lundi 16 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 28

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012


Parfois on déambule et on se perd.

On croit suivre le bon chemin, mais on revient irrémédiablement sur nos pas.

Ơn erre, on ne sait pas trop par quoi commencer, vers où aller.

On termine l’an avec l’amertume d’avoir le meilleur derrière.

Avec l’amertume de constater les obstacles dressés devant nos pas.


L’hiver nous fuit.

On n’y prête guère attention, mais l’hiver nous fuit : quels présages allons-nous savoir lire dans le ciel trop clément ?

Saurions-nous encore lire ou sommes-nous devenus analphabètes ?


L’hiver nous fuit.

L’édile du coin pérore en attitude de boxeur.

Un tsar de toutes les Russies pérorait de même avant de jeter le monde au bord du gouffre.

Les imbéciles font toujours de la vie un combat.

Ils nourrissent leur esprit dans le sang versé.

Ils posent pour leur propre gloire sur les sentiers de leurs guerres.

Mais toujours, dans les fossés de l’histoire, gémissent les « riens » laissés pour compte à leur agonie.

Eux vont devant, avec leurs gants de boxe et prennent le monde pour un ring.


Celui qui tente encore de penser déambule, moitié hagard, moitié ébrieux d’avoir trop bu à la bouteille offerte pour trois achats de chaines.

Les maillons se resserrent sur le cou des errants.

Les édiles devant leur miroir rient de se voir si beau.

Ils ne voient rien de la laideur du monde qu’ils laissent derrière eux.


(28 décembre 2022 — 1 — 8h52)


*


Non, je ne monterai pas sur le ring, ni viendrai vous voir boxer.

Ce n’est pas ma conception du monde ni des relations humaines.

La mâle assurance qui triomphe d’un « adversaire », qui le roue de coups sous les acclamations d’une foule ivre de sang n’est pas mon idéal.


J’irai plutôt déambuler solitaire, dans l’attente des bras ouverts où déposer mon âme chagrine.

Chagrine d’avoir tant vécu pour voir ce monde s’effondrer quand mes luttes envisageaient les choses autrement.


Je n’irai pas non plus au bal des ego.

Je n’ai rien à faire de la gloire éphémère de tous ces gens qui promènent le « A » de leur détermination artistique et se présentent comme les meilleurs pour ne défendre qu’eux-mêmes.


Je ne sais que déambuler discrètement, longer les murs désertiques de ma ville sans âme.


(28 décembre 2022 — 2 — 10h00)


*


Au fond des ruelles obscures, la lumière se dépose.

Elle affleure aux murs du pauvre.

Elle se reflète dans les fenêtres trop peu ouvertes.

L’air est si rare où l’homme doit retenir son souffle pour ne pas pleurer sur son sort.


Au fond des ruelles obscures, j’ai jeté l’encre de mes mots.

J’ai trempé ma plume dans le chagrin des misères.

Ma page se fait frêle esquif à ceux qui voudraient passer d’une rive à l’autre.

Désespoir au delà, espoir en deçà.

Tout le problème est de ne pas finir le voyage déçu.


Au fond des ruelles obscures, l’amour se tient coi.

Il attend l’âme en sommeil qui viendrait s’échouer de ce côté.

L’amour est patient et se laisse si mal apprivoiser !

C’est un problème d’apprentissage que de savoir l’approcher.

Ou de rester immobile et silencieux pour qu’intrigué il s’approche.

L’amour passe le gué des ans en sages déambulations.

Furtif il ne se dépose jamais longtemps aux coeurs qui voudraient le garder pour eux et eux seuls.


L’amour demeure au fond de la ruelle des mots échoués.

Il attend son heure qui dure parfois une vie, parfois se fait éphémère instant de grâce vite oublié.


(28 décembre 2022 — 3 — 17h02)


Xavier Lainé



dimanche 15 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 27

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



C’est vrai quoi, me voilà rassuré d’apprendre par la bouche officielle que ma ville, par la grâce des déménageurs soutenant le rallye Paris-Dakar, rayonne dans les déserts du monde.


De grains de sable en grains de sable, peut-être trouverons nous la plage sous les pavés, le bitume et le béton !

Et puis, après tout, la compagnie des serpents minutes et des scorpions pourrait faire un tourisme tout à fait acceptable !


On pourrait suggérer des transports en commun à dos de dromadaires ?


(27 décembre 2022 — 1 — 12h21)


*


D’une ville désertée aux déserts du monde il n’est qu’un pas.


(27 décembre 2022 — 2 — 20h35)


Xavier Lainé


samedi 14 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 26

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012




Que reste-t-il de l’enfance une fois les rêves de l’enfance étouffés ?


L’un se jette dans mes bras, caresse ma barbe négligée.

Il y a dans ses yeux l’émerveillement d’un être imaginaire passé dans le monde réel.

Les autres demeurent, l’oeil rivés sur les écrans d’un monde virtuel qui tue leur enfance.


Que reste-t-il de l’enfance une fois les rêves de l’enfance étouffés ?


Je lis.

