jeudi 13 avril 2023

Une ode au retrait 23

 




« Le champ de bataille des guerres civiles est l’aspect du corps, et tout l’art de la guerre consiste en sa maltraitance⁠1. »


C’est de corps abîmés que je voudrais parler

De corps au bord d’un abîme de douleur

Qui cherchent toujours à se redresser

Qui inexorablement plient et parfois se rompent


Pas de mise en grève des mots

Il faut qu’ils portent la parole en souffrance

Les mots verrouillés dans les muscles noués

Les larmes trop longtemps contenues

Les yeux secs d’avoir trop souffert


Il faut que ça explose

Pour en finir avec le mépris

Avec les mots creux prononcés

Qui n’ont de vérité qu’un mauvais fard

En la bouche d’un être qui ne sait rien

Rien de la vie et du labeur

Rien de toutes ces larmes

Déposées entre les mains soignantes

De toutes les colères exposées

Perdantes à chaque coup porté

De mains de maître


La poésie ne suit pas le chemin de gloire

La mienne va au pas des manifestations 

Elle tient la banderole des mots acerbes

Elle va en longue banderole au devant

Là où l’ignoble déguisé en noir

Derrière son bouclier de cynisme

Fomente tous les mauvais coups

Sur un ton paternaliste


Ma poésie avance écoeurée

Tandis que d’autres en des salons feutrés

Se croyant parvenus au sommet de l’art

S’auto-congratulent et ne disent rien

De ce qu’un peuple endure


Car

Triste sire

Il fallait un peuple 

Pour que vous soyez hissé

Sur le trône d’ingratitude


C’est sur les épaules du peuple

Que vous tenez debout

Il n’est pas de mépris suprême

Que vous puissiez proférer

Sans ébranler le siège

Où votre cul morveux

Se prélasse d’indifférence


Certes on me dira

Qu’un printemps des poètes se doit

De parler d’autres frontières

Que celles qui isolent

Maîtres des gueux en barbelés de mépris


Mon printemps à moi a des accents rouges

Il manie le pavé à merveille

Il se souvient de celles et ceux

Qui furent au pied d’un mur

Fusillés sans sommation


Mon printemps est de mémoire

Il ne peut rien oublier

Devant le triste spectacle

De votre visage

Triste sire

Aussi imperméable à toute souffrance

Indifférent à la mort qui guette

Chacune et chacun bien avant

De pouvoir enfin s’étirer 

Pour une minute de plaisir

Une minute de plaisir qui ne viendra jamais

À qui se lève tôt et avance usé


(23 mars 2023 — 1 — 15h00)


Xavier Lainé




1 Alexis Jenni, L’art français de la guerre, éditions NRF Gallimard, 2011

mercredi 12 avril 2023

Une ode au retrait 22

 




« Les gestes de l’écriture sont en petit ceux du corps entier, et même ceux de l’existence entière⁠1. »


J’écris de tout mon corps

Les mots qui viennent ne me passent pas par la tête

Ils sont la résurgence d’un flot bien plus profond

Tissé dans la substance de la vie


Mon corps est écrit

Façonné par l’expérience de vivre

Je suis le résultat de mes apprentissages

Fabriqué par la vie qui agit

Comme un sculpteur dans la glaise des mots

Dans le marbre des pensées

Dans le bois dont on se chauffe


Écrire 

C’est ouvrir une porte

Ouvrir une fenêtre

Laisser entrer le courant qui plane

Dans lequel je baigne

Parmi tant d’autres

Qui n’en ont aucune conscience

Ou qui en nient l’évidence


(22 mars 2023 — 1 — 12h10)


Xavier Lainé




1 Alexis Jenni, L’art français de la guerre, éditions NRF Gallimard, 2011

lundi 10 avril 2023

Une ode au retrait 21

 




En faveur du retrait

Pas forcément de la retraite

Qui rime trop avec défaite


La défaite

Ce qui est lorsque trop

Trop travaillé

Trop usé

Jusqu’à l’os

Qui fait mal

La douleur 

Qui te lamine

Alors oui

La retraite

Comme signe d’une défaite

D’un Etat prétendu « social »


