vendredi 20 janvier 2023

Α-σώματος/In-corporel ? 1

 



XL-In-corporel-Fusain/2001


Premières heures de l’an en gris clair.

Entre deux langues de brumes, ciel bleu timide.

Un nid de chenilles processionnaires disparaît dans les flammes.

Loin de toute connection, le bruit du monde demeure à distance.

Rien ne filtre de ce qui en fait l’accélération.

Qu’un monarque autocrate cause n’a visiblement aucune importance.

Un grand silence suit ses éternelles rodomontades.

Plus rien n’a d’importance en l’Etat.

Les paroles n’ont plus de poids démunies de leur sens.

On dit une chose qui ne dit rien de ce qu’elle est.

Dès lors à quoi bon encore écouter ?

Il suffit de vivre laissant les embrouilles au-delà de la vie.


(1er janvier 2023 — 1 — 10h56)


*


« Mais pourquoi en France on aime si peu la poésie ? » disais-tu.

Au premier regard la question a du sens.

Il semble que…


Mais si on y regarde de plus près, la poésie fleurit un peu partout.

Elle demeure dans les souterrains d’un monde qui, niant le vivant, ne peut qu’en nier l’expression.


Dans ce monde là, tu vois, que vaut la parole d’un poète puisque celle qui compte se paie en monnaie sonnante et trébuchante ?

Que vaut l’expression du coeur en terre où tout doit être contrôlé et certifié d’une parole d’expert ?


Dès lors poésie ne trouve plus son expression sur les ondes où s’étale la plus sombre bêtise.

Elle suit les chemins creux des périodes où l’humanité ne sait plus qui elle est.

Où tout ce qui vit et s’émeut est suspecté d’être contraire aux lois liberticides.

La poésie ne se tait pas, elle s’invente des chemins moins visible, guettant l’heure de revenir au grand jour, une fois les frimas passés.


Les poètes qui se lamentent sont ceux qui contribue au silence officiel de la poésie.

Les poètes ont ceci de particulier qu’ils ne meurent jamais vraiment, et que leurs mots renaissent dans les cendres des temps obscurs.


Pas d’affolement : ils peuvent toujours fêter leur illusoire victoire.

Ils ne perdent rien pour attendre car les bouquets de mots sont d’immortelles.


(1er janvier 2023 — 2 — 19h46)


Xavier Lainé


jeudi 19 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 31

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012


Faudra bien quitter la rive

Quitter l’an qui passe 

Aborder l’an qui vient

Sans rien saborder à nos chances de vivre


Faudra bien aller de l’avant

Puisque le temps ferme les portes derrière

Faudra bien 

Il n’y a que les yeux et le coeur

Pour regretter ce qui fut

Sans savoir ce qui vient


Faudra bien quitter ce monde un jour

Faudra bien mais le plus tard possible

Même si parfois observant ce qu’il devient

On aimerait ne pas trop s’attarder

On se dit au fond de soi

Qu’il serait toujours possible

D’en tirer un autre jus

Que le brouet immonde servi

Par quelques ignobles qui souillent de leur présence

L’idée qu’on se fait de l’humain


On voudrait lancer le grappin

Pour ralentir la course

Prendre le temps de construire

Tandis qu’eux ne cessent

De démolir et de salir


On voudrait juste pouvoir 

Ouvrir les yeux sur des lendemains qui chantent

Quand depuis des années 

C’est la même ritournelle

Qui nous chavire le coeur

Devant la complainte des misères


On voudrait juste

Mais à l’heure de pousser la porte 

On se prend à la méfiance

Tant de fois on a mangé notre chapeau

Qu’on n’ose imaginer

Quelque chose de plus gai

Où s’étire le chapelet

Des tristes nouvelles répandues


(31 décembre 2022 — 1 — 14h42)


*


Il reste si peu de l’année qui fut.

Nous avons traversé tant de murs.

Nous avons vu se dresser tant de frontières.

