dimanche 12 avril 2020

Jour 24 : utopies des confins


Il faut parfois tendre l'oreille pour entendre le son des confins...
Il s’exprime le soir, de balcons en balcons.
Qu’importe sa justification ou pas, c’est un moment de pure solidarité et les gens sont heureux de se retrouver, sans enfreindre les sacro-saintes consignes.
Quelque chose se passe.
On se prend à rêver que ça dure.
On se prend à rêver
L’imaginaire s’emballe.
Il fomente plans sur la comète pour un après tellement plus humain que tout ce qui fut vécu.
On retrouverai sens de notre planète comme matrice de nos jours heureux.
Nous retrouverions respect pour tout ce qui touche à notre devoir d’humanité en délaissant les critères financiers et commerciaux imposés.
Ce serait vie libérée capable d’imaginer ses utopies.
« La puissance des imaginaires est d’utopie en chaque jour, elle est réaliste quand elle préfigure ce qui permettra pendant longtemps d’accompagner les actions qui ne tremblent pas. Les actions qui ne tremblent pas resteraient stériles si la pensée de la totalité monde, qui est tremblement, ne les supportait. C’est là où la philosophie exerce, et aussi la pensée du poème. » (Edouard Glissant, Philosophie de la relation)
Redevenant capable d’utopies, nous nous ferions bâtisseur d’un monde à notre dimension, celle palpable d’un voisinage, d’une mise en archipel de nos confins, sans revendiquer de prendre les places au sommet d’un édifice dont nous aurons mesuré la criminelle nocivité.

« Au prolétaire le plus méprisé la raison est offerte. Il est moins seul que celui qui le méprise, dont la place deviendra de plus en plus exigüe et qui sera inéluctablement de plus en plus solitaire, de plus en plus impuissant. Leur injure ne peut pas nous atteindre, pas plus qu’ils ne peuvent saisir le cauchemar que nous sommes dans leur tête : sans cesse nié, on est encore là. » (Robert Antelme, L’espèce humaine)
Nous sommes toujours là, en jaune, en rouge et vêtus de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, nous sommes, nous existons, et de nous avoir provoqué à contenir nos paroles aux confins de leur monde, l’explosion n’en sera que plus urgente.

Nous sommes là, bien souvent perdus dans les confins où nous pouvons être rien, mais ensemble.
En croyant nous isoler ils nous aurons fait prendre la mesure des liens qui nous unissent, par delà les limites imposées par leur manque de confiance.

Nous savons pour l’avoir expérimenté depuis toujours : c’est lorsque tous ensemble nous nous mettons à réfléchir aux conditions de nos existence que les solutions pérennes voient le jour.
Il en fut ainsi de tout ce que les pouvoirs successifs depuis trente ans ont laborieusement défait.
Tout ce que des générations ont arraché par leur imaginaire et par leur lutte a été lentement détricoté.
Le si joli petit virus aura-t-il réussi ce que des années de vains discours  n’ont pas su faire : nous ouvrir les yeux sur les dépossessions dont nous sommes les tristes victimes ?
Regardez comme cette tristesse se transforme en bonheur dès lors que n’importe où nous nous serrons les coudes !
Considérant, avec Hannah Arendt, qu’« un Etat où il n’y a pas de communications entre les citoyens et où chaque homme ne pense que ses propres pensées est par définition une tyrannie », notre devoir est de secouer ce joug imposé. 
Et libérer nos imaginaires des corsets maléfiques imposés par des années de peurs . Car : « L’imaginaire pressent, devine, trouve, il ne prévoit rien en terme de rapport, il n’accompagne ni l’avoir ni le savoir. Il ne conclut à rien. Il suppose en archipel. Imagination et imaginaire sont tour à tour d’individu, de collectivité, ou de totalité monde. » (Edouard Glissant, op. Cit.)

C’est en libérant notre imagination personnelle que, collectivement, nous saurons avancer vers le nouveau monde indispensable.


Xavier Lainé

8 avril 2020

samedi 11 avril 2020

Jour 23 : en l’espèce des confins


Non je n’écris pas sur mon confinement, j’écris avec la rage au ventre de voir un Etat empêtré dans les non sens et l’improvisation la plus médiocre.
Je n’écris pas de poésie, ici.

