lundi 9 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 21

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



« De toutes les choses au monde, il n’y en a aucune qui abatte davantage l’esprit des hommes, et qui leur cause de plus sensibles déplaisirs, que la pauvreté ; soit qu’elle fasse manquer de commodités nécessaires à l’entretien de la vie, ou qu’elle soustraie celles qui servent à soutenir le rang et la dignité des conditions. Et bien qu’il n’y ait personne qui ne sache que les moyens se doivent acquérir par l’industrie et se conserver par le bon ménage ; toutefois, il est ordinaire à ceux qui se trouvent dans la disette de rejeter sur le mauvais gouvernement de l’Etat la faute de leur fainéantise et de leur prodigalité, comme si les malheurs du temps et les trop grandes exactions publiques étaient cause de leur misère particulière. Cependant les hommes doivent considérer, que non seulement ceux qui n’ont aucun patrimoine, sont obligés de travailler pour vivre, mais aussi de combattre pour avoir le moyen de travailler⁠1. »


Etonnant discours qui dit tout et son contraire.

On pourrait jouer au petit jeu des devinettes : ne regardez pas la note en bas de page et imaginez dans quelle bouche contemporaine on pourrait implanter un tel mépris des pauvres.


1642 - 2022 : le temps passe, les états d’esprit ne changent guère.


(20 décembre 2022 — 1 — 11h45)


*


Vous donnez votre langue au chat ?

Je le vois qui se lèche les babines (sauf que mon chat s’est carapaté depuis un moment déjà pour mourir seul quelque part).

Mais dans ma tête, j’ai tout un bestiaire que je peux sortir à volonté et selon les besoins.


Mon bestiaire, c’est comme mes voyages.

Si mon enfance fut nomade, depuis fort longtemps, les moyens s’amenuisant, voyager ne relève plus que du rêve.

Alors, il me suffit de fermer les yeux et me voici parti vers des horizons lointains.

A l’aide des livres lus, je peux m’intégrer aux Jivaros, aux incas (ou leurs descendants), aux tibétains sur les plateaux immenses de leur pays inaccessible aujourd’hui.

Je combats parfois aux côté des femmes kurdes, j’erre un moment dans la vieille ville de Sfax où mes pas d’enfant sont déjà allés, je retrouve l’empreinte de mes pieds sur les plages de Gabès, sur le Chott el Djerid. 

J’erre  entre deux eaux turquoises au large de la Catalogne.

Je lance ma ligne de pêche entre deux îles grecques.


Puis je reviens.

Mes pas montent rejoindre le siège offert par les racines du grand chêne.

Je m’y blottis un instant et le monde alors me semble plus respirable.


(20 décembre 2022 — 2 — 15h12)


*


C’est délicat d’avancer la tête dans un hall de gare !

Heureusement, il semble que les trains tardent à y entrer !


Avec ces résonances particulières de calebasse, le crâne ne permet pas la plus grande lucidité.

Et chaque rendez-vous devient une épreuve qui cogne aux parois, dans l’espérance que tout va s’arrêter bientôt.


Mais impossible, voyez-vous, de déclarer forfait sans reporter les soins sine die dans un agenda qui ressemble à un métro à l’heure de pointe.


(20 décembre 2022 — 3 — 18h01)


Xavier Lainé



1 Thomas Hobbes, Du Citoyen, XII - IX

dimanche 8 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 20

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



C’est ça qu’ils veulent !

Qui ILS ?

Je dois les citer tous ?

Ou seulement les principaux ?

ILS ont des noms.

ILS ont des visages.

ILS ont femmes et enfants.

ILS dorment dans leur lit le soir.

Leur lit sur un yacht, dans un jet privé, dans des hôtels et des résidences de luxe.

ILS existent mais on ne vous les montre jamais.

ILS tirent les ficelles d’un monde de plus en plus abject.


Je suis désolé.

Je voudrais pouvoir parler d’autre chose.

Mais autre chose, ce serait quoi ?

Les préparatifs de Noël, par exemple ?

Je crains de ne pas pouvoir.

DE NE PAS POUVOIR, quand je vous regarde vous précipiter faire vos achats.


QUOI, NOËL, CE SERAIT CE HOLD-UP ?


Mon Noël à moi bât tout au fond de mon coeur.

Il n’a rien à faire des tiroirs caisses.

Il ne connaît que lumières et élans partagés.


