mardi 3 janvier 2023

Poéthique (une déambulation) 16

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



Que dire ?

Sinon la nuit mauvaise.

Interminablement mauvaise.

Ponctuée des nouvelles d’un fils qui ne trouve aucun universitaire pour l’épauler dans ses recherches et envisage de quitter le pays.

Ponctuée de vos cris, pétards, voitures tonitruantes sur les sombres avenues.

Vous n’avez rien gagné.

Tandis que vous vous étendiez partout en une liesse sans bornes (!!!!), par derrière un monarque sans état d’âme détricote vos vies.

Mais là, silence radio : seriez vous mûrs pour l’indigne soumission au pire ?

Aviez-vous seulement, hurlant dans les rues, une pensée un tant soit peu émue pour les, il semble, six mille cinq cent morts (6500) pour votre réjouissance ?


Alors, voilà : vous m’avez gâché la nuit, comme votre apathie devant la dégradation quotidienne de l’humain me mine depuis longtemps.

Vos cris et votre joie dans la nuit étaient insupportables.

Je vous aurais aimé, criant votre indignation devant la ruine économique et sociale endurée, devant l’ignominie d’un élu usant et abusant de son pouvoir pour vous prétendre « riens ».

J’aurais aimé, mais vous n’étiez pas là pour défendre votre santé, votre salaire, vos retraites futures.

Vous n’étiez pas là pour sauver vos frères migrants.

Vous n’étiez pas là.

Et la nuit ne cesse devant votre irresponsabilité de se faire plus profonde.

Et mon sommeil plus fragile.


(15 décembre 2022 — 1 — 8h46)


*


Dans quel pays vivons-nous ?

De quel esprit parlons-nous ?

Y aurait-il encore une chance de sauver quelque chose d’humain ?


A chaque question, comme à chaque pensée, un clou.

Un clou planté au marteau de l’âme.

Puis un fil tendu de clou en clou pour tenter de relier ce qui semble se séparer toujours plus.

Ce qui ouvre des gouffres béants sous nos pas encore hésitants de bipèdes pas tout à fait accomplis.


Chaque jour, presque chaque heure devient dard planté avec son venin dans la soif de vivre.


(15 décembre 2022 — 2 — 9h07)


*


Louvoyer entre les vagues de fatigue 

Pour ne pas tomber

Ne pas sombrer

Tenir encore

Mieux vaudrait pas

Mais pas moyen

Savez-vous

Pas moyen


Entre fatigue et cauchemar qui l’alimente

Pas trop le choix

Soigner aujourd’hui

C’est jouer sur la corde raide de l’épuisement


Alors

Quand au crépuscule vous déambulez 

Vociférant et klaxonnant

Vous en ajoutez une couche

Combien serons-nous à tenir encore

Demain ou après-demain

Nul ne sait


Vous allez droit dans le mur

Vous hurlez votre joie

Un triste pitre présidentiel

S’égosille avec vous

Hier vous étiez au balcon pour nous applaudir

Demain devant nos portes closes

Vous n’aurez que vos larmes


(15 décembre 2022 — 3 — 15h32)


Xavier Lainé



lundi 2 janvier 2023

Traversée des ans

 





Nos canots en cale sèche

Nous nous sommes laissés envahir

Par l’ivraie des ressentiments


Il est temps

Il est l’heure

Le passage inéluctable des ans

Nous invite à repartir 

Bon pied bonne rame


Il ne s’agit pas d’envoyer des voeux pieux

De croire en n’importe quel sort

Qui retournerait les tragédies

Comme gants informes


Ce que nous avons à construire

Le monde que nous avons à découvrir

Ne peut pas venir de ceux qui nous enfoncent


Une seule solution

Retourner à nos esquifs

Traverser à force de rames solidaires

L’étang de nos indifférences

Tendre la main à ceux qui se noient

À ceux qui ont froid

Réfléchir ensemble au commun qui nous rassemble

Qui nous ressemble


La traversée des ans sera ce que nous apprendrons à en faire.


Xavier Lainé,  Manosque, 29 décembre 2022

Poéthique (une déambulation) 15

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



Il plantait des clous, 

Un clou par pensée qu’il rencontrait

Sans savoir quel lien les unissait


Il plantait des clous

Depuis au moins soixante ans

Il plantait des clous

Un clou par idée généreuse


Puis contemplait le vide qui les séparait


(14 décembre 2022 — 1 — 8h56)


*


De clous en clou

Retrouver les liens

Observer les sinuosités


(14 décembre 2022 —2 — 16h05)


Xavier Lainé


samedi 31 décembre 2022

Poéthique (une déambulation) 14

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



Si beau temps au dessus des nuées

Et dessous saine pluie tant attendue


En l’épuisement de l’esprit

Ne reste qu’à constater

En avoir plein le dos


C’est mal courant en pays d’infinie contrainte


(13 décembre 2022 — 1 — 10h32)