Masqués, bâillonnés, interdits d’étreinte et de baisers ; interdits de vivre, sommés de marcher au pas imposé, au nom d’un délire de sécurité sans limite, c’est la vie elle-même qui est jetée aux orties.

Trois années après le grand choc, la pandémie de bêtise poursuit sa route.

On se prendrait presque à vouloir rester là où nous sommes.


Mais peut-être l’ignoble prenant la parole en aura ainsi décidé.

Voilà ce que c’est de ne l’avoir pas écouté : peut-être a-t-il annoncé que nous en resterions à l’année qui se termine ; que nous pourrions ainsi bénéficier de vingt quatre mois de salaire supplémentaire…

La plaisanterie serait presque crédible tant nous avons traversé d’ordres et de contre-ordres à nous rendre fous.


Il reste si peu de l’année qui fut.

Qu’on rêverait à une suspension du temps.

En demandant le plus, nous obtiendrons peut-être le moins : au moins son ralentissement.

Ce serait oeuvre de salubrité publique que de ralentir.


(31 décembre 2022 — 2 — 23h40)


Xavier Lainé

mercredi 18 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 30

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



L’âme grise est en éternelle déambulation.

Elle ne s’arrête jamais.

Elle ne sait jamais quelle place occuper en ce monde.

L’âme grise déambule entre sourire et larmes.

L’âme grise va avec sa sensibilité toujours à vif.

Elle ouvre les yeux sur le monde.

Elle sait en déguster les infinies beautés.

Mais pose toujours des demi-teintes au tableau.

Comment l’âme grise pourrait aller de réjouissances en joies puisque les humains entre eux font si peu preuve de bonté.

On me dira encore que je noircis le tableau.

On me dira qu’il en est parmi les humains qui tentent d’alléger la partition.

On me dira…

Mais l’âme grise ne peut vivre avec légèreté tant qu’un seul parmi les vivants subit les assauts des hordes sans esprit, inhumains parmi les humains.

L’âme grise est un état à part.

Elle te maintient hors du champ commun.


(30 décembre 2022 — 1 — 8h43)


*


J’ai ouvert ma porte à l’abandonné.

À l’errant sans domicile délaissé sur les quais de nulle part.

J’ai ouvert tant de fois mon âme à qui voulait y entrer.

Dans le seul souci de demeurer en territoire de franche humanité.

Humanité, cette chose informe dont nul ne sait ce qu’elle recouvre de son sens.

Sinon qu’à la pratiquer la respiration s’allège, la vie se met à danser.

Sinon qu’à la pratiquer les contrôles tatillons d’un temps de peurs immondes en deviennent insupportables.

Alors on déambule par des chemins de traverse, on fait société buissonnière.

On se pose avec poèmes et musiques en n’importe quel point sensible du monde.

On ne demande aucune autorisation de vivre.

On vit et c’est déjà beaucoup.


(30 décembre 2022 — 2 — 14h03)


*


Mesurons nos reculs, celui de nos libertés les plus fondamentale.

Mesurons combien désormais pour « vivre en paix » il faut se fondre dans un magma d’inhumanité.

Je ne parle pas seulement de notre liberté de manifester (elle est mise à mal depuis si longtemps !).

Je parle de notre liberté d’aller et venir, de créer et de nous rejoindre dans des espaces où le commun prend sa source.

C’est la vie même qui ici se trouve contrainte.

Mesurons un instant tout ce qui a été détruit et depuis si longtemps et par toutes sortes d’irresponsables qui tiennent vibrants discours la main sur le coeur.

Mesurons le cynisme qu’il faut pour dire une chose tout en agissant rigoureusement à l’opposé.


Si notre pays était le seul dans cet état où la sidération l’emporte sur la responsabilité, mais ce n’est pas le cas.

Israël est peut-être le symptôme le plus significatif de l’état pathologique de ces dirigeants occidentaux (mais les orientaux n’ont rien à leur envier) qui sèment le chaos au nom du maintien d’un système dont tout le monde sent le naufrage.

Un article de David Grossman⁠1 peut largement être extrapolé à la situation française.

