dimanche 25 septembre 2022

Je vous écris de très loin 9

 




De quoi parliez vous au crépuscule ?

Sinon du vôtre qu’il faut bien traverser, sans haltes ni repos.


De quoi parliez-vous sous vos cheveux blanchis ?

Sinon d’un horizon qui comme chacun sait ne fait que reculer.


Ainsi va l’époque prétendue moderne.

Ceux qui ont travaillé avec passion devront attendre le repos sans que jamais il n’arrive.

Et peut-être d’ailleurs ne le vivront-ils jamais, mourant avant que de voir « le bout de ce tunnel ».


Ils n’ont jamais connu la moindre abondance.

Ils n’ont jamais connu non plus la naïve insouciance.

Car de vie à trépas, ils n’auront fait que se mettre à l’oeuvre.

À l’oeuvre pour payer ce qu’ils doivent (qui ressemble à une liberté conditionnée) ;

À l’oeuvre pour maintenir en équilibre instable maisonnées qui ne leur en sont que rarement gré ;

À l’oeuvre pour autoriser leurs progénitures à tenter de viser plus haut qu’ils ne le firent, pour accéder à un confort qui toujours s’évanouit.


Bien évidemment qu’il y en a qui…

Bien évidemment qu’il y en a que…

Des qui voguent en yacht, de ports en ports, buvant rosés et champagnes en excellente et gracieuse compagnie.

Ils se montrent sans discrétion, ceux-là, sous l’objectif sans objectivité des « paparazzi ».

Ils font la une des « presses people »…

… qui ne diront rien des autres qui regardent l’horizon paisible de la vieillesse s’évanouir toujours.


Or, désormais, il n’y a plus d’horizon paisible, même pour la vieillesse.


Xavier Lainé


9 septembre 2022


samedi 24 septembre 2022

Je vous écris de très loin 8

 




Ce qui se voyait c’était le maquillage.

À l’Ouest comme à l’Est, le XXème siècle était passé roi du déguisement.

C’était à celui qui présenterait le visage le plus avenant.

Les peuples comptaient les points dans un match dont ils récoltaient queues de figues.

Les idéaux rangés dans les placards pour qu’ils ne soient pas trop froissés, on pouvait se proclamer d’un camp ou de l’autre, mais surtout pas d’un troisième déclaré moribond : celui de l’humanité.

Nous y voici : quel souci de l’humanité dans cette course à un progrès réduit à ses ressources et triomphes industriels ?


Nous y voici et partout ce sont peuples en déroutes, réduits à misère.

Un siècle que ça dure, ce bal des lanternes.

Les années passent, les siècles aussi, mais toujours la mâle gouvernance poursuit son joug.


Tant de nervosité 

Tant de larmes aussi

Et dans un souffle :

« J’en ai marre d’être une femme dans ce monde »

Je te comprends

Je voudrais

Balayer des siècles de soumission

Effacer des millénaires de domination

Juste pour que tes yeux retrouvent leur petit air rieur

Juste pour te revoir heureuse

Je soupire :

« J’en ai marre d’être un homme dans ce monde »

« Je te comprends », dis-tu, mais nous ne sommes pas plus avancés

Nous sommes comme deux naufragés en territoire qui ne nous épargne rien.

Nous sommes ces naufragés qui n’ont d’autre bouée que de se nouer l’un à l’autre


Xavier Lainé


7-8 septembre 2022


vendredi 23 septembre 2022

Je vous écris de très loin 7

 




« J’ai grandi dans une société basée sur des valeurs à la fois idéalistes et corrompues. Une prison oppressante et une invitation à croire en le meilleur dans l’homme. » Saskia Hellmund, La fille qui venait d’un pays disparu, La chute du Mur vue de l’Est, éditions Les Points sur les i


Mais peut-être au fond avons-nous été trop bercé dans cette illusion :

Il serait possible de changer le monde puisque, à l’Est des pays l’ont fait.

Consciemment ou pas, nous avons dû intégrer la réalité d’un monde divisé en deux camps irréconciliables, toujours irréconciliés.


De ce côté Ouest, la division était en nous-mêmes :

La soif de justice sociale et d’une vie plus humaine toujours ;

Une réalité bien différente où nous sommes réduits à être les soldats du système.

Pas les soldats classiques, mais les salariés/esclaves d’un monde où le salaire n’est pas reconnaissance de compétences ni de savoir-faire, mais le moyen, un fois quitté la chaine de production, d’aller consommer.

Consommer jusqu’au vertige, jusqu’à ne plus rien voir des oppressions précisément fardées.

Pas grossièrement, précisément.

Pour que nul ne s’imagine pouvoir en sortir, puisque le contraste était flagrant.


Du côté Est, la division était aussi en dedans, mais nul ne pouvait en exprimer le soupçon.

Or, nulle frontière ne pouvait empêcher la diffusion des images.

Ce que l’Est voyait, c’était un Ouest qui se présentait sous le fard aguichant d’une liberté de consommer sans limites.

Alors la souffrance se mettait à ronger ceux qui allaient au travail, qui ne connaissaient rien du chômage, qui bénéficiaient de facilités sociales inconcevables en face. Mais ce qui se voyait, c’était le maquillage.

Mauvais maquillage même acheté à prix d’or : il ne dissimule que ce que nous ne voulons pas voir.


Xavier Lainé


7 septembre 2022


jeudi 22 septembre 2022

Je vous écris de très loin 6

 




« Certains jours il ne faut pas craindre de nommer les choses impossibles à décrire. » René Char, Recherche de la base et du sommet


Nommer, toujours.

