mardi 21 février 2023

Homme (ou femme) mais humains (peut-être) 1

 


XL - Enigmatiques assises 1


L’humain⁠1 de février arpentait les rues et parlait.

Il disait toute l’amertume d’oeuvrer à la fonction commune mais sans retour gratifiant.

Il criait sa douleur de devoir vivre chichement en travaillant tellement qu’il ne sentait plus son corps au crépuscule.

Il sentait d’ailleurs ce crépuscule le saisir dans ses froides tenailles.


L’humain de février par lassitude s’asseyait sur le pavé gelé.

Il tendait une main tremblante aux passants indifférents.

Il dormait comme il pouvait, où il pouvait.

Il ne croyait ni en Dieu ni en diable mais chaque soir sous un porche, il priait pour être encore en vie le lendemain matin.

Car Février avait sorti ses griffes et ses gelées mordantes.

Il est tellement naturel, ce froid hiver.

Il est tellement moins naturel que dans un pays prétendu riche, des hommes et des femmes de février grelottent sous les porches.

Il est tellement moins naturel que d’autres passent, leur panier à provision à bout de bras et feignent l’indifférence devant les mains tremblantes.


L’humain de février rejoignait ses ami(e)s sur les boulevards.

Une banderole lui tenait la tête haute.

Il n’était donc pas si seul, l’humain de février.

D’autres, s’ils ne grelotaient pas encore dans la rue, tremblaient d’effroi devant la chute brutale, non du thermomètre mais de leur capacité à payer ce qu’ils doivent.

C’est un miracle des siècles d’injustice que de devoir d’autant plus que vous gagnez moins.

Et certains, inhumains passant devant l’humain de février ironisaient sur cette chute mortelle d’un piédestal social si souvent branlant.


L’humain de février ouvrait les yeux aux aurores, heureux d’être encore vivant.

(1er février 2023 — 1 — 6h46)


*


L’homme comme la femme de février, outre greloter et contempler son panier à provision qui s’amenuise, doit affronter le mépris de classe d’un monarque qu’il a laissé élire par dépit.

Il faut reconnaître à l’homme comme à la femme de février qu’en l’espace de cinquante années, peu de choses ont été faites pour leur faciliter la vie.

Au contraire même, on dirait qu’il y a, de la part des monarques successifs, un savant plaisir à compliquer la vie de ceux qu’ils considèrent de haut, comme n’étant rien ou pas grand chose.

Il va de soi qu’en cinquante années de turpitudes et de déceptions, la tendance au repli et l’isolement protecteur est un réflexe compréhensible.


L’humain de février donc, a appris depuis fort longtemps et à ses dépends qu’il n’a rien à attendre de personne et surtout pas d’un Etat au service des inhumains qui se l’accaparent.


(1er février 2023 — 2 — 9h17)


Xavier Lainé



1 J’avais écrit « l’homme », mais alors pour satisfaire aux couleurs du temps, il m’aurait fallu, pour ne pas être accusé de sexisme, ajouter « ou (et) la femme ».

J’ai hésité, procrastiné, puis j’ai changé pour mettre « l’humain » à la place de tous les genres.

Mais peut-être viendra-t-on me reprocher de ce masculin du genre humain que je n’arrive pas à contourner.

Me faudra-t-il ajouter « les humaines », pour satisfaire à la platitude de l’extinction des genres ?

Je ne sais pas. Je suis d’accord avec l’idée de ne pas privilégier un genre sur un autre, mais la langue me joue des tours.

Alors peut-être me faudra-t-il un jour m’abstenir d’écrire pour ne pas qu’ »iels » me tombent dessus ?

lundi 20 février 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 31

 



XL-In-corporel-Fusain/2001



Le temps est passé de se plaindre.

Douleurs du corps et de l’esprit solidaires, c’est l’heure d’agir.

Ne plus s’en laisser compter ni dompter.

Aller d’un bon pas où nos pensées nous mènent : à l’opposé d’un camp qui prend des allures de fossoyeur.

Dresser des cloisons étanches autour de ces esprits mercantiles.

Ouvrir les portes à la vie dans toute ses subtilités.

Bien sur permettre aux plus meurtris de prendre refuge dans une oisiveté chèrement conquise.

Enseigner partout l’art du partage et de la mise en commun des savoirs et des pouvoirs.


Le temps est passé de se plaindre.

Trop longtemps nous avons attendu un hypothétique « grand soir ».

Fort de l’expérience de son impossible advenue, il nous reste à construire sans délais.

Construire les notions qui nous rassurent et nous rendent solidaires.

Construire un monde où le commun passe avant nos ego étriqués et solitaires.


Le temps est passé de rester devant les portes fermées.

Le temps est venu de bousculer les barrières d’indifférences hostiles.

Nous sommes, jeunes et vieux, le ferment d’un avenir heureux.