Ma poésie n’a plus lieu d’être lorsque des gens honnêtes sont ainsi méprisés et contraints.
Qu’on puisse abuser ainsi de la naïveté du grand nombre est une abomination.
Il faudra bien, une fois nos yeux ouverts, savoir demander des comptes.

Mais trêve de vengeances, à quoi pourrions-nous rêver ?

« Les copains avaient pensé que l’idée de la mort d’un homme pouvait encore l’ébranler. Mais tout se passait comme si rien de ce qui pouvait arriver d’imaginable à un homme n’était plus susceptible de provoquer en lui ni pitié ni admiration, ni dégoût ni indignation : comme si la forme humaine n’était plus susceptible de l’émouvoir. »
Ainsi écrivait Robert Antelme : étrange non ? Bien sûr il ne parlait pas du pouvoir d’aujourd’hui. Pouvait-il seulement supposer que nous tomberions aussi bas qu’un gouvernement qui semble ne plus avoir aucune sensibilité pour ce que peuple endure ?

Plus loin, il exprime, bien sûr sans rapport aucun avec notre confortable (quoi que) confinement, ce que la privation de liberté peut inspirer. Le moindre geste commis en toute liberté est une conquête.
Ils ont rêvé de nous enfermer pour ne plus nous entendre, mais ils ne se doutaient pas que « sortir les mains des poches, faire un pas, c’est faire quelque chose en attendant, c’est attendre. Ce n’est pas encore le froid ni la fatigue qui nous ankylosent, ni le passé, c’est le temps. »
En nous donnant le temps, ils nous offrent la liberté de laisser errer nos pensées, de nous découvrir bien plus solidaires que nous le croyions.
C’est certes une étrange liberté que celle ouverte lorsque l’espace se restreint à quelques mètres autour de soi, de son domicile.
En temps de désinformation massive, la tension est grande d’enfreindre les consignes, de prendre les sentiers de traverse qui nous donneraient le loisir d’errer où bon nous semble.
Ils ont si peu confiance en eux, qu’ils transfèrent sur nos épaules leurs doutes. Alors, même sortir seul dans la colline, aller affronter l’espace des monts et merveilles du printemps nous est interdit.
Il y a consignes et consignes. Les leurs sont la traduction littérale de leur peu de considération pour eux-mêmes.
Ils ne sont que les agents de qui les a engagés pour boursouffler une minorité de porte-feuilles.

Il faut profiter de ce temps pour lire et relire Robert Antelme.
Au moment où nos déplacements se limitent à remplir nos frigos, à une heure de promenade d’oxygénation comme des prisonniers dans la cour, ils ont oublié que « quand on est libre on ne se contente pas de manger, on se déplace aussi. »
C’est la plus élémentaires des conditions de notre liberté.
Qu’un Etat, pour cacher ses propres carences nous contraignent ainsi corps et âmes, voilà qui est injure à la plus élémentaires de nos conditions.

« Une société qui fait de tout argent se trouve désemparée devant des valeurs et des conduites non monnayables. »
C’est Régis Debray qui ici s’exprime, dans « Le moment fraternité ».
Il rejoint en cela Robert Antelme au panthéon des réflexions à lire et relire en l’heure d’être prisonnier de nos confins.
Cette société a des décideurs qui sont formatés, coulés dans le bronze de dogmes dont la finance est la colonne vertébrale.
Ils sont les gardiens d’un temple dont l’immense majorité est exclue.
Ils nous regardent du haut de leurs palais, l’oeil méprisant de nous entendre encore taper sur nos vieilles casseroles à l’heure de leur crépuscule.


Xavier Lainé

7 avril 2020

jeudi 9 avril 2020

Jour 22 : questions marginales



Comment dire la colère qui ne peut éclater, puisque nous sommes enfermés  ?
Comment dire la lassitude, de ces informations qui ne tournent qu’autour de ce si joli petit virus, délaissant toutes autres nouvelles ?

Il n’y a plus de mots.
Tandis que Total, Peugeot et consort distribuent leurs dividendes massifs.
Tandis qu’en sinistères on envisage cagnottes pour subvenir aux besoins d’hôpitaux à l’agonie.
Tandis que soins de ville suspendus peuvent déjà annoncer catastrophe humaine à la sortie.
Que savons-nous vraiment ?

