » ? 

Quid de ces armes si l’instabilité politique que certains pays enregistrent déjà venait à gagner nos pays qui se prétendent civilisés et que cet arsenal tombait entre des mains bien moins sympathiques que les dignes politiciens d’un système démocratique essoufflé ?


Vous me permettrez, pour conclure d’en revenir à Camus dans son « Discours sur la guillotine » qui écrivait : 

« Si la peur de la mort est une évidence, c’en est une autre que cette peur, si grande qu’elle soit, n’a jamais suffi à décourager les passions humaines.

[…]

Devant le crime, comment se définit notre civilisation ? La réponse est simple : depuis trente ans, les crimes d’Etat l’emportant de loin sur les crimes des individus. Je ne parle même pas des guerres, générales ou localisées, quoique le sang aussi soit un alcool, qui intoxique, à la longue, comme le plus chaleureux des vins. Il y a de moins en moins de condamnés de droit commun et de plus en plus de condamnés politiques. […] Ceux qui font couler le plus de sang sont les mêmes qui croient avoir le droit, la logique et l’histoire avec eux.

[…]

Les lois sanglantes, a-t-on dit, ensanglantent les mœurs. Mais il arrive un état d’ignominie, pour une société donnée où, malgré tous les désordres, les mœurs ne parviennent jamais à être aussi sanglantes que les lois. »


Ce sont ces questions qu’élus et citoyens nous avons le devoir de nous approprier et d’en débattre. À moins de considérer, comme votre philosophie semble vouloir l’admettre, qu’au nom des institutions et de la constitution, le débat démocratique est clos, ne concernant plus qu’un homme, seul, démiurge au nom du peuple.


Je vous renvoie en effet à votre citation du Général de Gaulle qui fut l’instigateur, à l’instant de son coup d’Etat contre l’OAS, en 1958, d’une constitution taillée à sa mesure : « Il n’y pas de politiques qui vaillent en dehors des réalités ».

Comme la notion même de réalité est parfaitement subjective et varie selon notre perception, vous admettrez peut-être que les questions posées dans mon courrier du 4 juin dernier, au regard du vôtre faisant « rappel technique sur les institutions et le rôle de chacun en leur sein », gardent toute leur validité et que le débat mérite d’être encore et toujours ouvert car il concerne nos vies et nos espérances.


Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter à la connaissance des conseillers municipaux la teneur de ma réponse à votre courrier.

Je garde l’espoir que cette correspondance puisse être le ferment d’un riche débat sur le sujet de la paix et du désarmement.

Car il est plus urgent que jamais de sensibiliser nos concitoyens à ces questions. Pour ce, je rendrai public mon courrier, comme le premier, bien évidemment.


En vous priant, d’agréer, Monsieur, l’expression de mes plus cordiales salutations.


Xavier Lainé



lundi 2 août 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 21

 



Le baiser - Théodore Géricault




C’est une splendide métaphore que cette histoire du naufrage de La Méduse.

Il va me falloir vous la conter, puisque notre mémoire se fait courte.

Elle en dit long sur ton époque, Théodore, mais aussi sur la mienne.


Voici donc La Méduse : un fringant navire construit dans les radoub de Nantes. 

Un navire d’ancien temps avec force voilure et donc avec grand besoin de marins d’expérience pour en gouverner la trajectoire.

Une fière frégate augurant des prémisses coloniaux.


Un bateau de la discorde où les marins se disputent à qui sera pour le roi, qui sera pour l’empire.

Une frégate comme toi, Théodore, navigant entre les eaux mornes du passé et celle d’un présent illusoire.

L’incompétence et l’étroitesse d’esprit feront le reste.

Le fiasco est patent.


On se dispute la trajectoire.

On fait fi de l’expérience.

On s’entête.

On se dispute.


Dans cette tourmente le banc de sable a raison de la coque.

Nous voici échoués, à mille mille de toute terre habitée.

Entre ciel et mer la vie est suspendue.

Les égoïsmes vont bon train.

Chacun accuse l’autre de sa propre incurie.

De chaloupes en radeau, on tente de se sauver.

On fuit.


Xavier Lainé


22 juillet 2021


dimanche 1 août 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 20

 



Le baiser - Théodore Géricault



D’oeuvre en oeuvre ne cessons de nous poser question.

C’est notre humanité qu’il nous faut interroger.