Ce que sème le président ici est assez similaire : il fait partie de ceux qui usant et abusant d’une distorsion sémantique, « appellent le mal bien, et le bien mal. Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres, Qui changent l’amertume en douceur, et la douceur en amertume⁠2

Le problème est infiniment plus profond que toutes les destructions du système social.

Puisque l’année s’écoule et touche à ses dernières heures, il est temps d’ouvrir les yeux : ce qui a été détruit, ce n’est pas seulement un Etat, c’est ce qui le remplace, un marché de dupes qui cherche à faire paraître le chaos comme situation enviable d’où nous pourrions sortir dans une sorte de rédemption. Autrement dit : passer par le mal pour, tel le Phénix, renaître de nos cendres.


Nous voyons bien en quelles catastrophes nous entrons. 

Cette glu qui empoisonne les esprits ne trouvera pas de sortie favorable avant longtemps.

Aucun dirigeant même le plus vertueux ne pourra nous faire revenir de là où les malhonnêtes nous ont conduits.

Les âmes errantes déambulent dans nos rues.

Les regards hagards se multiplient autant que les cancers et les épidémies.

Ce qui a été fait devrait nous appeler à un profond mouvement de révolte.

Mais pour cela, il faudrait sortir de la léthargie entretenue par les médias au service des pervertis.


(30 décembre 2022 — 3 — 15h59)


Xavier Lainé



1 Tout ce qui s’est passé en Israël depuis les élections législatives est ostensiblement légal et démocratique. Mais derrière cette façade, comme cela s’est produit plus d’une fois au cours de l’histoire, les graines du chaos, de la vacuité et du désordre ont été

semées au coeur des institutions les plus essentielles du pays.

Je ne parle pas seulement de la promulgation de nouvelles lois, aussi extrêmes et scandaleuses qu’elles soient, mais d’un changement plus profond, plus fatidique, un

changement de notre identité, du caractère même de l’Etat. Or, ce changement n’était pas l’enjeu du scrutin. Les Israéliens n’ont pas voté là-dessus. Pendant toute la durée

des négociations qui ont mené à la formation d’un nouveau gouvernement, un verset du livre d’Isaïe n’a cessé de me revenir à l’esprit : «Malheur à ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal, Qui changent les ténèbres en lumière, et la lumière en ténèbres, Qui changent l’amertume en douceur, et la douceur en amertume !»

En bruit de fond, aussi lancinant qu’un supplice, j’entends en boucle le député Moshe Gafni qui proclame : «La moitié de la population étudiera la Torah et l’autre moitié servira dans l’armée.» Et chaque fois, cela me met le cerveau en ébullition, en partie

cette fois pour de tout autres raisons. Les négociations, qui ont plutôt ressemblé à un pillage généralisé, sont passées devant nos yeux en une rapide succession d’images et d’éclairs dans une logique perturbante et provocatrice : la «clause dérogatoire»,

«Smotrich aura le droit d’arbitrage final sur les constructions en Cisjordanie», «Ben Gvir pourra mettre en place une milice privée en Cisjordanie», «Le criminel récidiviste Dery pourra…». Le tout en un clin d’oeil, avec une frénésie croissante, par un tour de passepasse digne d’un joueur sans scrupule.

Nous savons que quelqu’un nous dupe en ce moment même. Non seulement ce quelqu’un empoche notre argent, mais il nous vole aussi notre avenir et celui de nos enfants, et l’existence que nous voulions mener ici : dans un Etat où, en dépit de ses défauts, de ses lacunes et de ses angles morts, brille par moments la possibilité de devenir un pays civilisé, égalitaire, qui a le pouvoir d’absorber les contradictions et les différences, et qui finira avec le temps par se libérer lui-même de cette maudite occupation. Un pays qui pourrait être juif et croyant tout en étant séculier, être à la fois une puissance technologique, attachée aux traditions et démocratique, et un foyer

accueillant pour ses minorités. Un Etat israélien où la multiplicité des langages

humains et sociétaux ne provoquerait pas nécessairement de peurs, de menaces mutuelles et de racisme, mais conduirait au contraire à un enrichissement fertile et à l’épanouissement.

Ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal sont déjà là.

Maintenant que la poussière est retombée, que l’ampleur de la catastrophe a été révélée, Benyamin Nétanyahou se dit peut-être qu’après avoir semé le chaos et récolté ses fruits – la destruction du système juridique, de la police, de l’éducation et de tout

ce qui exhale le moindre relent de «gauchisme» – il pourra revenir en arrière, effacer ou du moins modérer cette vision folle et malhonnête du monde qu’il a lui-même façonnée et se remettre à nous diriger de manière convenable et légale. Redevenir l’adulte responsable qui gouverne correctement son pays.

Mais à ce moment-là, il pourrait bien découvrir qu’on ne revient pas de là où il nous a menés. Il sera impossible d’éliminer ou même d’apprivoiser le chaos qu’il a créé. Ses années chaotiques ont d’ores et déjà marqué la réalité et les âmes de ceux qui les ont

vécues d’une empreinte tangible et effrayante.

Ils sont là. Le chaos est là, entraînant tout sur son passage. Les haines intestines sont là. La détestation mutuelle est là, tout comme la violence cruelle à l’oeuvre dans nos rues, sur nos routes, dans nos écoles et nos hôpitaux. Ceux qui appellent le mal bien, et le bien mal sont déjà là aussi.

Il est tout aussi évident que l’occupation ne prendra pas fin dans un avenir proche, étant déjà plus forte que toutes les puissances actives aujourd’hui sur la scène politique. Ce qui a commencé là et qui s’y est rodé commence à s’infiltrer ici. La gueule

béante de l’anarchie menace de ses crocs la plus fragile démocratie du Moyen-Orient.

Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio.

Ce texte a aussi été publié mercredi 28 décembre dans Haaretz et  Libération le 29 décembre 2022.


2 Verset du livre d’Isaïe cité par David Grossman, cf article ci-dessus.

mardi 17 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 29

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



Pour déambuler il n’est pas besoin de panneaux indicateurs.

Il suffit de se laisser pousser par le vent des rencontres.

D’ouvrir son coeur à ce qui vient, aux âmes accueillantes, de fuir les autres, celles qui ne cessent de fermer les frontières.

Dans la traversée de l’an, il est l’heure d’ouvrir les yeux sur ce qui fut.

Tandis qu’une poignée de non-humains s’acharnent à nous précipiter dans le néant, bien d’autres ouvrent les portes du coeur.

Ils ne compensent pas la dérive des tragédies orchestrées de mains de maître, mais ils ouvrent ici et là quelques bulles d’humanité où se réchauffer.


Pour déambuler, nul besoin de suivre les itinéraires tracés.

Nul besoin de leurs balises, ni de leurs antennes de surveillance.

Nul besoin non plus de leurs normes et de leurs incitations stupides.

Il nous suffit d’entrer à l’écoute de notre fibre d’humanité commune.

Ce n’est pas de voeux pieux dont nous avons besoin, mais bien d’une mise en pratique de ce qui nous réconforte.

Avec lucidité, nous avons à tracer notre propre chemin.

Il faut parfois se pencher sous les branches nues de l’hiver.

Il faut souvent tendre la main à moins agile, allumer le feu de la patience dans l’âtre du réconfort.


Ils nous voudraient marchant au pas cadencé de leurs tyrannies partisanes.

Ils nous font le chantage à l’argent, leur dieu cynique et corrompu.

Ils ne peuvent pas comprendre que nous avons un ailleurs d’où leur existence est bannie : celle où porter secours et réconfort ne se monnaye pas.

Notre vie commune n’a pas de prix.

Nos mains salvatrices non plus.

Il suffit de ce moment où le corps et l’âme poussent un gros soupir de soulagement.

Les graines de l’avenir sont ici, non dans des voeux prononcés parce qu’il faut les émettre.

Nous avons mieux à faire que nous regarder comme des « concurrents » dans la loterie de leur monde immonde.