Je lis dans tes yeux de près d’un siècle tous les regrets.

Dansent dans ton regard nos Noëls d’autrefois.

Un autrefois pas si lointain où le mot fête voulait encore dire moment de tendres et douces effusions humaines.

On se prenait dans les bras, on riait à gorge déployée.

Le bonheur n’était pas qu’un rêve évanoui.

Il était à portée de nos actes, non réduits à la sphère marchande.

On se satisfaisait de peu.

De ce moment passé ensemble sans préméditation.

On aurait parcouru la terre entière pour rendre ce moment possible.


Mesurerons-nous un jour tout ce qui a été brisé en si peu d’années ?

Mesurerons-nous un jour toute la nostalgie dans nos yeux vieillissants d’un temps qui ne faisait pas la queue à la porte des « grandes surfaces » ?

Mesurerons-nous un jour tout ce qui s’est brisé au coeur même de notre humanité au nom d’un commerce sans limite ?


Verrons-nous un jour dans le regard de nos petits-enfants, dans celui de nos parents, autre chose que cette fracture douloureuse ?


(26 décembre 2022 — 1 — 9h17)


*


Porté ou emporté, c’est le lendemain que l’esprit s’interroge.

Il reste si peu de chose des légèretés du passé !

Comme si une lame de fond nous avait engloutis et avait emporté ce qui restait en nous de l’enfance.

La fête réduite aux consommations téléguidées.

De quoi aurions-nous besoin sinon de ces simples instants de tendresse et d’affection dont nous ne trouvons plus le mode d’emploi.

Un geste d’amour ne se revend pas sur eBay.

C’est pourtant lui qui donne toute sa substance à ce qu’ils osent nommer « fêtes ».

L’estomac ballonné de « trop », on se prend à rêver du peu qu’il nous faudrait pour avancer léger vers la rupture d’un an.


Ouvrir une part de rêverie le 25, entrer de plein pied dans sa mise en acte le 1er.


… ET S’Y TENIR, sans rien concéder aux fossoyeurs du siècle.


(26 décembre 2022 — 2 — 12h06)


*


Tourner la page de la fête et revenir au pragmatisme contemporain : pour consommer il faut gagner.

À défaut de gagner d’avance, il faut trouver moyen de compenser ce qui est déjà parti.

En quelques années, ils ont réussi ce tour de force de nous faire passer d’une vie à gagner, à une vie à crédit.

Et, tandis que pour une minorité absolue de nantis c’est toujours plus, pour les autres, ne sont que turbulences d’une vie où on se demande chaque jour quel va être celui du grand basculement dans le vide absolu des dettes incompressibles et impossibles à rembourser.

La mort pour ceux qui ne s’en sortent pas serait-elle un solde de tout compte à l’avantage des débiteurs qui pourront encore s’enrichir sur les maigres héritages ?


(26 décembre 2022 — 3 — 14h03)


Xavier Lainé


vendredi 13 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 25

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



La bêtise aux commandes prend la parole.

Elle revendique la parole.

Elle la monopolise.


La bêtise aux commandes sait tout mieux que tous.

Alors elle pérore et se vante.

Elle gonfle le torse et parade.


La bêtise aux commandes revêt l’uniforme d’un général.

Elle marche au pas cadencé d’une histoire périmée.

Elle ne connaît que rythme à deux temps.


La bêtise aux commandes cause toujours et ne se tait jamais.

Elle s’insinue dans les esprits.

Elle les pervertit et les détourne.


La bêtise trouve toujours micro devant ses lèvres suffisantes.

La boursouflure est son univers.

Son monde est tissé d’ignorance crasse.


(24 décembre 2022 — 1 — 8h30)


*


On peut toujours souhaiter mille lumières, un once d’humanité, est-il possible d’y croire quand ce qui compte, c’est le défilé du commerce et la fausse réjouissance ?

24 décembre, je n’y arrive pas.

Je n’arrive pas à me réjouir.

Mes pensées vont à ceux qui hantent les rues de la misère.

Mes pensées vont aux kurdes assassinés hier, à tous les assassinés de la terre, assassinés pour être qui ils sont, donc différents des « normes  imposées ».

Mes pensées vont aux noyés de toutes nations et aux justes qui leur tendent la main.

Mes pensées vont à ceux qui perdent leur travail, qui se demandent à quoi rime le leur, une fois serrés les cordons d’une bourse toujours plus plate.

Je n’arrive pas à me réjouir devant l’iniquité d’un monde où règne l’injustice et le mépris.

D’un monde dont les dirigeants viendront avec le sourire souhaiter leurs voeux qui ne seront que mensonges et hypocrisies de moins en moins bien cachés.

Je n’y arrive pas.

J’ai beau tenter de m’en persuader, je n’y arrive pas.


(24 décembre 2022 — 2 — 10h35)


*


On me dira rabat-joie.

On criera au déserteur devant les petites joies de la vie.

On me dira.


Moi je vous regarderai.

Certes, enfants, je vois vos yeux briller.

Les miens ont perdu leur flamme depuis si longtemps.