Un Etat qui t’use jusqu’à la moelle

Qui te laisse

Agonisant sur le bord de sa route

Où passent rutilants

Les carrosses du profit

Tandis que toi

Entre deux plages de misère

Tu tends misérable main

Pour obtenir des miettes


En faveur du temps

Du temps gagné là

Là tout de suite

Sans attendre l’usure


En faveur du retrait

Devant le danger de l’usure

Avant qu’il soit trop tard

Pour prendre retraite

Entre quatre planches

Qui ne seront pas de salut


(21 mars 2023 — 1 — 10h22)


*


« Ecrire et penser, c’est cela le bonheur, même si l’on écrit et l’on pense des choses tristes, des tourments indélébiles. Des douleurs qui avec le temps mûrissent et produisent leurs fruits en vers⁠1. »


Il me faut assumer la tristesse

Celle qui est moteur pour toujours reconstruire

Ce qui a été détruit

Ce qui le fut tant de fois

Que très souvent

J’aurais pu croire la dernière heure venue


Ecrire est cet émonctoire

Qui ne vise rien d’autre que de me prouver existant

Qui me permet de supporter un monde insupportable

Qui me permet de survivre parmi les égoïsmes 

Louvoyant parmi les écueils

En évitant de sombrer


D’un naufrage on se remet toujours

Tant qu’il reste une poutre d’écriture 

À laquelle se cramponner

Un radeau de livres

Auquel m’encorder

Pour dépasser mes propres contradictions

Avec un minimum de lucidité


(21 mars 2023 — 2 — 20h43)


Xavier Lainé



1 Edith Bruck, La voix de la vie, éditions Rivages Poche, 2022

dimanche 9 avril 2023

Une ode au retrait 20

 




Dès potron-minet les voici

Hurlant de toutes leurs sirènes

Pour obtenir trois gouttes

Du précieux liquides

Qui les mènera à leur bagne quotidien


On n’est jamais si bien soumis

Que par soi-même

Et La Boétie n’avait pas encore tout vu


(20 mars 2023 — 1 — 8h38)


*


Sans doute était-ce prémédité

Ou pas

Mais le résultat est là

Par lassitude

C’est l’ardeur qui vient à manquer


Dans un monde déchu

Comment encore être motivé

Sinon en prenant le large

Quand on peut


Mais


Pour un qui peut

Qui en a les moyens

Combien contraints

De demeurer où ils sont

Dans la tentative de survivre


(20 mars 2023 — 2 — 13h39)


Xavier Lainé


samedi 8 avril 2023

Une ode au retrait 19

 




Tu fermes les yeux

La vie défile

À la vitesse de la lumière

Amours échecs réussites

Tout s’emmêle


Tu fermes les yeux

Tu voudrais savoir

Trouver 

Les yeux fermés

L’indispensable repos


Tu fermes les yeux

Quand tu les ouvres

Le monde qui se montre

N’est que violence

Qui entre jusque chez toi


Tu voudrais les refermer

Ne plus les ouvrir

Demeurer dans tes rêves

De tendresse infinie


(19 mars 2023 — 1 — 19h17)


*


C’est un dimanche entre gris et bleu

Un dimanche qui surfe sur les souvenirs

Sur les regrets

Sur les manques

Sur les vides


(19 mars 2023 — 2 — 20h38)


Xavier Lainé


vendredi 7 avril 2023

Une ode au retrait 18

 




« Les fous d’argent sont en tous lieux

Ils sont légion, ils sont nombreux

Qui aiment l’or plus que renom.

On ne loue plus la pauvreté.

Ici-bas il n’arrive à rien

Qui n’a que vertu pour tout bien :

Sagesse n’est plus honorée

L’honnête est le dernier servi

Est mis à la portion congrue,

Il ne faut plus parler de lui ;

Et qui n’aspire qu’aux richesses

Habile à s’enrichir bien tôt,

Fait l’usurier, nuit, tue, se damne,

Est félon contre son pays.

Il en va ainsi par le monde :

L’argent fait de méchantes gens.

Justice au plus riche est vendue

Et l’argent, il vous ferait pendre

S’il n’aidait pas à vous dépendre ;

Par lui reste impuni le crime.

Te le dis tel que je le pense :

Au gibet pend menu fretin.

