mardi 6 avril 2021

Rouge misère 8 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Encore faut-il trouver le chemin de penser.

Or, quand la faim ou l’angoisse du lendemain te tenaille.

Quand tes journées se passent à perdre ta vie pour ne plus rien gagner.

C’est le temps qui te manque et l’aisance d’esprit.

Tu navigues alors sur un océan de fatigue.

Même plus capable de colère.

Même plus.

Tenir les yeux ouvert, c’est déjà une épreuve.

Tu travailles.

Il ne te reste rien.

Même l’idée de révolution te fait défaut.

Alors tu suis bêtement la cohorte des révoltés.

Tu t’assois sur le parvis et tend une main fébrile.

Tu vois : il en fallait des famines pour qu’arrive un jour 89.

Il en fallait des humiliations millénaires pour que peuple se mette en route.

Puis se repose à l’ombre d’une révolution très vite dévoyée.

Très vite retombe le couvercle sur tes épaules fourbues.

Le trafic de ta force de travail et la spéculation sur ta nourriture reprennent.

Ce ne sont plus tout à fait les même riches qu’hier qui spéculent sur ton art.

Ceux-là savent te prendre, te faire miroiter la fin de ton esclavage.

Ce n’est qu’illusion.

Mais si peu qui viennent et comprennent.

Il faut bien manger, tenter encore d’offrir toit à ta progéniture.

Comme tout s’achète et se vend, tu dois t’acheter raison de vivre.

Parfois, tu imagines un ailleurs plus clément.

Alors, de Cracovie ou de la Creuse, tu saisis ton baluchon et tu viens à Paris, n’imaginant pas que les lumières puissent être sous boisseau.

Les bourgeois te vendent jusqu’à leur mode de vie.


Xavier Lainé


9 mars 2021


lundi 5 avril 2021

Rouge misère 7 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Parfois ma patience a des limites.

Parfois, à le devenir trop, il ne reste plus rien que silence.

Un silence devrait toujours nous rendre méfiants.

Tu ne sais jamais vraiment ce qui couve en dessous.

Ça monte des faubourgs.

C’est discret d’abord.

Ça se rumine sans rien dire.

On encaisse tous les coups.

On a un petit frémissement à chaque.

Mais on ne dit rien.

On ne desserre pas les dents.

Juste avant, on a faim, on a soif, on se culpabilise.

On ne s’en sort pas.

C’est une longue descente aux enfers.

On regarde passer les carrosses dorés.

On commence par se dire ne pas savoir y faire.

On ne sait pas.

On n’a jamais eu le bon mode d’emploi.

On trouve toujours plus miséreux que soi.

On pleure parfois, la nuit, surtout.

On pleure la nuit pour que personne ne nous voit.

On aimerait bien pouvoir se réjouir.

On ne peut pas.

Quelque chose se bloque au fond de la gorge.

Les mots parfois se perdent avant même d’être dits.

C’est ainsi pendant parfois des siècles.

On est toujours seul fasse à ce qu’on croit être un destin.

C’en est un en quelque sorte, on y croit.

Ils viennent avec leur goupillon nous faire gober la volonté divine.

On découvre qu’il n’est d’injustice que voulue par les hommes.


Xavier Lainé


8 mars 2021


Planète Paix mars 2021






Parfois les mots prononcés, même sous la pluie, et dans une apparente indifférence se fraient un chemin.

Merci à la revue Planète Paix de se faire relais de la parole envolée et de lui donner place entre ses pages.





dimanche 4 avril 2021

Rouge misère 6 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Il me faut emboiter le pas, défaire les pavés, danser la carmagnole, sous les murs de la Bastille.

Il me faut aimer, marcher le nez en l’air sur des quais et des places ou s’épanche la liesse et le goût de la liberté.

Je suis de cette engeance qui ne sait vivre sous couvercle, enfermé et soumis.

Alors j’étais là, j’étais de tous les rêves au moment de choisir.

Encore bien maladroit, comme tant d’autres, je ne savais pas très bien ce qu’il fallait faire.

Pour ne pas me faire, nous faire confisquer cet élan.

C’est un peu notre travers : toujours cette naïveté.

De croire que comme moi, comme toi, comme nous, la soif de liberté et d’amour serait le fil rouge d’un monde en permanente construction.

Car toujours les fondations sont branlantes, et l’état un chantier sans fin.

À défaut c’est une dictature qui nous prive de notre esprit, de notre ingéniosité, de notre créativité.

Bien sûr, l’espoir semé fleurit un instant sur les bancs de 93.

Un vrai pouvoir sans absolu, un pouvoir par et pour nous, le peuple.

Et ça ne pouvait pas durer, car nous ne savions pas.

Enivrés de cette provisoire victoire, nous ne savions pas voir qu’une classe allait en chasser une autre.

Notre marche fut si longue pour atteindre cet instant éphémère.

Comment imaginer que ça finirait dans le sang et la guerre.

Nous ne voulions que danser sur les places libérées du joug féodal.

Nous ignorions qu’un esclavage plus sournois remplacerait notre servage.

Qu’il serait inventé pour durer bien plus longtemps que nos rêves.

Nos utopies ne s’arrêteraient pas à ce retour de bâton.

Nous allions nous relever, mais il faudra du temps, beaucoup de temps.

Si nous sommes naïfs, nous sommes aussi très patients, vous avez remarqué ?


Xavier Lainé


6 mars 2021


samedi 3 avril 2021

Rouge misère 5 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Car, voyez-vous, ce n’est pas parce que nous sommes du peuple que nous sommes ignares.

