mardi 20 septembre 2022

Je vous écris de très loin 4

 




Stupéfiante force d’inertie qui empêche toute forme d’action.

Tu entres en ébullition.

Tu tempêtes et laisses colères jaillir à gros bouillons.

Juste avant que nuées s’y mettent à leur tour.


Le couvercle est si lourd sur les épaules fourbues !

Le pays est mis sous la sourdine de la fatalité.

Il plie, chuchote, n’ose plus rien dire qui soit de subversion.

Errant de désespoir en misère, il demeure silencieux.


La pays ne parle plus que de choses anodines.

Ou ne répond plus qu’aux injonctions des plus forts.

Demeuré au fond de ce trou, les bras tombés d’impuissances, nul ne sait plus prendre la moindre initiative.

On attend que d’autres entrent dans la danse.

Puis, finalement, on ne danse plus.


On ne pense plus non plus, puisque penser serait nécessairement se mettre hors les murs.

On ne dit plus, on ne pense plus, on n’agit plus que sur commande.

Ici on distribue les tracts inventés ailleurs, on brandit le journal affirmant banalités contre le système dont tous sentent bien qu’il est l’oppresseur.

Par contre on se plaint.

On geint.

Mais on ne critique plus les actes délictueux d’édiles hors-sol.

La vie échappe à tous.

Elle n’est plus qu’une ombre où les maigres gains perçus comme des largesses, vont directement, à peine perçus, dans la poche des punaises modernes des plus mauvaises oeuvres.

En pays soumis, on ne marche plus que courbé, « oui, not’ bon maître ».

On ne se donne plus la main, « oui, not’ Monsieur ».


On attend.


Xavier Lainé


4 septembre 2022


lundi 19 septembre 2022

Je vous écris de très loin 3

 




Si je pouvais, je passerais mes journées en la compagnie des livres.

Ce serait comme un bain de jouvence, une mine, un puits de savoirs venu de la nuit des temps.

Depuis que l’humain a ouvert la bouche pour dire autre chose que des inepties.

C’est un fondement, une fondation, un dédale, un labyrinthe sans aucun Minotaure pour me dévorer à la fin.

Chaque mot dégusté, chaque pensée décortiquée, est comme un fil d’Ariane, mais quand je me retourne, mon aimée ne plonge pas dans les abîmes du Styx.

Elle est là, bien vivante.

Elle me prend par la main et m’entraîne toujours plus loin.

Car un livre en appelle un autre.

Je m’y ruine mais y puise une fortune sans limite.

Je vis dans l’opulence des livres.

Dans l’abondance des lettres, je suis le chemin escarpé d’un savoir qui n’en est pas un.

Car chaque pensée vient enrichir et contester la précédente.

C’est une envolée dans un univers fait de mains humaines (j’écris humaines pour éviter de tomber dans un genre réducteur).

Lire serait mon seul et unique métier.

Lire et annoter, puis relever, en un travail de moine copiste les milliers d’annotations qui se mettent alors à entrer en résonance les unes avec les autres.

Elles formes, derrière les murs qui m’isolent du monde, une symphonie à taille humaine.

Plus je lis moins je sais, ni ce que serait le savoir, ni ce que je nomme de manière si prétentieuse « l’humain ».

Je dis simplement qu’ici, dans la fragilité des pages et des couvertures usées d’avoir été trop manipulées, gît tout ce que notre humanité peut encore être, lorsqu’elle s’affranchit de ses monstrueuses prétentions à dominer.


Les livres sont mon refuge, mon havre de paix.


Xavier Lainé


3 septembre 2022


dimanche 18 septembre 2022

Je vous écris de très loin 2

 




Tandis que sous mes fenêtres ronfle la climatisation d’un camion frigorifique, arrêté pour livraison mais sans couper son moteur, mes yeux regardent le ciel qui laisse filtrer quelques gouttes de merveilleuse fraîcheur.


« Comme un chien pisse et aboie, comme un rossignol chante, un cerf brame, un éléphant barrit... un chasseur sonne du cor, un vil dragueur siffle une femme... un fabricant répand ses produits et crie dans le plus de volume possible la publicité de leur excellence prétendue. Chacun s'expanse dans l'espace. Ils pissent dans la piscine. Même le fumeur, même l'adolescent amateur du tintamarre émané de son deux-roues... crient la même affirmation de soi dans le volume ainsi envahi de volutes ou de sons: ego, ego, pète la moto de l'ado, révolté obéissant, puisque imitant servilement les proprios de son espace et de son temps, télé, pub et radio. Ses pets sortant d'un pot dut d'échappement, tout aussi bien nommé, je l'ai dit, que le fondement naturel ou, des vestales, la porte stercoraire. Inondé de pub, qui, assourdi, ne voit un anus dans le baffle d'un haut-parleur ? », écrivait Michel Serres (Le mal propre, Polluer pour s'approprier ? Editions Le Pommier, 2008)


Ils pissent sur la terre

Ils pissent dans les cieux

Laissent leurs étrons 

Ils pissent et chient

Voilà la nature de l’homme moderne

Bouffer pisser puis enfin chier


Puis aller s’étonnant de la chaleur intense

Du dessèchement de l’herbe

Râlant quand enfin il pleut

Pestant de ne plus trouver de neige l’hiver

Dénaturés par l’industrie de consommation

Déracinés de toute appartenance à la planète


Nous voici en cette extrême urgence

Refusant de voir le mur qui s’approche

Oubliant de frapper à la porte

Des fortunes qui veillent au naufrage


Xavier Lainé


2 septembre 2022


samedi 17 septembre 2022

Je vous écris de très loin 1

 




Il faudrait que je mette mon navire en cale sèche.