C’est ça qu’ils veulent.

Notre désorientation devant l’ignoble étalé sur la pelouse de stades sanglants.

Notre écoeurement devant leurs pitoyables gesticulations.

Elles visent à nous faire croire qu’ils ont encore quelque chose à voir avec notre humanité.

ERREUR ! GRAVE ERREUR !


(19 décembre 2022 — 1 — 17h14)


*


Ayant fait eux-même sécession d’avec toute humanité, ils voudraient nous en déposséder, nous aussi.


(19 décembre 2022 — 2 — 18h03)


*


Ne pas confondre un maigre sac avec un sac à maigre.


Ils nous rongeaient l’âme jusqu’à la moelle.

Mais j’ignorais que l’âme était un os à moelle.


(Faut bien délirer un peu)


(19 décembre 2022 — 3 — 21h25)


Xavier Lainé


samedi 7 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 19

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



Il y a des enfants terribles, des enfants qui jamais ne se soumettent.

Ils créent ce qu’ils ont envie, vont de leur pas d’enfant sur le chemin de la vie.

Ils nous en font baver, parfois, les enfants terribles.

Mais aussi ils savent nous faire sourire.


On s’y repose, aux enfants terribles.

On y tricote et on refait le monde.

Juste pour le plaisir de le refaire.

Ne pas céder à la morosité générale.


Les enfants terribles nous ouvrent leur parenthèse d’humour.

Ils ont le regard lucide de la jeunesse sur un monde qui ne leur cède rien.

Qui ne leur ouvre aucune porte sinon celle donnant sur le vide.

Alors ils créent les passerelles et les ponts.

Ils sautent en riant par dessus les murs, scient les barreaux de prisons volontaires où nous enferme le système de la consommation.

Ils n’ont pas un sou, mais une imagination qui déborde.

Le vieil homme fatigué les regarde avec attention.

Un sourire de connivence s’ébauche en signe de complicité.

L’un arrive au terme, les autres ne font qu’ouvrir le chemin.

Le bien que peut faire au vieil homme fatigué de s’assoir un instant pour rêver.

Car c’est bien de rêve dont nous avons besoin.

De rêve comme des ballons gonflés qui nous emporteraient loin de la tristesse instituée en mode de « gouvernance ».


Plus loin, faute d’écouter les attentes d’un peuple aux abois, on ne cesse de s’invectiver, sapant l’espoir.

La vie, savent-ils, les titulaires de pouvoir ce que tout un chacun voudrait pouvoir en attendre ?

Ils ne se posent même pas la question.

Ils vont au rythme de leur « programme »


(18 décembre 2022 — 1 — 19h04)


Xavier Lainé


vendredi 6 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 18

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012


Machiavel au Quatar


Honte Honte Honte Honte Honte


Les pieds sur un tapis de sang


Honte Honte Honte Honte Honte


Machiavel ne voit rien d’anormal

Machiavel est ravi


Machiavélique ravissement

Honte Honte Honte Honte Honte


Ici


Ici


Ici


On vous vole vos retraites

On vous rogne vos revenus

On vous coupe vos allocations chômages


Pas un cri

Pas un Klaxon de voiture en furie


Ici


Ici


Ici


N’être rien aux yeux de Machiavel

Ne gène personne


On suit les pas de Hobbes

Oui not’ Bon Maître

Oui not’ Monsieur


On suit la règle évangélique de la soumission


Machiavel là-bas

Hobbes ici


Ho-là boum !

Soyez heureux 

Braves gens

Puisque

Vot’ maître est heureux 


Youpi Youpi Youpi Youpi Youpi

Chez vous


Honte Honte Honte Honte Honte

Chez moi


HONTE


(17 décembre 2022 — 1 — 19h)


Xavier Lainé


mercredi 4 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 17

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



Il me faudrait trouver la recette.


Qui saurait débrancher un cerveau qui ne dort qu’une heure, puis se met à écrire, dans le noir, des pages et des pages sans queue ni tête ?

Qui saurait arrêter le remue-méninge des soucis et tracas qui s’ajoutent au délire sus-dit ?


Réfugié quelques heures en la compagnie des livres : seul remède à l’agitation des neurones !


(16 décembre 2022 — 1 — 8h46)


*


Réfugié de luxe entre les pages d’un livre (en fait, de plusieurs).

C’est bonne (ou mauvaise) conscience que d’avoir l’esprit qui s’évade à la rencontre d’autres qui n’ont pas ton luxe.