Il y a une curiosité intrinsèque à notre condition de soumission.

Soumis, certes, mais non dépourvus de sens de l’analyse.

La faim peut-être moteur de nos révoltes, de nos débordements généreux.

Généreux, oui, toujours. 

Car au fond la quête qui est notre depuis si longtemps est celle de cette valeur indéfinissable : la liberté.

Liberté de vivre comme bon nous semble.

Liberté de côtoyer qui nous voulons.

Liberté, liberté, liberté que les puisants qu’ils soient féodaux, aristocrates, libéraux anciens ou néo ne savent que limiter pour mieux asseoir leur pouvoir.

Ils frémissent depuis toujours lorsque, remontant les chemins creux de la soumission vers leurs palais, nos pas soudains grondent au ciel de leurs mauvaises consciences.

Mes nuits suivent leurs pas, de jacqueries en tentatives vaines de révolutions.

Le grand mot : révolution, celui qui porte en lui-même à la fois le changement d’ère et le retour presque inéluctable à notre point de départ.

Pas tout à fait, tout de même, c’est un mot en spirale.

Ce qui en sous-tend la trajectoire, c’est notre évolution vers quelque chose dont nos rêves entrevoient le sublime.

Sublime serait notre monde idéal, une fois jetées nos chaînes aux orties de l’histoire.

L’histoire, oui,  sans grand H.

Celle que nous construisons, entre deux révoltes, dans nos ruses visant à notre survie sous les jougs imposés, inventés de mains de maîtres.

Ainsi l’un partit de la Creuse pour s’enrôler dans l’armée de la nation et l’autre de Cracovie fuyant la répression. 

Mais il me faut d’abord revenir en ces temps d’ébullition révolutionnaire.


Xavier Lainé


5 mars 2021


vendredi 2 avril 2021

Rouge misère 4 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Je vous ai donc suivi, de siècles en siècles.

Je vous ai vu vous heurter aux remparts, aux ponts soudain levés, aux donjons et aux chevaliers protecteurs des puissants.

Je vous ai vu hanter les chemins lorsque vous ne finissiez pas au gibet.

Mi-bandits de grands chemins, mi-errants magnifiques toujours en quête.

En quête de travail, bien sur, mais surtout en quête d’un savoir qui ne se trouvait dans aucune bibliothèque détenue par les moines et les curés.

Vous étiez à l’origine de toutes les découvertes, courant le monde connu et rêvant au bord des chemins creux.

Je vous ai vu quitter vos terres pour vous faire enrôler sur des navires branlants, partant coloniser des rivages lointains.

Prolétaires d’avant le prolétariat, mercenaires au service du pouvoir plutôt que de crever de faim.

Car vous n’aviez pas le choix.

Les terres spoliées, les ressources privatisées par une aristocratie sans pitié.

Vous n’aviez pas le choix.

C’était ça ou crever.

Alors c’était l’armée ou l’usine naissante.

Parfois l’usine qui prenait la place de vos maigres fermettes laborieusement construites de générations en générations.

La faim récurrente était le moteur de vos révoltes.

Toujours elle, manipulée de mains de maître par un pouvoir monarchique ignorant de vos vies.

Un jour, la nouvelle s’en est répandue : « Qu’ils mangent de la brioche ! »

Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.

La lave de la colère gonflait dans les faubourgs.

Il en fallait si peu pour que la marée des révoltes se coagule sur les places.

Misère n’était déjà plus tout à fait synonyme d’ignorance.

Les philosophes et le livre avaient quitté leurs tours d’ivoire. 


Xavier Lainé


4 mars 2021


jeudi 1 avril 2021

Rouge misère 3 (Nouveaux états chroniques de poésie - Volume 12 - Tome 3)

 




Ils n’ont pas d’états d’âme à faire tirer dans la foule.

Ils savent le poids de la misère et comment acheter le silence et la « paix sociale ».

Ils ont mis des siècles à calculer leurs bénéfices.

Des siècles à considérer que les chaines aux pieds coutent plus cher.

Plus cher qu’un salaire de misère et la culpabilisation qui va avec.

Alors bien sur je regarde le ciel.

Je vais sur des sentiers solitaires, humer la terre dans les brumes matinales.

Je regarde le ciel et je regarde les hommes.

Juste avant d’être happé par la foule, juste avant de sentir la colère qui monte comme la lave au coeur du Vésuve.

Voici ce qui m’intrigue : jamais un mouvement de colère n’a cherché maîtres.

C’est, il semble toujours une éruption collective.

« Fin du moi, début du nous » clamaient il n’y a pas si longtemps les réfractaires des rond-points.

Ils ne se savaient pas héritiers de toutes les grandes jacqueries.

Ils s’en foutent, de l’histoire.

On s’en fout, quand on a faim, que la vie n’offre rien d’autre que lutte incessante pour demeurer la tête hors de l’eau.

On s’en fout des discours, des belles paroles, des jolies poésies.

On a faim, c’est tout.

Combien de millions d’hommes, de femmes, d’enfants ont eu faim ?

Combien et depuis combien de temps ?

Toujours on leur dit de se calmer, que l’avenir sera radieux mais toujours ils retombent dans la boue d’un chemin qui n’est pas le leur.

Vous pouvez toujours interpréter mes mots comme un mal être.

Vous ne pouvez que vous tromper : écrire c’est tendre un miroir au siècle qui avance.


Xavier Lainé


3 mars 2021