Que je reste devant la page blanche sans y inscrire le moindre mot.

Pour vous laisser la liberté d’y déposer les vôtres.


Les rentrées se succèdent dont on ne peut savoir de quoi elles sont faites.

Si peu sortent, mais tous, en jour et heure se doivent de « rentrer ».

Est-ce encore le terme puisqu’aucune sortie ne fut offerte ?

Etrange temps de fin d’abondance dont ne n’avons jamais connu le début.

La profusion demeure en des gondoles de super-marchés.

Elle y reste pour être jetée faute de trouver consommateur.


Nuées noires passent sans s’arrêter ni mettre un terme aux heures asséchées.

Ça roule, ça se démène, ça passe et repasse.

Faut bien vivre, à défaut de respirer.


D’été à automne, même pas certains que le glissement soit sensible.

Je reste devant ma page, m’interroge sur qui incriminer en cet effondrement.

On me dira peut-être qu’en parlant ainsi je dédouane les vrais responsables.

Sauraient-ils ne serait-ce qu’un moment se remettre en question ?


Ma page voudrait renouer avec la bienveillance d’une poésie tendre.

Ma page se tait, se couvre de graffitis qui ne savent où ils vont.

Symptôme de la désorientation générale.

Fatigue d’exister et d’écrire loin des prétentions littéraires.

Fatigue, insondable fatigue de vivre encore et de ne plus savoir retrouver le chemin de l’émerveillement, malgré les mots semés comme cailloux blancs tout au long du chemin.


Xavier Lainé


1er septembre 2022


vendredi 16 septembre 2022

Juste retournement des choses 31

 




Mais dehors on fait comme si

On assourdit le quartier en soufflant la poussière

Hier l’orage grondait

Il eut encore un souci de bienveillance

En ne tapant pas trop fort

Sur nos têtes dénaturées


Nous ne faisons même plus deux avec la nature

Nous ne cessons de la contraindre


*


Pakistan sous les eaux

Glaciers qui s’effondrent

Pluies torrentielles

Noyés rejetés sur les plages


Triste contemplation

De leur monde

Celui des hyper-riches

Celui des fossoyeurs de toute vie

À la condition que la leur soit préservée


Triste constat

Ceux-là ont, de fait, quitté le monde courant

Ils ne savent qu’en piller les richesses

Et laisser mourir ceux qu’ils ont exploité

Ceux-là sont indignes du nom même d’humain

Le problème du retournement des choses

C’est qu’il ne touche que les exploités

Non les exploiteurs


Xavier Lainé


31 août 2022


jeudi 15 septembre 2022

Juste retournement des choses 30

 




« Or voici précisément venir le temps de la grande résignation humaine. Le travail-dieu trouve à son tour des prêtres. La paresse est punie de mort. À l’orient mystique, on institue le culte des machines. Les madones d’aujourd’hui sont des motobatteuses. À l’horizon, dans les panaches laborieux des cités ouvrières, le miracle nimbé s’en va en fumée. Personne ne laissera plus à personne une chance unique de salut. Elle sonne, l’heure du grand contrôle universel. » Louis Aragon, Le cahier noir, in Le mentir-vrai.


Plus ils veulent contrôler

Plus tout leur échappe

Y compris résignées

Voici qu’en sous-main 

Les résistances s’organisent


Rien ne saurait être conforme 

Identique à

Pareil


Nul ne peut marcher au pas longtemps

Sans s’épuiser 

Sans épuiser la vie qui bouillonne


Les messages arrivent

Ils nous disent le juste retournement des choses

Fous de Bassan qui meurent

Mers devenues improductives

Terres laborieusement vidées

De toute qualité propre

Au maintient de la vie

Leur monde est un monde mort

Un monde en forme de tire-lire impropre


Xavier Lainé


30-31 août 2022


mercredi 14 septembre 2022

Juste retournement des choses 29

 




Depuis deux jours un coq s’égosille

Y en aura-t-il pour trouver à redire

Qui n’ont mots pour les poubelles envahissantes

Pour les voitures ravageuses

Les égoïsmes tragiques

Je veille

Je veille


*


Cataclysmes en tous lieux

Laissent indifférents les aveuglés


C’est pas nous

C’est pas nous

Dont les parents enfans amis

Sont emportés par les flots

C’est pas nous

C’est pas nous

Dont les maisons s’écroulent

Comme châteaux de cartes

Dans les coulées de boue

C’est pas nous

C’est pas nous


Nous

On va avec assurance

On vaque à nos affaires

Qu’importe

qu’importe


Xavier Lainé


29 août 2022