Nous savons le mensonge d’Etat comme ultime moyen de gouvernance.
Nous savons qu’ailleurs, à problème égal, solutions autres, avec succès supérieur.
Nous en savons beaucoup plus que ce qui est dit.

Mais il ne disent rien.
Ils psalmodient avec mines compassées, la longue cohorte des morts.
De quels morts parlent-ils ?
Que cachent ces visages composés et cette agitation verbale sans aucune traduction dans les faits ?

Voici Jupiter heureusement parvenu en sa villégiature royale.
Ceux qui avaient l’envie d’en faire de même eurent droit à leur amende majorée.
Il y a les riens et il y a lui, le monarque tout puissant, d’autant plus que nous nous sommes laissés berner.
Nous découvrirons demain le lot de supercheries derrière l’angoissante mise en scène.

Rien ne tient debout.
Le mensonge en règle de gouvernement nous mène à notre ruine.
Il aurait fallu descendre le prétentieux de son trône beaucoup plus tôt.
Voire même aurait-il fallu ne pas lui permettre d’y accéder.
Rien de pire qu’un jeune coq inculte pour mener République à son apocalypse.
Il semble que, pour lui et sa horde, ce si joli petit virus soit une formidable aubaine.

Sans minimiser le danger potentiel, du moins pour les gens fragiles, on peut se poser des questions.
Sans verser dans les sombres théories de complot, on peut s’interroger.

Des décisions sont prises, mais sans qu’informations soient données qui permettent d’en comprendre le bien-fondé.
Pour être acceptable, il faudrait, nous dit Cynthia Fleury, « tabler sur la transparence de l’information publique. En démocratie, ce principe est non seulement un droit mais aussi une valeur. Nos peurs se renforcent quand l’information manque. Inversement, la maturité des comportements individuels procède du savoir. L’ignorance ne préserve pas de l’hystérie. »
Elle est membre du Conseil consultatif national d’éthique. Comment expliquer que ses propos soient visiblement si peu entendus ?

Il semble qu’un peuple désormais soit abandonné.
Qu’un grand nombre se trouve sans ressources.
Que les réponses apportées ne soient que poudre aux yeux et surtout sans application immédiate qui sache palier aux angoisses du lendemain.
A ne jamais répondre, le sentiment  d’isolement ne peut que mener à des troubles majeurs.
Pas étonnant que commencent à surgir quelques éléments de violence.


Xavier Lainé

6 avril 2020

mercredi 8 avril 2020

Jour 21 : le son des confins



J’ai des mots de révolte et d’autres de dégout.
Voilà qu’ils se mêlent et me transporte bien au delà de mes confins.
Je sors, sans masque et par l’esprit.
Je m’envole et butine, de confins en confins.
Avec dans l’idée de cette trame poétique qui nous feraient nous engager dans une autre forme de vie.
Je lis ici : « et si nous ne retournions jamais travailler », et je me souviens d’avoir écrit.
Je me souviens d’avoir écrit, mais j’ai beau fouillé je ne retrouve pas.
Ce n’est pas perdu, c’est là, quelque part.
Je me souviens avoir lu chez Jacques Soustelle, dans « Les quatre soleils » comment l’empire Maya s’est éteint, lorsque le peuple a fini par se détourner de ses « élites » pour retourner en sa jungle originelle et d’avoir écrit à ce sujet, trouvant de bien troublante similitudes (c’était vers la fin des années 90).
Serait temps de créer nos archipels de solidarité, nos voies de passage vers les souterrains de nos libertés ensoleillées. Serait temps.
Serait temps que, rêveurs, nous prenions toute notre place. Serait temps.
Place, place à la beauté, au respect, à l’échange cordial.
Place, place à l’amour qui nous a tant manqué.
Vingt heure : je remontais dans l’allée entre deux immeubles.
Deux se mettent à leur fenêtre en tapant sur des casseroles. Puis un deuxième balcon s’anime de mains qui applaudissent. Puis plus loin encore, deux couvercles comme cymbales.

