lundi 27 décembre 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 2 - Eugène à l’Orient de tout 2

 



La Grèce sur les ruines de Missolonghi, Eugène DELACROIX


Cher Eugène.


La gloire n'est pas dans l'immédiat d'un temps glauque. Il faut parfois savoir prendre de la distance, monter au sommet de la colline, contempler l'humanité en ses soubresauts pathétiques sous le joug des imbéciles dont l'esprit est réduit à un porte-feuille, pour écrire, paisible les mots décapants qui ne seront lus que bien plus tard, à titre d'oeuvre posthume.

Il faut prendre distance et hauteur pour peindre, dépeindre, enluminer l’espace et le temps d’un pinceau sensible.

Chaque toile comme chaque écrit est l’expression de notre appartenance à un monde.

Nous ne pouvons pas nous défaire de nos origines, plus ou moins aisées.

Voyageant en ta compagnie après avoir côtoyé un instant Théodore, je vois bien que vous n’étiez pas de « basse extraction » comme diraient les « penseurs » de votre classe.

Etrange non, que peinture, littérature, ne proviennent que d’une classe tandis que, parmi ceux qui triment, s’éreintent, se perdent entre esclavage et salariat, rien ou si peu n’apparaisse.

Serais-tu l’expression de ce « miracle » de la distinction des classes ?


Je t’accompagne aux beaux-arts de Paris.

Tu y côtoies jeunes gens bien mis qui sont artistes, certes (à ton époque, on pouvait encore l’être ; aujourd’hui on s’en donne l’air, histoire de chercher dans le triste miroir médiatique une illusoire image de soi qui tirerait vers la gloire), artistes, est-ce bien la mot ?

Tu y apprends ton art.

Tu vas au Louvre multiplier les copies avant de forger ta propre vision des choses.

Vous êtes un monde dans le monde, un univers parallèle à celui de la plèbe qui s’encanaille dans les faubourgs.


Xavier Lainé


2 août 2021


dimanche 26 décembre 2021

Effeuiller les jours (Ou la vie sous contrainte) 15

 




C’est un jour où tu vas d’écoeurement en écoeurement.

Un dimanche radieux d’un automne silencieux.

Chacun fait comme si de rien n’était.

Moi, je me demande si je vais un jour retrouver le chemin d’un travail serein.


C’est un jour, ou le lendemain d’un jour.

Vous aviez fait votre choix sans rien en dire.

Vous aviez pris le temps sans doute d’y réfléchir.

Fait le choix de suivre les appels.

Etonnant ce besoin de suivre.

Moi, je serais plutôt pas de côté.


C’est un jour d’intense lassitude.

Vingt mois de lutte pour vous aider à ne pas plier sous le joug des angoisses pesantes.

Vingt mois à vous soigner.

Quarante ans à lutter le plus souvent seul, pour être là et ouvrir ma porte au mépris parfois de mes propres rêves.

Je l’avoue j’ai versé une larme discrète un soir d’applaudissements.

J’en ai bien vite saisi les limites.


C’est un jour où je me rends compte n’être pas sur la même longueur d’onde.

Ce que vous prenez pour santé (ce qu’on vous en dit et rabâche depuis quarante années), ce n’est que réclamation d’un dû qui serait pansement sur plaies ouvertes, sans remédier aux raisons d’icelles.


C’est un jour, dimanche, las.

Une envie soudaine de ne plus suivre ce chemin où vous allez faire la noce, devant hôtel des mariages ou sur des rond-points.

Moi, je ne sais plus.

Pas la moindre envie.

Au contraire celle de fuir définitivement votre monde qui s’emballe, ne sait plus ce qu’il fait.

Du plaisir d’en découdre au feu de paille des révoltes sans lendemain, je m’interroge.


C’est un jour où j’ai tort.

Vous m’avez si longtemps laissé seul sur le bord de votre chemin.

Vous admiriez ma poésie, sans même lire entre les lignes qu’elle ne faisait que suivre vos ailes battantes, de lumières en phares brandis pour votre égarement.

Notre égarement.

Car je le suis autant que vous, égaré.


Sous leur contrôle permanent, ils ont fait de nos jours des simulacres de vies.

Contrôles que certains contournent, avec ingéniosité.

Mais contrôles quand même, luttes réduites à reprendre des rond-points devant les autoroutes qui souillent la planète autant que la bagnole qu’il me faudrait prendre pour vous rejoindre.


C’est un jour comme ça, où je me dis que mon ultime lutte sera de trouver la vallée assez perdue pour rompre tout contact.


