lundi 3 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 10

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)



« Il y a d’étranges possibilités dans chaque homme. Le présent serait plein de tous les avenirs, si le passé n’y projetait déjà une histoire. Mais hélas ! Un unique passé propose un unique avenir — le projette devant nous, comme un point infini sur l’espace. » André Gide, Les nourritures terrestres


Je m’arrête.

Au croisement je m’arrête.

Autour, tout autour, ne sont que chemins possibles.

Mais lequel serait le bon, lequel le mauvais.

Ils sont si nombreux et l’horizon si lointain.


Je m’arrête.

Je me retourne.

Le chemin derrière moi me semble bien tracé.

Est-ce bien de là que je viens ?

Je ne sais pas. 

Je voudrais m’en retourner.

Revenir sur mes pas pour tout recommencer.

Incroyable végétation qui a effacé mes pas.

Le chemin de retour est aussi incompréhensible que les autres.

Je sais que je viens de là, que je vais quelque part.

Je sais l’influence du chemin sur celui qui l’emprunte.

Je sais.


Je m’arrête.

C’est toute une histoire, une somme d’histoires qui disent les chemins.

Ceux déjà parcourus, ceux qui s’ouvrent devant moi.

Ils sont encore vibrants des pas, des milliers de pas qui les ont suivis.

Que sont toutes ces histoires devenues ?

Mes pas se figent.

Ils voudraient, parmi tous ces avenirs incertains, découvrir le bon.

Découvrir celui où pouvoir me reposer d’avoir tant couru à la surface de la terre.


Je m’arrête.

Je m’arrête devant l’imprévisible et l’incertain.

Qui aurait pu prédire les voies sans issues, les récifs, les écroulements.

Qui aurait pu dire qu’à chaque effondrement, il aurait été possible de se redresser et d’avancer encore.


Contrairement à beaucoup de faits sociaux ou climatiques, la vie en ses errements est imprévisible.

On sait d’où on vient, on ne sait rien de ce que le passé trame dans le coeur du présent, ni dans l’esprit de l’avenir.



Xavier Lainé

10 juin 2023


dimanche 2 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 9

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


J’oscille.

Je me balance entre hasard et nécessité.

Je retrouve Jacques Monod, lu et étudié dans les années soixante dix du siècle dernier.

Me dis qu’il me faut relire, me rappeler pourquoi le titre est resté gravé.


Et puis je devrais faire autre chose qu’écrire.

Entretenir mon « carnet d’adresse » par exemple, contacter celles et ceux qui attendent un message de ma part, ne pas remettre à demain ce que je pourrais faire aujourd’hui, de bon matin de surcroît.

Mais rien à faire, il y a l’appel de la page comme d’autres ont celui de la plage.

Il me revient « Chemin faisant » de Jacques Lacarrière, lu sur une plage, lui aussi, dans les mêmes années et qui contient encore quelques grains de sable en souvenir.


Je devrais faire autre chose qu’écrire, que lire, entretenir les relations nécessaires à ma « carrière » au lieu de me laisser aller aux charmes du hasard, l’oeil rêveur et l’esprit en goguette.

Les livres et revues s’amoncellent : bientôt plus la place de bouger dans cet espace de travail.

Les moyens fondent comme fond la banquise, alors je rogne sur tout pour ne pas basculer, ne pas, par nécessité, devoir me séparer de ma seule fortune : ma bibliothèque !


J’oscille entre rêve et réalité.

Le réel est un mur.

On s’y cogne avec fracas.

On se heurte à la morosité du temps, l’oeil intérieur rivé sur des beautés imaginaires.

Et Gide dans tout ça ?

« Si j’avais su des choses plus belles, c’est celles-là que je t’aurais dites — celles-là, certes, et non pas d’autres. »

Je n’ai rien dit.

Je n’ai plus envie de dire.

J’ai envie d’écrire les choses belles et les horreurs générées.

À vivre dans un monde pathogène, comment m’étonner d’en voir certains plonger dans le pathos ?

Ceci dit n’excuse rien.

On parle des crimes de l’un, mais on oublie les milliers de cadavres laissés dans le sillage du paquebot capitaliste.


Je pourrais dire la beauté.

Elle est si éphémère, tellement fugace !

Elle laisse un si bon goût au palais de la mémoire qu’on voudrait s’y lover.

Ce serait un immense chant de tendresse, un grain de sable de douceur et d’amour posé dans les rouages de la détresse.


Mais voilà que l’heure tourne et que je n’ai rien fait de ce que je devais faire.

Sinon écrire pour le seul bonheur de laisser filer les mots, dans le cliquetis d’un clavier sans avenir.


Un clavier sans avenir ?

Qui suis-je pour affirmer ceci ?

Ecrire à corps et coeur perdu.

Ecrire encore pour les êtres chers, les êtres de chair, les disparus et les présents, les absents et les rêvés.

Ecrire à bras ouverts, blottis dans l’épaisseur des mots, ponctués d’un soupir d’attente.


J’oscille entre rêve et réel, entre hasard et nécessité.

Mes pensées errent à la rencontre d’une âme évadée. 

Une âme libre qui ne tolère aucune hésitation.

Raison ou tort qu’importe, une belle âme peut-elle disparaître ainsi ?

Entre deux mots…

Entre deux mots, mes rêves partent, vont à la rencontre de l’âme décidée à rompre les amarres.