Faire comme Heinrich Vogeler⁠1 ?

Ouvrir les portes à toute la misère du monde et lui céder la place ?


(16 décembre 2022 — 2 — 15h09)


Xavier Lainé




https://www.arte.tv/fr/videos/103539-000-A/heinrich-vogeler-peintre-et-martyr/

mardi 3 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 16

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



Que dire ?

Sinon la nuit mauvaise.

Interminablement mauvaise.

Ponctuée des nouvelles d’un fils qui ne trouve aucun universitaire pour l’épauler dans ses recherches et envisage de quitter le pays.

Ponctuée de vos cris, pétards, voitures tonitruantes sur les sombres avenues.

Vous n’avez rien gagné.

Tandis que vous vous étendiez partout en une liesse sans bornes (!!!!), par derrière un monarque sans état d’âme détricote vos vies.

Mais là, silence radio : seriez vous mûrs pour l’indigne soumission au pire ?

Aviez-vous seulement, hurlant dans les rues, une pensée un tant soit peu émue pour les, il semble, six mille cinq cent morts (6500) pour votre réjouissance ?


Alors, voilà : vous m’avez gâché la nuit, comme votre apathie devant la dégradation quotidienne de l’humain me mine depuis longtemps.

Vos cris et votre joie dans la nuit étaient insupportables.

Je vous aurais aimé, criant votre indignation devant la ruine économique et sociale endurée, devant l’ignominie d’un élu usant et abusant de son pouvoir pour vous prétendre « riens ».

J’aurais aimé, mais vous n’étiez pas là pour défendre votre santé, votre salaire, vos retraites futures.

Vous n’étiez pas là pour sauver vos frères migrants.

Vous n’étiez pas là.

Et la nuit ne cesse devant votre irresponsabilité de se faire plus profonde.

Et mon sommeil plus fragile.


(15 décembre 2022 — 1 — 8h46)


*


Dans quel pays vivons-nous ?

De quel esprit parlons-nous ?

Y aurait-il encore une chance de sauver quelque chose d’humain ?


A chaque question, comme à chaque pensée, un clou.

Un clou planté au marteau de l’âme.

Puis un fil tendu de clou en clou pour tenter de relier ce qui semble se séparer toujours plus.

Ce qui ouvre des gouffres béants sous nos pas encore hésitants de bipèdes pas tout à fait accomplis.


Chaque jour, presque chaque heure devient dard planté avec son venin dans la soif de vivre.


(15 décembre 2022 — 2 — 9h07)


*


Louvoyer entre les vagues de fatigue 

Pour ne pas tomber

Ne pas sombrer

Tenir encore

Mieux vaudrait pas

Mais pas moyen

Savez-vous

Pas moyen


Entre fatigue et cauchemar qui l’alimente

Pas trop le choix

Soigner aujourd’hui

C’est jouer sur la corde raide de l’épuisement


Alors

Quand au crépuscule vous déambulez 

Vociférant et klaxonnant

Vous en ajoutez une couche

Combien serons-nous à tenir encore

Demain ou après-demain

Nul ne sait


Vous allez droit dans le mur

Vous hurlez votre joie

Un triste pitre présidentiel

S’égosille avec vous

Hier vous étiez au balcon pour nous applaudir

Demain devant nos portes closes

Vous n’aurez que vos larmes


(15 décembre 2022 — 3 — 15h32)


Xavier Lainé



lundi 2 janvier 2023

Traversée des ans

 





Nos canots en cale sèche

Nous nous sommes laissés envahir

Par l’ivraie des ressentiments


Il est temps

Il est l’heure

Le passage inéluctable des ans

Nous invite à repartir 

Bon pied bonne rame


Il ne s’agit pas d’envoyer des voeux pieux

De croire en n’importe quel sort

Qui retournerait les tragédies

Comme gants informes


Ce que nous avons à construire

Le monde que nous avons à découvrir

Ne peut pas venir de ceux qui nous enfoncent


Une seule solution

Retourner à nos esquifs

Traverser à force de rames solidaires

L’étang de nos indifférences

Tendre la main à ceux qui se noient

À ceux qui ont froid

Réfléchir ensemble au commun qui nous rassemble

Qui nous ressemble


La traversée des ans sera ce que nous apprendrons à en faire.


Xavier Lainé,  Manosque, 29 décembre 2022