Xavier Lainé


vendredi 24 décembre 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 2 - Eugène à l’Orient de tout 1

 



La Grèce sur les ruines de Missolonghi, Eugène DELACROIX


Bonjour Eugène.


Je viens de parcourir l’oeuvre de Théodore, de lui donner en quelque sorte une postérité à défaut d’une prospérité dont il n’avait pas besoin.

Huit ans vous séparent. C’est beaucoup et fort peu.

De ce temps lointain je t’observe entrant aux Beaux-Arts, plongé dans l’admiration d’Antoine-Jean et Théodore, justement.

Car c’est là que vous vous êtes croisés.

Cette année là, il venait de vivre l’aventure des mousquetaires du roi qui ne fut que feu de paille.

Aragon aurait pu aussi parler de toi, mais c’est le mystère Théodore qui obtint ses grâces.

L’histoire, en quelque sorte finit toujours par en privilégier certains tandis que d’autres restent dans l’ombre.

Sans doute as-tu eu plus de chance que ton aîné.

Je démarre ici un étrange chemin à tes côtés, chemin de paroles contraires et de révolutions avortées. 

Tandis qu’ici, désormais, dire une parole contraire, c'est être voué aux gémonies des imbéciles. Alors pour marcher, penser, écrire du pas qui me convient sans risquer un flot de propos insultants par leur indigence et leur soumission, j'écris depuis l’ombre.

Une ombre propice, loin des sphères d’un quelconque pouvoir. 

Depuis ton époque, il y en eut tant qui allaient sans donner de leçons au bon peuple considéré comme ignare par l'intelligentsia de l’époque.

Combien d’artistes, du fond d'un asile ou d'un bois, qui accomplirent leurs oeuvres, sans même savoir qu'un jour ils seraient célèbres.

On peint ou on écrit faute de savoir faire autre chose. Ce n’est pas recherche de gloire.

C’est juste poser là une oeuvre puis disparaître.

Théodore fut une ombre passagère dont tes yeux se nourrirent.


Xavier Lainé


1er août 2021


jeudi 23 décembre 2021

Effeuiller les jours (Ou la vie sous contrainte) 14

 




C’est le jour où tu te dis que tu t’achèterais bien un poète au marché des poètes.

Une poésie au marché de poésie.

Un travail au marché du travail.

Et pourquoi pas (au diable l’avarice dirait Molière), un travailleur (ou une travailleuse) au marché des travailleurs (travailleuses) autrement nommé Pôle emploi (ça passe plus facilement, les chaines, avec un lubrifiant sémantique).


C’est un jour comme ça où tu aurais bien cru être seul avec ta pancarte et ton bâillon devant l’hôtel des mariages (que d’autres nomment encore de ville).


C’était un jour plein d’humour que d’être assis là au beau milieu de la noce et d’imaginer apparaître comme vision fantomatique sur la photographie souvenir de tous ces gens en costumes de bizarres réjouissances (mais pourquoi pas).


« Peu nous importe de mourir,

Car mourir est bien peu de chose

S’il faut vivre en étant esclave,

A la fois libre et prisonnier ! »


C’est ce jour où Nicolas était assis à côté de toi est où nul ne faisait attention ni à lui, ni à toi.

Tu attendais et si peu sont venus qu’ils ont fini par changer de place répondant aux souhaits discrètement appuyés de Monsieur le directeur en chef du bureau des mariages.


C’est ce jour où tu voyais bien les mines dépitées de la poignée de « résistants » hésitant encore à résister en l’absence de la foule.


C’est ce jour où tu vois bien qu’ils y arrivent : le passe-partout devenu si banal qu’il ne gène plus personne, sauf ceux qui le refusent.

Ce jour où il te faut t’acheter ton sauf-conduit à défaut de te faire percer le bras et injecter ta dose de poison nommé conformisme.


C’est un jour aussi où tu disais que tu allais bien, avant.

Mais c’était avant.

Avant la dose de poison dans ton bras admise, juste pour avoir le droit de soigner les autres.

Mais pas toi : toi, c’était avant.

Pour soigner encore il te faut aller mal.

Pas comme avant.

Pas comme.


C’est un jour où tu te demandes comment nommer une médecine qui, lorsque tu vas bien, te soupçonne d’aller mal ou d’être vecteur de la maladie des autres.

Une médecine qui t’aime souffrant et consommant, au nom de ta souffrance sans une pensée sur l’eau croupie de ton bocal.