(31 janvier 2023 —1 — 14h07)


Xavier Lainé


dimanche 19 février 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 30

 



XL-In-corporel-Fusain/2001



« La souffrance, qu’elle soit celle d’un être humain ou de la terre elle-même, doit être traduite en mots de révolte, de repentir ou de prière⁠1. »


Il faut bien que corps s’exprime.

C’est souvent par la voix, la parole.

Mais bien avant, son langage reste mystérieux.

Nous savons mais n’en disons rien.

Nous nous « adaptons », même au pire qui avance masqué.

C’est tout l’art : ignorer ce que corps dit, rendre sourd à son expression.

Comme la bonne gouvernance doit rester sourde aux cris.

Aux cris de révolte et d’insoumission, on oppose grenades et fumées.

On blesse les corps révoltés, on les éborgne, on les mutile.


Il faut bien que corps s’exprime.

Que ce soit en larmes silencieuses, ou en grommellements à peine audibles.

Les corps disent, mais, chut, il ne faut rien en dire.

Juste les soigner assez pour qu’ils retournent à leurs bourreaux.

Travaille et ferme-là !

Travaille toujours, toujours plus, plus longtemps et ne proteste pas.

Sauf que corps eux, protestent, parfois en longues maladies.

Mais on vous dit que ça coute un « pognon de dingue », tous ces « riens » !

Riens qui doivent avancer courbés devant les caisses automatiques.

Riens qui ne sont bon qu’à remplir le caddie du samedi.

Remplir leur organisme fatigué de produits frelatés.


Il faut bien que corps protestent.

Puisque toute tentative d’en dire quelque chose est vouée au silence.

Chut ! On vous dit : ce qui vient devant vous ne doit pas sortir au grand jour !

Vous êtes les dépositaires de la souffrance du monde et vous devez vous taire !


N’en rien dire qui serait trahison d’un secret.

N’en rien dire qui soit révélateur des causes de malaises.

Le silence est imposé pour que les yeux jamais ne s’ouvrent.


(30 janvier 2023 — 1 — 7h20)


*


Et pourtant l’usure.

Usure de qui a commencé tôt.

Usure des métiers de force.

Usure de l’’exploitation pour une vie sans.

Une vie sans vacance et sans sortie.

Une vie qui n’en est une que pour être encore vivant.

Une vie passée sous les fourches de qui vous exploite et vous tond.


Ce fut dit : ceci n’est rien aux yeux des dominants.

Rien regardés avec mépris de classe du haut d’un perchoir politique.


Et pourtant l’usure et la fatigue d’exister.

Et ce peu d’espoir qui reste une fois pansées les plaies.


(Lundi 30 janvier — 2 — 17h49)


Xavier Lainé



1 Alberto Manguel, De la curiosité, éditions Actes Sud, 2015

samedi 18 février 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 29

 



XL-In-corporel-Fusain/2001


C’est une aube tardive et douloureuse.

Pourtant rien bu, juste écouté et roulé.

Car pour écouter en pays déserté, il faut rouler.

Rouler l’oeil rivé sur les lignes blanches, continues ou dis-, pour ne pas perdre le contrôle sous le poids des fatigues.

Mais quand même que diable, ne pas vieillir sans avoir écouté, vu, lu.

Juste un peu de « culture » que diable tandis que ville s’endort dans la boue des financiers.


C’est une aube tardive et douloureuse.

Les « enfants terribles » ont tiré leur révérence, pressés de toute part de déménager pour laisser place à la propreté gestionnaire.

Rien ne doit dépasser sous le joug des incultes, des non-vivants, des mortels ennuyeux qui comptent leur épargne à l’abri des regards (on n’est jamais assez prudents !).

Ceux-là voient le monde comme ils sont : une horde de rapaces et de voleurs.

Ils aiment les rues propres mais mortes.

Ils ont oublié d’où ils viennent, cette boue primitive qui fut notre berceau commun.


C’est aube tardive et douloureuse.

C’est un hiver qui ne ressemble à aucun autre.

Les tristes sinistres fourbissent leurs armes de mort.

On tire sur tout ce qui vie et s’émeut.

On largue les amarres de la pudeur.

On ne se cache même plus pour afficher son mépris du « peuple ».


Qu’ils se méfient les absurdes fossoyeurs : la graine qui plonge ses racines dans la vie vibrante et poétique a plus d’un tour dans son sac !

Elle pourrait bien les renverser de leur trône au printemps des espérances !


(29 janvier 2023 — 1 — 7h54)


Xavier Lainé


vendredi 17 février 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 28

 



XL-In-corporel-Fusain/2001



Courir

Courir cueillir amis au saut du lit


Courir

Courir à la gare les déposer

Pour un train hypothétique

Qui pour une fois

Ne s’est pas évaporé avant d’arriver


Courir

Courir chercher remorque

Y déposer vieux sapin

Puis aller la remplir de bois nouveau

Permettant de passer temps de froidure


Courir

Courir toujours et encore

Ne laisser aucune heure vide

« Le temps c’est de l’argent »

Qu’ils disaient les drôles

Mais

Bien que pas une minute de perdue chaque jour

Ce sont et seront toujours comptes en berne


(28 janvier 2023 — 1 — 9h54)


*


Et puis…


Et puis insidieusement toute parole contraire est repoussée.