Mettre des mots sur quelque chose.

Regarder en face et se poser des questions.

Qu’est-ce que je vois que d’autres peut-être ne voient pas ?

Choses indescriptibles sur lesquelles je dois toutefois mettre des mots, nommer.

Nommer toujours.


Nommer toujours :

Le pauvre homme et sa main tremblante devant la boulangerie du matin frais.


Nommer toujours :

Vos larmes qui s’écoulent en silence d’être enfin quelque part écoutés.

Pas compris, juste écouté.

Pas forcément entendu non plus, mais écouté, avec des mots posés sur l’innommable de vos existences lacérées.


Nommer encore et toujours :

Le sentiment de révolte qui monte.

Exponentielle montée proportionnelle à celle des violences admises.

Pas nommées, admises.

Par fatalité admises.


Nommer pour ne pas devenir fou de douleur.

Lorsque d’amour il n’est plus question parce qu’amour est admis comme tel, coulé dans le bronze d’un quotidien sans relief qui se répète depuis si longtemps qu’il n’envisage plus un baiser, ni une étreinte.


Dès lors de quoi pourrais-je parler sinon dire l’effroi ?


Xavier Lainé


6 septembre 2022


mercredi 21 septembre 2022

Je vous écris de très loin 5

 




« Cette guerre se prolongera au-delà des armistices platoniques. L’implantation des concepts politiques se poursuivra contradictoirement, dans les convulsions et sous le couvert d’une hypocrisie sûre de ses droits. Ne souriez pas. Ecartez le scepticisme et la résignation, et préparez votre âme mortelle en vue d’affronter intra-muros des démons glacés analogues aux génies microbiens. » René Char, Fureur et mystère


Serions-nous enfin humains le jour où, éliminant tout esprit belliqueux, nous nous regarderions enfin au fond des yeux et des pensées ?


Oui, encore mes rêves stupides, mes idéaux éculés, mes utopies fébriles qui se heurtent chaque jour au mur désespérant d’un monde sans rêveries.


Pourrait-on, alors que le temps a déjà accompli ses outrages, changer quelque chose en l’âme du rêveur ?


Il semble que nous vivons ce temps là : il n’est de place qu’à ceux qui s’adaptent, plient, signent compromis en double exemplaire pour l’administration des âmes brisées.

Nous vivons ce temps là qui me laisse hagard sur le bord de sa route, parmi les inadaptés au commerce.

Même la liberté dont on m’avait dit qu’elle n’avait pas de prix se met à en avoir un.

Je savais bien qu’elle était toujours à conquérir, mais j’ai du rater un épisode : en fait il me fallait thésauriser pour en acquérir les droits au prix fort.


Allez les braves, à ce train d’enfer là, ils ne tarderont pas à taxer l’air que nous respirons et à étouffer les récalcitrants.

Récalcitrants morts au pilori des conformités.

Récalcitrants cloués au pilori des profits.


Xavier Lainé


5 septembre 2022


Puisqu'il ne reste qu'allégorie




De quelle Paix pourrions nous causer ?

Puisque vingt et un septembre n'est pas que survenue de l'automne, mais journée décrétée pour la Paix.
De quelle Paix pourrions-nous causer ?
Puisque ce monde ne connaît que violences et dominations en tous genres, seule une allégorie pourrait encore nous y inviter, à chercher en nous-mêmes capacité à vivre en Paix.
En nous-mêmes parmi les autres, tous les autres, tels qu'ils sont dans leur indifférence trop souvent.

Ne parlons pas de Paix, mettons-nous à l'ouvrage.

Xavier Lainé, 21 septembre 2022

(Image : Anonyme, école de Fontainebleau, Diane de Poitiers en allégorie de la Paix, XVIe siècle, Musée Granet, Aix-en-Provence)

mardi 20 septembre 2022

Je vous écris de très loin 4

 




Stupéfiante force d’inertie qui empêche toute forme d’action.

Tu entres en ébullition.

Tu tempêtes et laisses colères jaillir à gros bouillons.

Juste avant que nuées s’y mettent à leur tour.


Le couvercle est si lourd sur les épaules fourbues !

Le pays est mis sous la sourdine de la fatalité.

Il plie, chuchote, n’ose plus rien dire qui soit de subversion.

Errant de désespoir en misère, il demeure silencieux.


La pays ne parle plus que de choses anodines.

Ou ne répond plus qu’aux injonctions des plus forts.

Demeuré au fond de ce trou, les bras tombés d’impuissances, nul ne sait plus prendre la moindre initiative.

On attend que d’autres entrent dans la danse.

Puis, finalement, on ne danse plus.


On ne pense plus non plus, puisque penser serait nécessairement se mettre hors les murs.

On ne dit plus, on ne pense plus, on n’agit plus que sur commande.

Ici on distribue les tracts inventés ailleurs, on brandit le journal affirmant banalités contre le système dont tous sentent bien qu’il est l’oppresseur.

Par contre on se plaint.

On geint.

Mais on ne critique plus les actes délictueux d’édiles hors-sol.

La vie échappe à tous.

Elle n’est plus qu’une ombre où les maigres gains perçus comme des largesses, vont directement, à peine perçus, dans la poche des punaises modernes des plus mauvaises oeuvres.

En pays soumis, on ne marche plus que courbé, « oui, not’ bon maître ».

On ne se donne plus la main, « oui, not’ Monsieur ».


On attend.


Xavier Lainé


4 septembre 2022