Le frelon passe l’arantèle

Où seul s’englue le moucheron⁠1… »


Les fous d’argent ont la peau dure

La vie chevillée au corps

Ou au coffre


Ils sèment guerres et misères

Nul ne songe à en évacuer l’engeance

Au contraire

Il semble qu’ils soient adulés

Traités en dieux

Dont le masque cache mal la diablerie


Les fous d’argent sont peut-être moins nombreux 

Mais causent bien plus de dégâts qu’autrefois

Car ils tiennent dans leurs mains avides

Le pouvoir de détruire

Humains et planète

Sans l’ombre d’un remord


(18 mars 2023 — 1 — 7h42)


*


« L’avenir des hommes n’est écrit nulle part. Pour le meilleur et pour le pire⁠2. »


Rien n’est écrit

Pas même d’un mot 


Rien ne dit de quoi

L’humain serait capable


Du pire comme du meilleur

Certes

Gageons que le meilleur gagne


Il serait temps et heure

Qu’à accepter le pire

Les chemins de la révolte

Ouvrent la porte au mieux


Au mieux vivre

Qui ne se réduirait pas

À un bien-être égocentré


À un mieux vivre

Qui ne soit pas vaine attente

D’un jour où enfin se dispenser 

Où enfin consacrer les heures

À autre chose que « gagner »


« Gagner »

Symbole d’un système 

Symbole de domination reine

Où toujours les plus forts

En imposent aux plus faibles


« Gagner »

Puis finalement « perdre »

Sur un Terre dévastée

Par les gagnants

Nous seront tous perdants


(18 mars 2023 — 2 — 16h37)


*


Tombe la nuit sur les épaules

Pèse si lourd la vie

Le savez-vous

À qui n’a jamais cessé de se lever tôt

Pour ouvrir sa porte

À tous les chagrins du monde


Mon visage penché 

L’enfant sourit

Ultime baume posé

Sur les paupières du crépuscule


(18 mars 2023 — 3 — 21h18)


Xavier Lainé




1 Sébastien Brant, La nef des fous, éditions José Corti, 1997, 2004

2 Jean-Claude Michéa, Impasse Adam Smith, éditions Climats, 2002

jeudi 6 avril 2023

Une ode au retrait 17

 




Un instant j’avais rêvé

De me glisser entre des draps blancs d’espérance

Contre un corps nu chargé à la dynamite du désir

Puis je me serais endormi apaisé 

Peut-être

Peut-être apaisé

Je ne sais pas

Car dehors ça chauffait

Les foules envahissaient les rues

C’est ainsi

On conduit la meute au désespoir

Un jour la violence d’Etat se transforme

Un monde s’écroule dans les flammes

C’était si prévisible

Qu’impossible de rester entre les draps blancs

Impossible de rêver à une autre espérance

Que celle qu’on se forge dans un monde

Où tout ce qu’on pourrait rêver ne cesse de se dissoudre

De se dissoudre dans l’acide d’une volonté obscure

Vanité des rêves d’amour

Vanité des mots jetés au matin d’une aube grise

Mots qui se feraient pavés enflammés

Boules de poésie flambant dans le petit jour fade


Un instant j’avais rêvé

De me glisser entre des draps blancs d’espérance

Un corps froid et nu me conduisait au cauchemar

Celui vécu déjà qui nous maintint enfermé

Contre toute vraisemblance

Avec des crépuscules d’applaudissements stupides

J’en rêve depuis

De m’endormir entre des draps blancs

Contre un corps nu mais réchauffé par l’espérance

Nous partagerions des rêves d’autre monde

D’outre ce monde

L’ogre montre son vrai visage

Qui d’une main de fer refroidit l’espoir

Attise la flamme des colères

Interdit le baiser et la poignée de main

L’ogre montre son vrai visage

Celui qui détruit en nous-mêmes notre humanité

Celui qui nous sépare et nous classe

Entre races et classes

Entre sexes et genres

Celui qui devant son écran de suffisance

Veut nous contrôler et nous dire

Contre toute vraisemblance

Ce qui serait bon pour nous


Ce qui serait bon pour nous

Nous glisser dans les draps blancs d’une espérance

Une chaude espérance qui nous accueillerait en sa nue beauté

Ouvrant nos rêves et nous accordant le repos

Pour que dès à présent nous ayons force et courage de reconstruire

Ce que l’ogre en sa profonde absurdité aura détruit

Reprendre le fil de notre humaine condition

Un moment rompu dans la froide sécheresse

D’un monde non désiré


(17 mars 2023 — 1 — 6h54)


Xavier Lainé