De combats en esclavage, de lutte en infinies misères, quelle est la boussole ?


Voici les récifs où vient se fracasser notre esquif.

Nous faisons confiance au capitaine.

Mais il a déjà quitté le navire, nous laissant livrés aux caprices de la mer.

Aux caprices de l’amer.

Toujours les vagues nous appellent.

Le fond se dérobe dont nous voudrions pouvoir toucher les rocs.

Histoire de pousser vers la surface nos cris d’espérance.


Quand il ne reste plus du navire que radeau si fragile que les rouleaux n’en feraient qu’une bouchée.

Quand nous voici sur ces quelques planches, réduits à nous-mêmes.

La folie n’est pas loin qui s’empare des rescapés.


Nous sommes sur la Méduse.

Notre radeau est si frêle que nous en devenons fous à lier.

Prêts à nous dévorer pour une journée d’espoir.


Nous avons vécu l’errance et la fuite éperdue devant toutes les violences.

Nous avons été cannibales réduits à nos pires instincts dans les heures sombres de l’histoire.

Mais nous ne comprenons pas ceux qui par milliers s’enfuient pour ne pas mourir.

Nous ne les comprenons pas alors que nous sommes les capitaines qui ont fuit le navire, laissant les marins à leur sort tragique.

Nous ne les comprenons pas et ne volons pas à leur secours.


Xavier Lainé


21 juillet 2021


samedi 31 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 19

 



Le baiser - Théodore Géricault




J’aurais aimé, Théodore, être peintre plutôt qu’écrivain.

Les mots ont infiniment plus de mal à évoquer la complexité du vivant.

Alors que couleurs, traits, tentatives et croquis en disent bien plus.

Les mots parfois sont interprétés avec restriction par esprits pas toujours aiguisés.

Les mots peuvent blesser, être interprétés à l’inverse de ce qu’ils sont.

Tes oeuvres, Théodore ont une immortalité.


Elles sont le reflet de nos sentiments.

Les yeux, les visages, des chevaux et des hommes, en disent long sur nos inquiétudes.

Y aurait-il seulement, dans cette histoire, un moment pour la quiétude, pour l’apaisement, le repos et l’amour ?

Nous voici fétus de paille, chahuté de mains de maîtres qui ne nous lâchent jamais, nous laissent toujours exsangue dans les chemins creux de leur gloire.


Comme toi, sans doute et comme beaucoup d’autres, j’en viens à céder la place.

Abandonner cet être au monde qui te pousse au devant de la scène quand tu ne peux être que derrière le voile, le miroir, regardant avec effarement la course échevelée de tes contemporains.

Une fois vécu l’expérience des leurres, pas d’autre solution que de s’en écarter à moins d’aimer être trompé.

La vie est considérée comme une lutte incessante entre les hommes.

Il faudrait jouer des coudes comme tu le montres dans tes recherches autour des luttes gréco-romaines.

Vivre ne serait que ça : une lutte permanente entre humains pour triompher de l’autre, ce rival.

Sans doute est-ce le symptôme de cet éloignement de l’état de nature qui nous caractérise.


Xavier Lainé


19-20-21 juillet 2021


vendredi 30 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 18

 



Le baiser - Théodore Géricault




Tu sais, Théodore, je t’écris d’un monde qui n’a pas encore basculé.

Pour toi la révolution était derrière, tu voyais déjà la réaction thermidorienne en son aboutissement logique : le directoire, le consulat et l’empire.

Nous, nous sommes les fruits, à quelques soubresauts près, de la réaction versaillaise qui n’avait rien à envier aux thermidoriens de ton époque.

Sinon que les fastes sont moins visibles car les riches bourgeois d’aujourd’hui se cachent pour compter leurs dividendes.

Ils ne parlent d’ailleurs que de leurs profits.

Ils en sont aveuglés comme l’empereur en ton temps fut aveuglé par la victoire de ses divisions armées.


Lorsque tu te mets à dresser le portrait des femmes et hommes du peuple, eux aussi ont ce regard hagard, un peu perdu.

Sans doute serions nous croqués de même désormais.

Nous allons, les uns et les autres, nous heurtant à la fatigue d’exister.

Tes oeuvres oscillent entre peuple à l’échine courbée et résurgence de l’esclavage, rétabli par l’empereur.

Un silence pesant s’attarde sur la toile.

