mardi 4 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 11

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« On n’est sûr de ne jamais faire que ce que l’on est incapable de comprendre. Comprendre, c’est se sentir capable de faire. ASSUMER LE PLUS POSSIBLE D’HUMANITÉ, voilà la bonne formule. » André Gide, Les nourritures terrestres


C’est une énigme que de vouloir comprendre.

« J’ai des questions à toutes vos réponses », disait Woody Allen.

Et moi ?

Moi qui lit, dévore tout ce qui s’écrit, voudrait même y passer mes jours et mes nuits, que puis-je comprendre ?


Lorsque vient l’étreinte, par exemple, l’étreinte inattendue, pourquoi ?

Lorsque l’amour pointe son nez aussi inattendu que l’étreinte, que puis-je y comprendre ?


Que puis-je y comprendre ?

QUE PUIS-JE ?

Qu’y puis-je ?


Sinon vivre, cueillir ce qui vient, en goûter la douceur.

Car à trop vouloir comprendre me voici cloué au sol.

Me voilà posant des interdits, des limites, des frontières.

Et moi qui en voudrait l’abolition, me voici, au nom de ma compréhension des choses figeant toute action au nom d’une « morale ».

Morale que par ailleurs je ne cesse de désavouer.


Je vois bien ce qu’il en est de la morale.

Cette manière de vouloir corseter la vie sous le joug de la « raison ».

Il n’est de raison que dans l’analyse à postériori de mes actes.

Mais l’acte, rien n’en justifie l’irruption.

Il n’est compris dans aucun livre, aucune philosophie, aucun calcul scientifique.

Il est.


Je n’y comprends rien, et c’est un bien.

Je dis sans cesse que mon cerveau trop petit ne peut contenir assez de savoir pour comprendre ce qui advient au coeur du vivant.

Me voici brisant le coeur de l’action au nom d’un devoir qui ne m’est imposé que par des conventions qui ne sont pas miennes.


Après coup, je regrette d’avoir mis une frontière, où j’aurais dû laisser faire.

Peut-on se défaire de ce qui a été inculqué ?

La somme de mes savoirs ne m’en dit rien.

Je navigue au jugé, dans le brouillard de vivre.

Aucun sonar ne viendra me prévenir des écueils sur mon chemin.

Aucun n’est jamais venu.

Où je croyais la voie tracée, un gouffre m’attendait.

À grand coup de certitudes et d’espoir, je m’y suis souvent jeté.


La seule chose compréhensible est dans mes actes.

Je comprends l’élan qui me fait ouvrir mes bras, par delà toute raison.

Je comprends le baiser qui vient par la douceur qu’il m’offre.

Je me sens capable de ça : aimer sans y mettre brides ni frontières.

Franchir les parapets posés sur mes espérances, simplement pour vivre en humain.


Les regrets ne changent rien à cette dictature du savoir comme « compréhension ».

Cette dictature qui brise les élans les plus subtils.

Qui ne fait qu’ouvrir blessures où l’humain ne cherche que tendresse.


Je reviens à Gide comme une nourriture céleste, un allègement de ce qui me bride.

Une ouverture des portes rétrécies par le devoir.



Xavier Lainé

11 juin 2023


lundi 3 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 10

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)



« Il y a d’étranges possibilités dans chaque homme. Le présent serait plein de tous les avenirs, si le passé n’y projetait déjà une histoire. Mais hélas ! Un unique passé propose un unique avenir — le projette devant nous, comme un point infini sur l’espace. » André Gide, Les nourritures terrestres


Je m’arrête.

Au croisement je m’arrête.

Autour, tout autour, ne sont que chemins possibles.

Mais lequel serait le bon, lequel le mauvais.

Ils sont si nombreux et l’horizon si lointain.


Je m’arrête.

Je me retourne.

Le chemin derrière moi me semble bien tracé.

Est-ce bien de là que je viens ?

Je ne sais pas. 

Je voudrais m’en retourner.

Revenir sur mes pas pour tout recommencer.

Incroyable végétation qui a effacé mes pas.

Le chemin de retour est aussi incompréhensible que les autres.

Je sais que je viens de là, que je vais quelque part.

Je sais l’influence du chemin sur celui qui l’emprunte.

Je sais.


Je m’arrête.

C’est toute une histoire, une somme d’histoires qui disent les chemins.

Ceux déjà parcourus, ceux qui s’ouvrent devant moi.

Ils sont encore vibrants des pas, des milliers de pas qui les ont suivis.

Que sont toutes ces histoires devenues ?

Mes pas se figent.

Ils voudraient, parmi tous ces avenirs incertains, découvrir le bon.

Découvrir celui où pouvoir me reposer d’avoir tant couru à la surface de la terre.


Je m’arrête.

Je m’arrête devant l’imprévisible et l’incertain.

Qui aurait pu prédire les voies sans issues, les récifs, les écroulements.

Qui aurait pu dire qu’à chaque effondrement, il aurait été possible de se redresser et d’avancer encore.


Contrairement à beaucoup de faits sociaux ou climatiques, la vie en ses errements est imprévisible.

On sait d’où on vient, on ne sait rien de ce que le passé trame dans le coeur du présent, ni dans l’esprit de l’avenir.



Xavier Lainé

10 juin 2023


dimanche 2 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 9

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


J’oscille.

Je me balance entre hasard et nécessité.