*


C’est lent un jour de brume

Ça verse des larmes ténues

Sur les trottoirs de l’ennui


J’attends sur le quai

Que viennent les soupirs d’aise

Lorsque mains tendues

Nous irons à la rencontre

De notre improbable humanité


Une larme sur le bord du coeur

Nous arpenterons les temps solitaires

Où laisser voguer nos maigres espérances


C’est un jour de brumes infinies

Pas envie de parler 

Pas envie de vous écrire

Sur ce que ce monde nous inflige


(13 décembre 2022 — 2 — 17h17)


Xavier Lainé


vendredi 30 décembre 2022

Poéthique (une déambulation) 13

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



« Comment le monde aurait-il évolué si l’humanité était apparue dans une population privée de l’aptitude à réagir aux autres avec empathie, attachement, embarras et autres émotions sociales dont on sait qu’elles sont présentes sous forme simple chez certaines espèces non humaines⁠1 ? »


Peut-être suffit-il d’observer comment le monde a évolué depuis que quelques dirigeants sans esprit ni remords ont tout fait pour isoler chacun en dressant devant lui le spectre des peurs ancestrales.

Quarante années après, il aura suffit de brandir un ennemi invisible pour parachever l’œuvre entreprise : empathie en berne de ceux qui festoient après chaque but marqué, individualisme forcené entretenu par un consumérisme sans limites, femmes mourant sous les coups de leurs conjoints, indifférence au sort des migrants fuyant les catastrophes fomentées par les mêmes ; l’homme dénué de son humanité, nous savons ce que c’est : il suffit d’aller faire un tour sur les réseaux prétendus sociaux, de lire les journaux, de jeter un oeil (mais un seul pour ne pas vomir) sur les chaines d’infos, ou de tout simplement errer dans la foule à la veille de fêtes qui n’ont plus aucun sens sinon pour les porte-feuilles bien remplis.


(12 décembre 2022 — 1 — 6h46)


*


Tant de fragilités aux premiers frimas !


(12 décembre 2022 — 2 — 8h37)


*


Que suis-je en ce silence ?

Sinon face à ma solitude et sans la certitude d’avoir accompli quelque chose.

Je dis.

Je vous invite.

Je vous observe.

Je m’interroge sur moi-même en train de vous parler.

Parfois, mes interrogations montent à la surface, entrent en étrange résonance avec les vôtres.

C’est alors que je vous rejoins, que j’entre en mouvement avec vous.

Puis tout retombe derrière la porte refermée.

Le mouvement qui me tenait vivant à l’unisson, s’absente.


Peut-être est-ce ça : je ne suis jamais en mouvement sans entrer en « synchronie » (?) avec tout ce qui bouge en cet univers.

Lorsque je me retrouve seul devant cette folie, le vertige me prend.


(12 décembre 2022 — 3 — 11h53)


Xavier Lainé




1 Antonio Damasion, Spinoza avait raison, éditions Odile Jacob

jeudi 29 décembre 2022

Poéthique (une déambulation) 12

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



Redescendu tard dans la nuit des « Hauteurs de Macchu Picchu ».

Mon voyage se poursuit dans les décombres.

Parfois une maigre lumière me parvient.

Une lune radieuse borde mes rêves de folle tendresse.

J’atterris parmi la liesse déchaînée des âmes sans conscience.

Certains disent que des centaines de morts l’accompagnent.

Qu’importe ces népalais, afghans, syriens et autres sacrifiant leur vie pour des klaxons.

Pour se soumettre un peu plus à la course folle des crampons achetés de haute finance.

Ici on se déchaîne par les rues et les places.

Nous sommes « pays des droits de l’homme », à ce qu’il paraît.

Nous sommes les fossoyeurs de milliers de vies fauchées pour des jeux du cirque absurdes.

Stades climatisés en plein déserts tandis qu’en pays prétendu riche on invite les plus pauvre à ne plus se chauffer.

Je m’en vais retourner dans les « Hauteurs de Machu Picchu ».

J’emboiterai les pas de Don Pablo Neruda.


« Peut-être n’ai-je pas vécu dans mon propre corps ; peut-être ai-je vécu la vie des autres⁠1 »

C’est cela même, Don Pablo, quelle serait ta souffrance de poète de voir en quels temps nous vivons ?

Un hideux à l’origine de ce monde « libéral totalitaire » t’a épargné d’arriver jusqu’ici.

A permis que ton âme hante pour toujours les « Hauteurs de Machu Picchu ».

Mes nuits sont toutes retournées de voir le ver du fascisme s’immiscer dans un quotidien de misère.

Mes nuits pleurent les rêves éveillés d’une poésie qui ne dit plus rien, muselière portée pour se défier de tous et de chacun.

Mes nuits pleurent et crient dans le flot de vos joies sordides : un but marqué, ne serait-ce pas ballon devenu arme contre notre humanité même ?


(11 décembre 2022 — 1 — 10h33)


*


Encore une journée de foutue.

Foutue journée dont les heures défilent plus vite que leur ombre.