Ne sais trop, mais j’avais les larmes aux yeux : savaient-ils tous la difficulté de vous soigner encore quand les esprits ne veulent plus voir que l’emprise d’un virus, d’un si joli petit virus ?


Xavier Lainé

5 avril 2020

lundi 6 avril 2020

Jour 20 : poétique des confins



Quand tout sera fini que pourrons-nous dire pour nous justifier encore et encore ?
Irresponsable !
Voilà ce que j’entends !
Irresponsable !

Parce que je ne cherche pas à sauver ma peau.
Parce que derrière le pathologique je ne sais pas renoncer à l’humain.

Salut joli petit virus !
Comme tu sais bien nous ôter nos masques de bonnes consciences !
En ton nom demain qu’allons-nous découvrir de si obscène dont, comme autrefois, nous chercherons à effacer les traces ?
Nous glisserons sous le tapis les preuves.

Nous trouverons bien une excuse !
Nous dirons comme nous l’avons déjà dit « je ne savais pas » !
Puis nous irons manifester en criant « plus jamais ça » !

Mais ça revient comme un boomerang.
Ça ne met même pas un siècle à revenir.
Sinon que pour être sûr de ne pas avoir à gérer nos révoltes on nous confine.

Salut joli petit virus !
Comme tu sais bien faire tomber les masques !

Quoi ?
Irresponsable oui !
Irresponsable d’aller porter secours sans compter, sans crainte !
Irresponsable d’être humain et d’ouvrir ma porte : « salut joli petit virus » !
Irresponsable de me considérer responsable de ce qui viendra après.

On sait ce qu’on fait quand on remet à demain ce qui ne semble pas indispensable aujourd’hui ?
Tu sais ?
Je sais ?
Tu as bien de la chance.
Mais c’est vrai, l’important, ce n’est pas ce que tu diffères, c’est d’obtenir la prime ou le crédit « garanti par l’Etat », une fois ta décision prise de te protéger toi et ta petite maisonnée et d’avoir différé ce qui ne semblait pas urgent aujourd’hui.

Merci, joli petit virus !
Tu nous tends le miroir où se sont perdues nos âmes !

Quarante année qu’ils nous disent que l’essentiel, c’est de sauver notre peau sans un regard pour ceux qui tombent.
Quarante années qu’ils nous conduisent par écrans interposés où ils veulent que nous allions.
Quarante années qu’ils nous conduisent à différer nos révoltes.

Il y a toujours plus urgent !
Il y a toujours plus miséreux, plus paumé plus exclu, plus victime !
Alors quarante années qu’ils organisent guerres et crimes un peu partout !

Si vous nous dites dictature, allez donc voir où elle existe !
Nous savons faire !
Nous avons l’expérience !
Hein ! Victor Jara ! Allende ! Pablo Neruda ! Et tant d’autres !
Nous avons l’expérience !
Mais des fois que nous tirions leçon de cette expérience : aux confins !

Merci joli petit virus !
Tu nous montres jusqu’où l’humain peut aller dans l’abject quand il oublie qu’il est capable de la plus grande beauté !

Quarante années qu’insidieusement on nous apprend la laideur la vulgarité !
Quarante années, avec tous les bords qui se partagent le pouvoir de nous confiner, tous les bords qui sont finalement du même bord !

Alors tu sais quoi ?

Je veux bien être irresponsable de ne pas me soucier que de ma pomme, de la prime ou du crédit.
Je veux pouvoir travailler, au risque de passer pour irresponsable, à alléger la peine des gens.
Je m’entends affirmer « le pathologique, c’est l’autre versant du normal » ou encore « comment aller bien dans un monde qui va si mal ».

Je m’entends dire, m’entendez-vous ?

Merci joli petit virus d’éclairer ma lanterne sur ce que nous sommes devenus même pas un siècle après.

Collaborant à notre perte en sauvant notre misérable peau.
Nous voici vendant au « marché » notre éthique et notre grandeur.

L’important ce ne sont pas les gens qui ne peuvent plus se soigner pour leurs maux ordinaires, non.
L’important, c’est toi, joli petit virus qui nous tend le miroir de nos déchéances.

Qu’un préfet de police vende la mèche soulève un hoquet de stupéfaction.
Ça passera comme sont passées tant de couleuvres avalées à grand renforts médiatiques depuis quarante années.