Xavier Lainé

9 juin 2023


samedi 1 juillet 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 8

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« Nos actes s’attachent à nous comme sa lueur au phosphore. Ils nous consument, il est vrai, mais ils nous font notre splendeur.

Et si notre âme a valu quelque chose, c’est qu’elle a brûlé plus ardemment que quelques autres. » André Gide, Les nourritures terrestres


Je porte le poids de mes actes.

Parfois lourds, parfois légers, ils m’emboitent le pas.

Ils ne me lâchent jamais.

Ils sont ancrés dans ma mémoire.

Et parfois je me sens lâche.

Mes actes brillent un peu, mais nombre d’entre eux me brûlent.

Me voici incandescent, sur le bûcher d’une vie.

Loin de moi l’idée d’un bilan.

De colonnes en plus ou en moins où classer gloires et hontes.

Mais quand même, à l’heure de me retourner sur mes pas, de contempler le chemin parcouru, je ne peux que voir l’ombre au tableau.

Et en assumer la présence.

Je porte le poids de mes actes.

Certains me font briller aux yeux de « bonne » société, bien d’autres mettent du poids sous mes semelles, m’alourdissent et me pèsent.

Alors, je laisse un moment Gide et fais un détour par Pierre Bayard : « Chaque vie est une succession de bifurcations plus ou moins nettement visibles, qui dessinent devant nous une multitude d’itinéraires virtuels conduisant à des existences parallèles que nous ne connaîtrons pas, où nous aurions vécu d’autres expériences, fait d’autres rencontres, aimé ou haï d’autres gens. Et où se seraient révélées peut-être d’autres personnalités potentielles que nous portons en nous et qui nous demeurent à jamais dissimulées. » (Aurais-je été résistant ou bourreau ? Editions de Minuit, 2013)

Mon regard alors change.

Il se concentre sur ces croisements d’itinéraires.

Sur ces rencontres qui ont façonné ma vie.

Sur ces moments d’égarement où l’amour parfois me menait par le bout du nez, refusant de voir l’évidence de l’impasse.

Ou la possibilité de l’ouverture vers autre chose de plus accompli.

Je louvoie comme la plupart entre le hasard et la nécessité.




Xavier Lainé

8 juin 2023


vendredi 30 juin 2023

Pousser les portes du devoir (Un chemin étroit avec Gide) 7

 



Vierge voilée de Giovanni Strazza (XIXème sicèle)

(Photographie glanée ici : Livingstone)


« La mélancolie n’est que de la ferveur retombée. » André Gide, Les nourritures terrestres


Ferveur et passion.

Deux versants d’un engagement.

De la passion naît la ferveur.

On avance.

Puis parfois, pris de passion, gagné par le ferveur, on ne voit pas le mur.

On ne mesure pas les obstacles.

On s’imagine invincible.


Le mur heurté, la ferveur comme la passion se relèvent.

Avec des bleus à l’âme et le corps meurtri.


Combien de fois m’a-t-il fallu me relever.

Me faire phénix surgissant de ses cendres ?

Une vie complète à lutter avec ferveur pour tenter de vivre de mes passions.

Puis me retrouver dans le vide abyssal.


On m’avait dit l’homme bon.

On m’avait raconté que la société ne cessait de le corrompre.

On m’avait dit de lire Rousseau.

On m’avait expliqué qu’il n’y avait pas d’âmes mauvaises.

Et je l’ai cru.


Ferveur et passion étaient mes armes.

Avec la poésie et la philosophie dans mes bagages.

Une poésie et une philosophie en auto-construction.

Comme certains construisent leur maison, je me suis forgé une pensée, une éthique de vivre.

Et je me suis cogné au mur, déchiré sur les récifs.


On me dit mélancolique.

On me dit de me secouer.

De sortir de ce sentiment étrange et parfois délicieux.

Mais c’est pour ne rien gâcher de mes rêves.

Alors laissez-moi avec.


Je navigue entre ferveur et mélancolie.

Ce sont mes îles, mes refuges.

Elles me sont havre de paix dans un monde devenu étrange à mes yeux.

Peut-être trop.

Trop poète, ou trop rêveur.

Bien que je ne me sente ni l’un ni l’autre, juste…


Juste dans cet état qui voudrait croire encore en une grandeur humaine.

À l’heure des guerres et des barbaries, des profits honteux et du cynisme gouvernemental, je veux y croire encore avec ferveur.

C’est ma boussole dans la dernière ligne droite.

Tous mes actes vont à l’unisson de cette ferveur.

Même si les récifs mettent à mal la coque de mon navire, je voudrais encore rêver et transmettre ce rêve.

Tout n’est pas pourri en notre humanité.

Il en est qui, comme moi, s’échinent à réparer sans cesse la coque pour que les plus déshérités ne se noient pas.


Qu’importent les lendemains qui déchantent.

Qu’importent les pitoyables moqueries des cyniques et des corrompus.

Oscillant entre mélancolie et ferveur, ayant eu le culot de donner naissance, c’est à eux qu’un jour je transmettrai le flambeau de ce rêve prétendu fou.

Nous avons autre chose à faire que nous soumettre à la jungle débridée des humains devenus pire que les bêtes qu’ils considèrent comme inférieures.


Pour ce, il n’est qu’un arme : celle d’aimer, envers et contre tout.

Et à l’envers de ce monde, en suggérer un autre d’où l’humain sortira meilleur.



Xavier Lainé

7 juin 2023