(29 décembre 2022 — 1 — 15h02)


Xavier Lainé


lundi 16 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 28

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012


Parfois on déambule et on se perd.

On croit suivre le bon chemin, mais on revient irrémédiablement sur nos pas.

Ơn erre, on ne sait pas trop par quoi commencer, vers où aller.

On termine l’an avec l’amertume d’avoir le meilleur derrière.

Avec l’amertume de constater les obstacles dressés devant nos pas.


L’hiver nous fuit.

On n’y prête guère attention, mais l’hiver nous fuit : quels présages allons-nous savoir lire dans le ciel trop clément ?

Saurions-nous encore lire ou sommes-nous devenus analphabètes ?


L’hiver nous fuit.

L’édile du coin pérore en attitude de boxeur.

Un tsar de toutes les Russies pérorait de même avant de jeter le monde au bord du gouffre.

Les imbéciles font toujours de la vie un combat.

Ils nourrissent leur esprit dans le sang versé.

Ils posent pour leur propre gloire sur les sentiers de leurs guerres.

Mais toujours, dans les fossés de l’histoire, gémissent les « riens » laissés pour compte à leur agonie.

Eux vont devant, avec leurs gants de boxe et prennent le monde pour un ring.


Celui qui tente encore de penser déambule, moitié hagard, moitié ébrieux d’avoir trop bu à la bouteille offerte pour trois achats de chaines.

Les maillons se resserrent sur le cou des errants.

Les édiles devant leur miroir rient de se voir si beau.

Ils ne voient rien de la laideur du monde qu’ils laissent derrière eux.


(28 décembre 2022 — 1 — 8h52)


*


Non, je ne monterai pas sur le ring, ni viendrai vous voir boxer.

Ce n’est pas ma conception du monde ni des relations humaines.

La mâle assurance qui triomphe d’un « adversaire », qui le roue de coups sous les acclamations d’une foule ivre de sang n’est pas mon idéal.


J’irai plutôt déambuler solitaire, dans l’attente des bras ouverts où déposer mon âme chagrine.

Chagrine d’avoir tant vécu pour voir ce monde s’effondrer quand mes luttes envisageaient les choses autrement.


Je n’irai pas non plus au bal des ego.

Je n’ai rien à faire de la gloire éphémère de tous ces gens qui promènent le « A » de leur détermination artistique et se présentent comme les meilleurs pour ne défendre qu’eux-mêmes.


Je ne sais que déambuler discrètement, longer les murs désertiques de ma ville sans âme.


(28 décembre 2022 — 2 — 10h00)


*


Au fond des ruelles obscures, la lumière se dépose.

Elle affleure aux murs du pauvre.

Elle se reflète dans les fenêtres trop peu ouvertes.

L’air est si rare où l’homme doit retenir son souffle pour ne pas pleurer sur son sort.


Au fond des ruelles obscures, j’ai jeté l’encre de mes mots.

J’ai trempé ma plume dans le chagrin des misères.

Ma page se fait frêle esquif à ceux qui voudraient passer d’une rive à l’autre.

Désespoir au delà, espoir en deçà.

Tout le problème est de ne pas finir le voyage déçu.


Au fond des ruelles obscures, l’amour se tient coi.

Il attend l’âme en sommeil qui viendrait s’échouer de ce côté.

L’amour est patient et se laisse si mal apprivoiser !

C’est un problème d’apprentissage que de savoir l’approcher.

Ou de rester immobile et silencieux pour qu’intrigué il s’approche.

L’amour passe le gué des ans en sages déambulations.

Furtif il ne se dépose jamais longtemps aux coeurs qui voudraient le garder pour eux et eux seuls.


L’amour demeure au fond de la ruelle des mots échoués.

Il attend son heure qui dure parfois une vie, parfois se fait éphémère instant de grâce vite oublié.


(28 décembre 2022 — 3 — 17h02)


Xavier Lainé



dimanche 15 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 27

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



C’est vrai quoi, me voilà rassuré d’apprendre par la bouche officielle que ma ville, par la grâce des déménageurs soutenant le rallye Paris-Dakar, rayonne dans les déserts du monde.