Les sauveurs suprêmes se succèdent aux commandes, sans que quiconque n’en sente le moindre soulagement.


Tu n’as que très peu de temps devant toi.

Tu ne le sais pas, mais dans les peines et les désillusions, tu engranges les termes de ta fin.

Tu sens dans les regards de tes contemporains, quelque chose d’un naufrage.

Tu n’y es pas encore mais ça va venir.

Quelque chose est dans l’air qui déjà montre les récifs.

C’est discret une montée de colère !


Xavier Lainé


18 juillet 2021 (2)


jeudi 29 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 17

 



Le baiser - Théodore Géricault




Pardonne-moi, Théodore, de t’avoir un peu abandonné.

Tu connais ça, l’abandon, la solitude, l’errance.

Tu connais ça, la solitude lorsque l’amour se présente qui te place en travers des conventions bourgeoises.

Ça ne se vit pas, ça ne se fait pas, alors on te met à la porte, et l’enfant qui vient se retrouve en nourrice (aujourd’hui on dirait en foyer ou en famille d’accueil).

Tu lui rends visite, parfois, la mort dans l’âme.

Les visages dans tes oeuvres disent ça : la mort dans l’âme.


Devenus les jouets d’une histoire qui se joue malgré nous, nous avançons la mort dans l’âme.

La bonne bourgeoisie triomphante nous a pourtant appris la maîtrise.

Maîtrise est l’autre versant du mot domination.

En ton temps comme aujourd’hui, ils en ont plein la bouche de la maîtrise.

Prétentieux qui s’imaginent voguer au-dessus des lois, au dessus de la nature, au-dessus de la vie elle-même qu’ils aiment corsetée et voilée.

Regardez donc le miroir des misères dans les esquisses de Théodore.

Regardez donc, ce temps qui s’étire sous le joug des mêmes.

Nous sommes dans cette glu qui nous fige, nous empêche.

Nous rêvons d’une vie à l’image des bourgeois qui nous oppriment.

Nous attendons d’un sauveur suprême qu’il vienne nous libérer de nos chaines.

Nous ne voyons pas, dans le tableau de Théodore, les échines courbées, les têtes et les membres tranchés.


Théodore, peut-être suis-je à côté de la plaque, en t’inventant des intentions que tu n’avais pas. 

Je cherche juste à démêler l’écheveau d’une vie au tournant.

D’une vie inscrite dans une époque étonnamment semblable à la nôtre.


Xavier Lainé


18 juillet 2021 (1)


mercredi 28 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 16

 



Le baiser - Théodore Géricault



Je prends tout de ta vie, cher Théodore.

Tout mais dans le désordre.

Mes mots jouent à saute mouton par-dessus ta chronologie.

C’est une vie si courte que celle de l’artiste !


Je ne sais comment tu te retrouves à Rome.

Tu y viens contempler ce qui reste d’un monde éteint.

Tu y découvres rites et sacrifices qui t’évoquent d’autres rites, d’autres sacrifices dont ton temps est fécond.

Ainsi va l’art jailli du plus profond des hommes qu’il ne cesse d’interroger son époque.

Le plus étrange au fond, c’est que ce flambeau qui se transmet, d’un temps à un autre ne fasse pas vaciller les convictions des promoteurs d’une histoire par le haut, celle qui ne connaît destin que des élites.

Lorsque tu dessines les courses de taureau, les abattages des boeufs, le corps à corps des esclaves avec les bêtes sournoises et déchaînées, ça n’est pas sans rapport avec l’histoire récente, cette course après un monde qui ne fait que retomber, comme soufflet, une fois les imaginations calmées.

Calmées mais on sait avec quels moyens de conviction.

Ici on conduit à la torture, on pend, on coupe en morceau.

Les têtes tombent, ne cessent de tomber et le peuple est spectateur de cet affront à la vie.

Bien sur, les têtes ne roulent plus aujourd’hui dans la sciure.

Mais on éborgne, on mutile sans un accent de remord.

Ce qui traverse ton esprit Théodore, ne cesse d’envahir le mien lorsque le triste constat survient : les temps changent mais le fond de barbarie propre à l’humanité dominante, lui, demeure.

C’est notre tyrannie, notre cauchemar, tapis au fond de nous-mêmes.

Nous sommes acteurs et victimes, notre part de responsabilité est immense.


Xavier Lainé


16 juillet 2021