Regarde à côté comme ils sont miséreux ! 
De quoi te plains-tu quand on s’organise pour qu’il y ait toujours pire là juste à côté ?

Pendant que tu avales le fiel de ta petite individualité à protéger, tu ne vois pas qu’à tout accepter ici, le crime se poursuit ailleurs.
Les assassins ne sont pas ailleurs : ils sont ici !

Ils sont en moi, en toi, dès l’instant où je ferme ma porte au nez des nécessiteux d’ici.
Ils sont en moi en toi, dès que j’accepte de vivre confinés pour protéger ma petite peau, ma petite famille, mon petit amour penché sur lui-même jusqu’à se noyer au miroir tendu.

J’observe mon visage vieilli au miroir du temps.
La flamme brûle toujours tandis que l’humanité vacille.

Merci, joli petit virus !

Tandis qu’ici on ne se soucie que des pertes financières à combler, moyen comme un autre d’acheter notre silence, j’observe mon visage vieilli au miroir du temps.
Une flamme me brûle en ces confins que je ne quitte guère.

J’y invente une poétique qui ne soit pas que mots posés sur la page, mais vague d’indignation et de révolte.
Mots jetés comme pavés à l’heure de cette conclusion de quarante années de réclusion autour en nous-mêmes. 

Nous ne sommes rien si nous restons confinés en nos minables individualités.
Nous ne faisons, à ne défendre que nos primes, nos prêts, nos vies perdues à vouloir la « gagner », qu’enfoncer le couteau de notre déchéance dans la plaie de vivre en système corrompu.

Restez chez vous, chers confrères, protégez vous bien : j’assume votre accusation d’être irresponsable.
J’affirme qu’en ne fixant votre regard que sur votre chiffre d’affaire, c’est l’Homme que vous tuez en vous.
Moi, j’ai mieux à faire !
J’ai une irresponsabilité à assumer !
J’ai des mots qui roulent comme torrent en ma gorge serrée au bout de mes nuits sans sommeil.
J’ai une aube pâle à ma fenêtre qui rêve d’un réveil plus serein.

Il ne saurait être ainsi tant qu’à défaut on organise le tri entre les bons et les mauvais patients, ceux qui ont le droit de vivre et ceux qui peuvent disparaître.
J’ai des mots de révolte qui me montent à la gorge qui m’empêchent de dormir, non du fait de ma déroute financière, mais de penser que, confinés, nous ne pourrons descendre dans les rues marcher vers les lieux de pouvoirs où dorment en toute sérénité les criminels de ce temps.
Je largue les amarres d’une poétique des confins, d’une diaspora de confins, d’une théorie de révoltes qui marcheraient d’un pas disparate jusqu’à faire tomber les murs, les barrières, les clôtures électriques, les infimes propriétés achetées à grands crédits, à la condition de nos silences indifférents.
Je rêve, amis, je rêve que nous soyons encore amis demain, parce que nous aurons ouvert les yeux sur le revers du miroir que ce si joli petit virus nous tend.

Cette guerre se prolongera au-delà des armistices platoniques. L’implantation des concepts politiques se poursuivra contradictoirement, dans les convulsions et sous le couvert d’une hypocrisie sûre de ses droits. Ne souriez pas. Ecartez le scepticisme et la résignation, et préparez votre âme mortelle en vue d’affronter intra-muros des démons glacés analogues aux génies microbiens. René Char, Feuillets d’Hypnos