Heures qui se défilent, laissant si peu de temps au repos et à la rêverie.


Ainsi vont les jours en monde pressé.

Si pressé qu’il nous épuise.


(11 décembre 2022 — 2 — 20h44)


Xavier Lainé



1 Pablo Neruda, J’avoue que j’ai vécu, éditions Folio

mercredi 28 décembre 2022

Poéthique (une déambulation) 11

 



Photographie : Xavier Lainé - Le poème déchiré - 2012



C’est là, je le sens, c’est là.

C’est tissé dans ce rêve, dans ce patchwork, ce puzzle d’un village serein.

Je vais de maison en maison, chacune paisible dans sa beauté particulière.

Chacun y a mis un peu de lui-même.

Chacun y a mis un peu de sa différence, quittant le champ des indifférences.

C’est un village de lumière et de douceur.

Un endroit où le nomade peut poser un instant ses valises ; où l’éperdu d’un temps de ruine peut s’arrêter, respirer, se restaurer et s’abreuver à la source d’eau pure.


C’est là, je le sens, c’est là.

Les visages qui me croisent ont tous cette lumière propre à ceux qui se réalisent.

Mais pas seuls.

Car l’humain n’est pas seul.

Il est l’enfant d’une terre perdue dans un univers dont il ne saura jamais vraiment en quoi il consiste.

Même si ses connaissances en défrichent des chemins.

Il ne saura jamais.

Il faudra toujours qu’il revienne à la Terre.

L’humain se réalise dans cette immense diversité dont il fait partie.

Il puise dans le divers la joie de créer.

Ce qu’on ne sait plus vraiment faire.

Ce qu’on cherche, au fond.

Ce qu’on cherche.


C’est là, je le sens, c’est là.

Mes yeux vous observent dans l’étonnement de vos mouvements.

Mes mains le sentent : c’est là, dans votre soudain relâchement qui vous met en accord avec vous-mêmes mais pas sans l’autre qui a posé ses mains.

L’humain se tisse, la Terre est la trame de son tissage, la vie en est le fil.

C’est là…


(10 décembre 2022 — 1 — 8h15)


*


Sans doute inapproprié, inapte à toute intégration dans un « système ».

Qui dit système dit volonté de sa pérennité.

Vivre, c’est autre chose.

C’est faire système hors de toute construction élaborée d’avance.

C’est constater que vivre en humain c’est s’appuyer sur du commun, pour mieux vivre en particulier.

La pensée aristotélicienne est-elle en cause dans la pensée binaire en vogue ?

Ou la croyance chrétienne porte-t-elle cette responsabilité : ne seront sauvés que ceux qui croient aveuglément ?

Nous sommes héritiers d’un mode de pensée dominant.

Très difficile de s’en défaire.

Très difficile donc de passer à autre chose.

De ne rien prévoir qui ne soit généré par la vie, dans le respect de tous les vivants.

Comme beaucoup, j’ai été éduqué dans cette pensée qui voit noir ou blanc le camp d’en face.

J’ai, comme beaucoup, défendu l’indéfendable, au nom d’une idéologie.

Au terme de mon existence, je suis bien obligé de constater en quelles erreurs je m’étais engouffré à croire en des vérités imposées.

Invité à parler de culture, j’osais dire qu’un indien d’Amazonie serait tout aussi compétent que moi sur le sujet.

Écrire ne me donne rien de plus, sinon d’aligner des mots qui forgent suggestions de recherches, prémisses de pensées aussi diverses que les espèces déjà disparues ou en cours d’extinction.

On navigue au jugé sans rien savoir de notre direction.

Je ne peux que faire état de ce que j’ai lu, mis en relation, qui permette de réfléchir à des lendemains d’humanité qui sache survivre à ses propres erreurs.


(10 décembre 2022 — 2 — 16h02)


*


Marcher dans le froid donne des ailes à la pensée.

Si je n’écris pas de poésie, c’est que désormais tant d’idées se bousculent qu’il faut bien qu’elles sortent, dans un grand désordre, certes, mais qu’elles sortent pour ne pas suffoquer sous leur fumée.


Je disais avoir été éduqué dans le noir et blanc d’un monde binaire.

Mais…

Car il y a toujours un mais dans ce monde là : c’était toujours en ajoutant que c’était plus complexe que ça.

Plus complexe que ça, mais en fermant la porte à tout ce qui pourrait survenir de contradictoire.

Le capitalisme comme seul horizon puisque le repoussoir du communisme devait nous montrer son échec.

Sans inviter à voir qu’il y avait là la même médaille d’un productivisme asservissant l’humain à défaut (sauf dans les camps) de les rendre esclave.

Les uns voyaient l’avenir dans le gris des goulags, les autres, au nom de la même industrie, ne croyaient qu’au miracles des opulentes vitrines et de la consommation sans borne.

Deux versants de la même médaille à l’effigie des dominants de toutes espèces.


(10 décembre 2022 — 3 — 16h42)


Xavier Lainé