Depuis si longtemps que je ne puis rien oublier.


Ni des chemins creux, ni des chausses-trappes.

Ni des larmes versées un peu partout qui brillent devant la flamme de mes bougies.

Je tente de surnager.

Je suis d’accord, il ne faut pas tout arrêter devant cette marée.

Mais, au risque de plomber l’ambiance, voilà, je ne puis oublier.


Je pense aux vies gâchées, aux vies parties.

J’y pense malgré tous mes efforts, je vous jure.


Je ne dirai rien de plus, en cette fête un peu attristée.


(24 décembre 2022 — 3 — 19h37)


Xavier Lainé


jeudi 12 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 24

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012


J’arrive en haut de la page après déambulations matinales parmi les chiffres et les comptes.

J’arrive en haut de la page alors que plus le temps.

Le temps, toujours cet ennemi lorsque tu dois te partager non équitablement entre les nécessités alimentaires, la foi encore en ton « travail » (même si le terme ne me convient pas), et les impératifs familiaux à respecter quoi qu’il advienne.

J’arrive en haut de la page, c’est le matin, la fatigue est lancinante, une toux d’enfer te cloue sur la table.

Dehors, l’hiver est déjà aux abonnés absents.


(23 décembre 2022 — 1 — 8h49)


Xavier Lainé


mercredi 11 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 23

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012




Un petit jour clair salue son premier allongement.

Paradoxe d’entrer en hiver en préparant le printemps.

Hiver.

Y en aura-t-il vraiment un ?

Ce qui frappe, c’est l’indifférence à ces variations saisonnières qui inexorablement s’effacent.

Le humains vaquent, déconnectés du monde qui leur offre séjour.

Que cette inconscience puisse être suicidaire saute aux yeux !

Mais il ne faut pas le dire.

Il ne faut pas parler de ce qui fâche.

Il faut rentrer dans le rang et accepter l’idée même du suicide collectif.


… Et ne pas s’étonner que chacun, dans ce climat dégradé puisse se porter de plus en plus mal.


CHUT ! TAIS-TOI DONC, tu nous empêches de festoyer en rond !


(22 décembre 2022 — 1 — 8h46)


Xavier Lainé


mardi 10 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 22

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012


Parfois le temps te saisit et ne te lâche plus, particulièrement la nuit et le matin.

Parfois.

Pas souvent, mais parfois.

Alors la déambulation commence mal car tu sais que le temps devant toi fait état d’une minceur famélique.

Qu’il va être l’heure d’aller ouvrir ta porte, de poser tes mains sur les échines fourbues devant l’âtre où vacillent les fragiles flammes d’humanité.

Tu déambules quand même et tant pis pour le temps.

Car tu sais.

Tu sais que sans ces instants volés ou dans le silence de ton antre, avec le cliquetis de la pluie sur le vasistas, ta journée n’en serait que plus pitoyable.

Tu n’aurais plus rien à attendre que gestes machinaux quand tu t’y refuses.

De ce conflit entre toi et toi ne pourrait jaillir  qu’un inconfort pathogène et tu serais happé par le sort de tes « patients ».

Ecrire est ta respiration.

Tu en uses et abuses.

Tu n’écris pas pour autre chose que laisser trace de ta déambulation, de ta traversée d’un monde qui ne va résolument pas dans le sens voulu.

« Le royaume du grand cul par dessus tête », écrirait Julie d’Aiglemont⁠1.

La vie n’est que traversée : on pourrait rêver que ce soit voyage radieux, mais non, au terme de ton voyage, tu es bien obligé de constater que tu n’as jamais cessé d’essuyer les tempêtes.


(21 décembre 2022 — 1 — 8h10)


*


Une pluie continue

Les pieds gelés sur le sol pourtant sec

Le feu dans l’âtre qui ne sait aller tout doux

Tant les nuées en attisent la flamme


Je ne suis pour pas grand chose dans l’ordre ou le désordre des choses.

Que dit un corps qui se raidit ?

Puis le même qui peu à peu accepte de ne plus lutter contre la gravité ?


Je n’y suis pour rien dans l’abolition de vos plaintes.

J’enregistre juste vos moments de répits


(21 décembre 2022 — 2 — 9h54)


*


C’est qu’on n’envisage jamais les choses sous cet angle : un corps qui apprend.

Apprendre, pour nous, c’est purement intellectuel, notre état corporel est maintenu hors champs.


Les choses ne commencent à s’améliorer qu’à partir de l’instant où nous ne cherchons plus à diriger, que nous nous laissons aller à voguer sur nos sensations.

C’est à ce moment que nous commençons à apprendre.

Comme le petit enfant qui ouvre les yeux et commence à suivre du regard le sein qu’il désire, nous devons retrouver cette liberté de nous inventer vivants en mouvement.

C’est éminemment poïétique⁠2.


(21 décembre 2022 — 3 — 11h32)


Xavier Lainé



https://www.facebook.com/Daiglemont/about?locale=fr_FR

https://fr.wiktionary.org/wiki/poïétique