Xavier Lainé

4 avril 2020

samedi 4 avril 2020

Jour 17 : une théorie de confins



Car en nos confins nous voici comme diasporas.
J’écrivais une théorie des confins ou en recherchait une.
C’est en théories de confins que nous allons.
Ici et là se manifestent les gestes de solidarité qui honorent notre espèce.
Gestes dont lentement mais sûrement on aurait voulu nous sevrer.
Ils ont pourtant jaillis, de jaune vêtus, aux rond-points situés aux confins de nos villes, puis en longues manifestations toutes réprimées dans le sang et les larmes.
Lentement de confins en confins cette diaspora des invisible, tant persuadée depuis plus de trente ans qu’elle était responsable de son malheur, a convergé vers les centres névralgiques où elle était fort peu attendue et appréciée.
Au point de faire trembler sur leurs bases les certitudes les mieux établies d’un libéralisme triomphant.
Qu’un virus vienne à point nommé favoriser la revanche des gouvernants, on aurait pu craindre rompue la solidarité des diasporas.
Or sont restés dehors les confins des confins, ceux qui ont déjà tout perdu au triste jeu de gagner sa vie en perdant son âme.
Regardez-les : ceux qui meurent dans la discrétion absolue, tandis que nous avons encore les moyens (mais jusqu’à quand ?) de payer un toit au-dessus de nos têtes.
Il n’y a plus personne ou presque pour recueillir les derniers soupirs des sans domicile fixe, des migrants.
Ils profitent même, les traîtres, de nous savoir rejetés dans les confins où leur bassesse nous range, pour en expulser sans autre forme de procès.
Ils montrent leur vrai visage : ici en faire le moins possible qui pourrait écorner leurs dividendes, plus loin rejeter les « riens » comme ils nous nomment, au risque de voir leurs fantômes hanter leurs consciences, s’ils en ont encore une.
Et nous, enfermés et soumis peinons à trouver les modes de contestation.
Nous voici donc en une diaspora de confins quasi clandestins, isolés devant nos pensées solitaires.
Qui se fait du souci pour ceux qui ont peur, qui demain, le confinement se poursuivant, verront leur immunité baisser sous le joug de leurs craintes ?
Qui se soucie des contraints à ne pas respecter les règles faute d’un toit, d’un abri, d’une main salvatrice ?
Qui se soucie de ceux laissés sans soin et qui demain seront contraints à l’urgence d’avoir trop attendu ?
Y aura-t-il quelqu’un encore pour tendre la main, lorsque les portes de nos prisons dorées s’ouvriront ?
Retournerons-nous à nos indifférences ?
Ou au contraire aurons-nous découvert combien plus que tout aspect économique, nos relations, nos mains tendues font plus pour la santé du monde que toutes les opérations financières réunies ?

Nous voici en diaspora de confins.
L’heure est venue de réfléchir à ce que nous sommes, et à nos actes.
On peut toujours s’insulter, se maudire, lorsque l’heure est venue des comptes à rendre, nous n’avons pas à être fiers.
« Une crise ne devient catastrophique », écrit Hanna Arendt, « que si nous y répondons par des idées toutes faites, c’est-à-dire par des préjugés. Non seulement une telle attitude rend la crise plus aigüe mais encore elle nous fait passer à côté de cette expérience de la réalité et de cette occasion de réfléchir qu’elle fournit. »

Depuis nos confins, avec la seule communication de nos pensées, indépendamment des « réseaux » de surveillance établis par ceux qui nous confinent, l’heure est à penser, avant de nous mettre à l’oeuvre.
Ce serait notre nouvelle manière de joindre nos théories de confins en infinis archipels riches de nos inventions, de nos trouvailles, de nos diversités.
« Vivre le monde : éprouver d’abord ton lieu, ses fragilités, ses énergies, ses intuitions, son pouvoir de changer, de demeurer. Ses politiques. Vivre le lieu : dire le monde, aussi bien. »,  proclame Edouard Glissant. 


Xavier Lainé

1er avril 2020

vendredi 3 avril 2020

Jour 15 : Pensées confinées



Penser ? La belle affaire.

Penser, voilà la difficulté.
Tant d’interférences viennent pour en corrompre le cours.

Nos pensées sont sans cesse morcelées, lardées d’informations et il manque toujours pièces au puzzle.
Comme on nous isole, on nous coupe la pensée, avec espoir peut-être de nous voir y renoncer.
C’est sans savoir qu’en cette prison où l’on nous tient confinés, privés de nos libertés les plus élémentaires sous peine d’exorbitantes amendes, l’esprit a le temps de voguer d’archipels en îlots, d’aborder aux côtes improbables de pensées formant un monde, transcendant les murailles, pensées en archipel elles-mêmes !

« Il reste un peu de nuit dans un angle à croupir.
Étincelle an coups durs dans notre ciel timide
(Les arbres  du silence accrochent des soupirs)
Une rose de gloire au sommet de ce vide.