C’est un jour où tu te dis que finalement, en te battant il y a plus de quarante années pour devenir ce que tu es, tu as du te tromper d’aiguillage.


Xavier Lainé

mardi 21 décembre 2021

C’est toujours l’automne quelque part 24








Branches nues en ombres chinoises

Dans l’ocre d’une aurore hésitante

L’ombre s’installe partout

Envahit l’espace et les âmes


Branches nues dressées au ciel diaphane

Que faire de la beauté qui se noie

Dans les bras de crues hivernales

Sans la moindre perche tendue


Branches nues entrelacées

Au carrefour des jours trop soumis

Souvent les âmes damnées

Qui hantent de leurs soupirs


Rives rongées d’angoisses

Faute d’avoir pitié

Pour la beauté du monde

Pour la beauté des coeurs


Branches nues corps sanglants

Vont de rives en rives

Suivre le chemin des saisons

D’un automne agonisant


Visage à peine réveillé

Aux carreaux de l’automne

Je compte sur mes doigts usés

Le temps qui me sépare


De l’hiver où mon âme gèle


Xavier Lainé


16 décembre 2021


lundi 20 décembre 2021

Effeuiller les jours (Ou la vie sous contrainte) 13

 




C’est un jour où la poussière cachée sous le tapis ressort enfin.


C’est un jour comme ça où tu te retiens de répondre aux commentaires qui ne manquent pas.

Tu les laisses cheminer en toi, mâchonnant réponses inutiles, car à quoi bon  ?


C’est un jour sans passe partout.

Ta porte ouverte demeure libre d’accès.

Tu ne demandes rien à personne.

Alors tu exiges la même en retour.


C’est un jour où une jeune pigiste au service de feuille de chou locale t’interroge.

- Vous êtes là pourquoi ?

- Contre l’ignoble passe partout.

- Et vous êtes vacciné ? 

- Ça ne vous regarde pas.

- Ha oui, c’est vrai ! Le secret médical ! 

- Exactement, celui qu’un gouvernement au nom du contrôle généralisé cherche à abolir.


C ‘est ce jour où émerge le fond.

Première coulée de lave : quel rapport entre virus et système capitaliste ?

Deuxième coulée de lave : comme je ne peux pas changer le système, je suis solidaire. Mais solidaire de quoi ?

Troisième coulée de lave : vous avez de la chance de ne pas avoir connu les morts, ni les déprimés. C’est sans doute vrai pour les morts. Pour les déprimés, j’en mesure quotidiennement les fumerolles.

À quand l’explosion ?


C’est le jour où tu sens bien qu’à continuer à prendre pour liberté son fac-similé, sans regarder le substrat d’où cet avatar émerge, ça risque de prendre du temps.


C’est ce jour où, à côté de toi, devant la journaliste médusée, un autre vole à sa rescousse en mélangeant les cartes que tu venais de trier.


C’est ce jour là où tu tentais de lire quelques uns de tes feuillets du jour quand la fanfare des réjouissances maritales éclata.


C’est donc un autre jour où tu resteras bâillonné brandissant Nicolas Guilhén comme ultime parole avant le silence, devant la porte où vont convoler celles et ceux qui au fond s’accommodent très bien d’un système écocidaire, tant que virus ni misère ne s’invitent, gâchant leurs réjouissances .


« Peu nous importe de mourir,

Car mourir est bien peu de chose

S’il faut vivre en étant esclave,

A la fois libre et prisonnier ! »


C’est le jour où jamais poète ne s’est senti aussi seul.


Xavier Lainé


dimanche 19 décembre 2021

C’est toujours l’automne quelque part 23

 




En toutes saisons

Ne sais qu’aligner des mots

Comme guirlandes

Entre branches nues

Habillées de neige 

De tendres bourgeons

Ou de verts feuillages


Puis désormais je m’arrête

Marque un temps de pause

Sur les paupières entrouvertes

D’un jour qui n’en finit plus 

De s’étirer tandis qu’au dehors

Vont les sempiternelles misères

Que mes mots ramassent 


Que mes mots ramassent

Comme feuilles égarées

Sous les vents glacés du temps

Que saison s’enfuie à tire d’aile

Sans que jamais la page 

Ne sache en détenir la clé

Cassée en la serrure des rêves


Je me tais comme d’habitude

Éternel étranger à l’intérieur

De ces frontières trop vites posées

Je vais de langues en territoires

À la recherche des paroles d’or

Désormais enfouies en l’humus

Des saisons endormies et perdues


Xavier Lainé


15 décembre 2021