La ville s’endort sur ses deux oreilles de prétendue bourgeoisie.

Le silence des pantoufles se fait glacial.


(28 janvier 2023 —2 — 15h48)

*


Quatre vingt dix printemps !

C’est si fragile l’amour d’une mère.

Si fragile la tendresse donnée sans compter.


Quatre vingt dix printemps !

Faut-il encore compter le temps passé ?

Quand c’est merveille d’être là, chaque jour, si vivante !


(28 janvier 2023 — 3 — à 18h42)


Xavier Lainé


jeudi 16 février 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 27

 



XL-In-corporel-Fusain/2001



Parfois il est salutaire de ne pas comprendre.

Salutaire de chercher sans savoir vraiment quoi.


Ici je m’arrête, seul parmi les livres, dans l’incompréhension des humains.

Je m’arrête.

Il me faudrait tant de temps pour faire la clarté.

Après tant de corps rompus, lire la tristesse de ce monde.

De ce monde non voulu mais imposé.

Comme sont imposées les tortures et les humiliations.


Au détour d’un crépuscule, rejoindre les flambeaux.

Ressentir le bonheur d’exister dans la contestation du monde.

Un instant suivre la flamme ressuscitée.

Celle qui pourrait réveiller un espoir maigre et affamé.


La nuit vibre encore un moment.

Je vous découvre amis qui semblez avoir oublié.

Dans la joie de nos retrouvailles vous avez oublié.

Oublié le silence pesant des pantoufles, aux heures tristes des soumissions.

Parfois peut-être cela vaut-il mieux.

Perdre la mémoire et oublier ce qui fut vécu.

Cette tyrannie de la peur répandue en lourdes charges virales.


Marchant à vos côté dans la lueur des flambeaux.

Mes pensées vont avec celles et ceux qui ne viendront plus.

Ceux qui sont tombés sous les coups sadiques d’un pouvoir absurde.

Ceux qui pleurent tous les jours d’avoir perdu la foi en ce qu’ils font.


Marchant à vos côtés, un goût amer me vient à la bouche.

Tant s’en vont de nos mémoires, oubliés de l’histoire.

Ils sont noyés dans les eaux glauques de la douleur provoquée.

Il ne reste d’eux qu’un soupir, une petite brise nocturne.


(27 janvier 2023 — 1 — 6h55)


Xavier Lainé


mercredi 15 février 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 26

 



XL-In-corporel-Fusain/2001



De corps en corps mes mains ne cessent d’explorer ce non-lieu.

Serions-nous in-corporels comme certaines oeuvres d’art seraient in-temporelles ?

Les siècles passent et toujours nous en restons à la même dichotomie, bien évidemment posée lourdement sur les épaules de Descartes.

La tarte à la crème de la distinction âme-corps érigée en dogme scolastique par une église triomphante nous poursuit mais nul ne remet en cause le dogme.

Et pourtant…


(26 janvier 2023 — 1 — 8h44)


*


Et pourtant, qui une seule fois a pu vivre dans cette schizophrénie ?

Qui a pu voguer sans corps à la surface du monde ?

Quelle poésie aurait pu jaillir si n’étaient des doigts pour en tracer les lettres et les mots ?


Étrange monde qui poursuit sa route en ce déni.

Nous ne sommes humains qu’incarnés, notre esprit jaillissant d’un corps nourri à l’expérience de la vie.


À défaut, nous ne serions qu’objet parmi tant d’autres.

Incapables du moindre affect, nous serions des monstres parfaits.


Nous ne gagnerions rien à une existence désincarnée !


« La vie esthétique se doit de cultiver les plaisirs et les disciplines du corps. Bien que l’expérience somatique soit peut-être irréductible à la formation linguistique, sa contribution à la formation de l’esprit et de la personnalité ne peut être niée et révèle en vérité l’erreur qui consiste à envisager l’esprit et le corps comme des entités séparées et à identifier étroitement le moi au premier.

Si nous pouvons émanciper et transformer le moi à travers un nouveau langage, nous pouvons aussi le libérer et le transfigurer à travers de nouvelles pratiques corporelles.

On devrait lire et écouter son corps plus attentivement ; il faudrait même dépasser les métaphores de la lecture et de l’écoute, trop liées au langage, et mieux apprendre à le ressentir⁠1. »


Ainsi parle le philosophe : aurait-il la moindre chance d’être entendu ?


(26 janvier 2023 — 2 — 21h26)


Xavier Lainé



1 Richard Shusterman, L’art à l’état vif, Editions de minuit, 1992