Perfide est le sommeil où la prison m’emporte
Et plus obscurément dans mes couloirs secrets
Éclairant les marins qui font de belles mortes
Ce gars hautain qui passe au fond de ses forêts. »

C’est de Jean Genet, dans Le condamné à mort…
Confinés dans nos prisons dorées, nous devrions mieux comprendre la soif de liberté des emprisonnés dans les bastilles d’un système qui punit d’avantage les petits malfrats que les grands voleurs.
Lorsqu’une pègre en condamne une autre, ce sont ceux des confins qui trinquent. 
Les caïds d’un bord ou de l’autre doivent repousser dans les marges, les petits couteaux.

Je parlais d’une théorie des confins et vous l’aurez interprété comme je l’écrivais.
Vous vous mîtes à en chercher l’essence, le fil, l’élaboration hasardeuse.
Mais peut-être fallait-il y chercher autre chose, un autre sens , une énigme en temps d’appauvrissement sémantique.
Nous ne savons plus très bien en quels mots penser dès lors que tout discours peut-être réduit à son contraire, ne plus avoir de signification.
Nous voici mettant des signifiants les uns au bout des autres, pour ne plus rien dire des errements.
Ne plus rien dire des errances que suivent les pas des Hommes fourbus.
Ne plus rien dire du cheminement des idées quand elles s’évadent discrètement des lieux où elles se trouvent confinées.

J’écrivais « théorie » et ça avait bien le sens entendu.
J’aurais voulu élaborer autour de ce mot quelque chose qui fasse sens depuis ce confinement qui dure et durera encore.
Il durera jusqu’à nous faire regretter nos idées, nos votes, nos soifs démocratiques.
Il nous disait d’aller voir, de faire l’expérience de la dictature : nous y sommes.
Un virus lui en a donné les moyens.
Une dictature qui ne dit pas son nom et qui entend régner par la peur de la mort, une mort sans visage, qui ne fait usage d’aucune arme (nous sommes loin de Charlie Hebdo ou du Bataclan), une arme sournoise qui a nom épidémie, ou pandémie selon son ampleur.
Un virus dont nos défenses ne savent se prémunir.
A vivre dans la normalité d’une sécurité absolue établie en dogme irréfutable, nous voici fragiles et démunis, sans immunité préparée.
Un moyen de mesurer ce qu’ont vécu les amérindiens à notre arrivée : un mal qui s’est répandu comme trainée de poudre, décimant les peuples, les cultures, mettant un terme génocidaire à des millénaires d’une histoire dont nous avons, au nom de nos dogmes économiques et de notre soif d’or, nié l’existence.
Nous voici devant l’évidence terrible de notre nudité devant les mystères de la vie.
Bouffi de nos prétentions sanitaires et médicales, sacrifiant sur l’autel de l’économie tout ce qui aurait pu et du nous aider à affronter cette fragilité qui est notre, nous voilà désemparés.
A force de volonté scientifique, c’est la science qu’on tue qui elle-même se trouve réduite aux techniques utiles à nous garantir les normes sécuritaires et le confort sans limite.

Nous avons oublié de nous tourner vers la survie présente, dans les confins de notre monde si sûr de lui.
Nos normes et notre sécurité assises sur le rejet dans la marge du plus grand nombre.
C’est désormais là que se situe la force et la résilience : un art de combiner avec les sorts funestes pour survivre.
Ainsi sont arrivées jusqu’à nous les cultures ancestrales ancrées dans la terre quand nous ne cessions de nous en couper.
Arbres sans racines, nous ne savions, du haut de notre science, que la vie ne serait que lent dessèchement.

Assis sur nos théories spéculatives, nous pensions pouvoir dominer éternellement.
La statue aux pieds d’argile, le colosse de nos certitudes, nous étions incapables d’en assumer l’intense fragilité.
Au contraire même, nous n’avons cessé de rendre à la complexité une voie ouverte à l’accomplissement du chaos.
Nous avions pourtant de belles théories entropiques que nous réservions à la chimie ou à la mécanique des fluides, sans voir qu’elles nous concernent en notre biologie la plus intime.
Ceux qui prétendent nous gouverner ne sont pas mieux que nous.


Xavier Lainé

30 mars 2020