Je retrouve Jacques Monod, lu et étudié dans les années soixante dix du siècle dernier.

Me dis qu’il me faut relire, me rappeler pourquoi le titre est resté gravé.


Et puis je devrais faire autre chose qu’écrire.

Entretenir mon « carnet d’adresse » par exemple, contacter celles et ceux qui attendent un message de ma part, ne pas remettre à demain ce que je pourrais faire aujourd’hui, de bon matin de surcroît.

Mais rien à faire, il y a l’appel de la page comme d’autres ont celui de la plage.

Il me revient « Chemin faisant » de Jacques Lacarrière, lu sur une plage, lui aussi, dans les mêmes années et qui contient encore quelques grains de sable en souvenir.


Je devrais faire autre chose qu’écrire, que lire, entretenir les relations nécessaires à ma « carrière » au lieu de me laisser aller aux charmes du hasard, l’oeil rêveur et l’esprit en goguette.

Les livres et revues s’amoncellent : bientôt plus la place de bouger dans cet espace de travail.

Les moyens fondent comme fond la banquise, alors je rogne sur tout pour ne pas basculer, ne pas, par nécessité, devoir me séparer de ma seule fortune : ma bibliothèque !


J’oscille entre rêve et réalité.

Le réel est un mur.

On s’y cogne avec fracas.

On se heurte à la morosité du temps, l’oeil intérieur rivé sur des beautés imaginaires.

Et Gide dans tout ça ?

« Si j’avais su des choses plus belles, c’est celles-là que je t’aurais dites — celles-là, certes, et non pas d’autres. »

Je n’ai rien dit.

Je n’ai plus envie de dire.

J’ai envie d’écrire les choses belles et les horreurs générées.

À vivre dans un monde pathogène, comment m’étonner d’en voir certains plonger dans le pathos ?

Ceci dit n’excuse rien.

On parle des crimes de l’un, mais on oublie les milliers de cadavres laissés dans le sillage du paquebot capitaliste.


Je pourrais dire la beauté.

Elle est si éphémère, tellement fugace !

Elle laisse un si bon goût au palais de la mémoire qu’on voudrait s’y lover.

Ce serait un immense chant de tendresse, un grain de sable de douceur et d’amour posé dans les rouages de la détresse.


Mais voilà que l’heure tourne et que je n’ai rien fait de ce que je devais faire.

Sinon écrire pour le seul bonheur de laisser filer les mots, dans le cliquetis d’un clavier sans avenir.


Un clavier sans avenir ?

Qui suis-je pour affirmer ceci ?

Ecrire à corps et coeur perdu.

Ecrire encore pour les êtres chers, les êtres de chair, les disparus et les présents, les absents et les rêvés.

Ecrire à bras ouverts, blottis dans l’épaisseur des mots, ponctués d’un soupir d’attente.


J’oscille entre rêve et réel, entre hasard et nécessité.

Mes pensées errent à la rencontre d’une âme évadée. 

Une âme libre qui ne tolère aucune hésitation.

Raison ou tort qu’importe, une belle âme peut-elle disparaître ainsi ?

Entre deux mots…

Entre deux mots, mes rêves partent, vont à la rencontre de l’âme décidée à rompre les amarres.



Xavier Lainé

9 juin 2023


samedi 1 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 8

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Nos actes s’attachent à nous comme sa lueur au phosphore. Ils nous consument, il est vrai, mais ils nous font notre splendeur.

Et si notre âme a valu quelque chose, c’est qu’elle a brûlé plus ardemment que quelques autres. » André Gide, Les nourritures terrestres


Je porte le poids de mes actes.

Parfois lourds, parfois légers, ils m’emboitent le pas.

Ils ne me lâchent jamais.

Ils sont ancrés dans ma mémoire.

Et parfois je me sens lâche.

Mes actes brillent un peu, mais nombre d’entre eux me brûlent.

Me voici incandescent, sur le bûcher d’une vie.

Loin de moi l’idée d’un bilan.

De colonnes en plus ou en moins où classer gloires et hontes.

Mais quand même, à l’heure de me retourner sur mes pas, de contempler le chemin parcouru, je ne peux que voir l’ombre au tableau.

Et en assumer la présence.

Je porte le poids de mes actes.

Certains me font briller aux yeux de « bonne » société, bien d’autres mettent du poids sous mes semelles, m’alourdissent et me pèsent.

Alors, je laisse un moment Gide et fais un détour par Pierre Bayard : « Chaque vie est une succession de bifurcations plus ou moins nettement visibles, qui dessinent devant nous une multitude d’itinéraires virtuels conduisant à des existences parallèles que nous ne connaîtrons pas, où nous aurions vécu d’autres expériences, fait d’autres rencontres, aimé ou haï d’autres gens. Et où se seraient révélées peut-être d’autres personnalités potentielles que nous portons en nous et qui nous demeurent à jamais dissimulées. » (Aurais-je été résistant ou bourreau ? Editions de Minuit, 2013)

Mon regard alors change.

Il se concentre sur ces croisements d’itinéraires.

Sur ces rencontres qui ont façonné ma vie.

Sur ces moments d’égarement où l’amour parfois me menait par le bout du nez, refusant de voir l’évidence de l’impasse.

Ou la possibilité de l’ouverture vers autre chose de plus accompli.

Je louvoie comme la plupart entre le hasard et la nécessité.




Xavier Lainé

8 juin 2023