De grains de sable en grains de sable, peut-être trouverons nous la plage sous les pavés, le bitume et le béton !

Et puis, après tout, la compagnie des serpents minutes et des scorpions pourrait faire un tourisme tout à fait acceptable !


On pourrait suggérer des transports en commun à dos de dromadaires ?


(27 décembre 2022 — 1 — 12h21)


*


D’une ville désertée aux déserts du monde il n’est qu’un pas.


(27 décembre 2022 — 2 — 20h35)


Xavier Lainé


samedi 14 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 26

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012




Que reste-t-il de l’enfance une fois les rêves de l’enfance étouffés ?


L’un se jette dans mes bras, caresse ma barbe négligée.

Il y a dans ses yeux l’émerveillement d’un être imaginaire passé dans le monde réel.

Les autres demeurent, l’oeil rivés sur les écrans d’un monde virtuel qui tue leur enfance.


Que reste-t-il de l’enfance une fois les rêves de l’enfance étouffés ?


Je lis.

Je lis dans tes yeux de près d’un siècle tous les regrets.

Dansent dans ton regard nos Noëls d’autrefois.

Un autrefois pas si lointain où le mot fête voulait encore dire moment de tendres et douces effusions humaines.

On se prenait dans les bras, on riait à gorge déployée.

Le bonheur n’était pas qu’un rêve évanoui.

Il était à portée de nos actes, non réduits à la sphère marchande.

On se satisfaisait de peu.

De ce moment passé ensemble sans préméditation.

On aurait parcouru la terre entière pour rendre ce moment possible.


Mesurerons-nous un jour tout ce qui a été brisé en si peu d’années ?

Mesurerons-nous un jour toute la nostalgie dans nos yeux vieillissants d’un temps qui ne faisait pas la queue à la porte des « grandes surfaces » ?

Mesurerons-nous un jour tout ce qui s’est brisé au coeur même de notre humanité au nom d’un commerce sans limite ?


Verrons-nous un jour dans le regard de nos petits-enfants, dans celui de nos parents, autre chose que cette fracture douloureuse ?


(26 décembre 2022 — 1 — 9h17)


*


Porté ou emporté, c’est le lendemain que l’esprit s’interroge.

Il reste si peu de chose des légèretés du passé !

Comme si une lame de fond nous avait engloutis et avait emporté ce qui restait en nous de l’enfance.

La fête réduite aux consommations téléguidées.

De quoi aurions-nous besoin sinon de ces simples instants de tendresse et d’affection dont nous ne trouvons plus le mode d’emploi.

Un geste d’amour ne se revend pas sur eBay.

C’est pourtant lui qui donne toute sa substance à ce qu’ils osent nommer « fêtes ».

L’estomac ballonné de « trop », on se prend à rêver du peu qu’il nous faudrait pour avancer léger vers la rupture d’un an.


Ouvrir une part de rêverie le 25, entrer de plein pied dans sa mise en acte le 1er.


… ET S’Y TENIR, sans rien concéder aux fossoyeurs du siècle.


(26 décembre 2022 — 2 — 12h06)


*


Tourner la page de la fête et revenir au pragmatisme contemporain : pour consommer il faut gagner.

À défaut de gagner d’avance, il faut trouver moyen de compenser ce qui est déjà parti.

En quelques années, ils ont réussi ce tour de force de nous faire passer d’une vie à gagner, à une vie à crédit.

Et, tandis que pour une minorité absolue de nantis c’est toujours plus, pour les autres, ne sont que turbulences d’une vie où on se demande chaque jour quel va être celui du grand basculement dans le vide absolu des dettes incompressibles et impossibles à rembourser.

La mort pour ceux qui ne s’en sortent pas serait-elle un solde de tout compte à l’avantage des débiteurs qui pourront encore s’enrichir sur les maigres héritages ?


(26 décembre 2022 — 3 — 14h03)


Xavier Lainé