mardi 9 août 2022

Comme le lierre 25

 




Il n’y a pas que cette poussière 

À laquelle nous pourrions être réduits

Il y a ce malheur qui frappe à la porte de beaucoup

Cette poussière de mots qui viennent comme marée sur mes pages


Il n’y a pas que cette poussière

Il y a cette considération très haute d’eux-mêmes de certains

Qui les rend dominants dans un monde qui ne sait rien du partage


Et moi

Moi je suis là devant les mots qui me font leurs clins d’yeux

Qui sautent des pages et envahissent mes pensées


Qui suis-je donc à les recueillir comme perles de rosée précieuse

Déposée sur mes matins parfois si las

Qui suis-je donc à collectionner les mots des autres

À les saisir à doigts délicats pour les ranger dans les annexes de ma mémoire


« Et on essaye de lire, on ne comprend pas

Qui s’intéresse à nous dans la mémoire,

Sinon que c’est l’été encore  ; et que l’on voit

Sous les flocons les feuilles, et la chaleur

Monter du sol absent comme une brume. »

(Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière suivi de Début et fin de la neige, éditions NRF Poésie/Gallimard, 1987/1991)


On essaye de lire, les mots lus sortent de la page et entament leur danse dans l’ardeur solaire d’un été sec, définitivement sec, radicalement desséché.

Mes doigts leur ouvrent la porte, ils passent la frontière invisible entre jour et nuit. Entre jour et nuit voguent les rêves que le monde engloutit.


Xavier Lainé


25 juillet 2022


lundi 8 août 2022

Comme le lierre 24

 




« Oui, en vérité, nous sommes poussière ! Soumis aux lois de la poussière. Si grande soit notre part d’épreuves, elle ne suffit pas à nous rendre pour toujours sensibles au malheur général. Et tant que nous n’aurons pas dominé en nous-mêmes ce qui est poussière, il n’y aura pas sur terre d’organisations politiques justes, qu’elles soient démocratiques ou autoritaires. » Alexandre Soljenitsyne, L’archipel du Goulag, éditions Points, 2014


Avant que d’être poussière sous la poussée des canicules

Je serai comme le lierre cramponné aux vieux murs

J’enverrai  mes branches et ventouses hanter les anfractuosités du temps


Je serai lierre pour rassurer l’atmosphère

Lui donner l’air qui lui manque

La respiration qu’il lui faut pour durer


Je resterai là

Caché dans les feuillages épais

À l’affut de ces mots errants


Je tisserai avec l’épreuve de vivre

L’étoffe d’un monde infiniment plus doux

Où poser les valises

À la fin de mon voyage


Dans la lumière brûlante

Je verrai encore ton sourire et ton regard pensif

En ces temps  où nous savions encore 

Ce que c’était d’être heureux


Je me cacherai dans l’ombre retrouvée

Pour sécher mes larmes


Xavier Lainé


24 juillet 2022

dimanche 7 août 2022

Comme le lierre 23

 




« Aujourd’hui, tandis que je suis en train d’écrire ce chapitre, des rayons de livres humanistes me surplombent sur leurs étagères, et leurs dos usés aux ternes éclats font peser sur moi un scintillement réprobateur, telles des étoiles perçant à travers les nuages : on ne saurait rien obtenir en ce monde par la violence ! Glaive, poignard, fusil en main, nous nous ravalerons rapidement au rang de nos bourreaux et de nos violenteurs. Et il n’y aura plus de fin…

Il n’y aura plus de fin… ici, assis à ma table, au chaud et au net, j’en tombe pleinement d’accord.

Mais il faut avoir écopé de vingt-cinq ans pour rien et mis sur soi quatre numéros, il faut tenir les mains toujours derrière le dos, passer à la fouille matin et soir, s’exténuer au travail, se voir trainé au Bour sur dénonciations, se sentir piétiné, enfoncé sans retour dans la terre, pour que de là, du fond de cette fosse, tous les discours des grands humanistes vous fassent l’effet d’un bavardage de pékins bien nourris.

Il n’y aura plus de fin !… mais un début, y en aura-t-il un ? Y aura-t-il une éclaircie dans notre vie, oui ou non ?

Le peuple sous le joug l’a bien conclu ainsi : ne compte pas sur la douceur pour extirper la violence. » Alexandre Soljenitsyne, L’archipel du Goulag, éditions Points, 2014


Pas question d’établir des similitudes anachroniques.

Et pourtant.

C’est comme si l’histoire ne s’arrêtait jamais.

Comme tant qui m’ont précédé, j’écris.

Je cherche une humanité dont j’ignore tout.

Sinon qu’elle a une histoire que tant d’autres ont tenté de mettre en mots.

Mais toujours le joug qui revient et le désespoir avec lui.

Ce que les peuples ont bien compris : face aux dominants devenus plus bestiaux qu’humains, tu peux toujours tendre l’autre joue, tenter de négocier.

Mais ta négociation porte sur le poids de tes chaines, non sur leur abolition.


Xavier Lainé


23 juillet 2022


samedi 6 août 2022

Comme le lierre 22

 




En la tournure du monde

Qu’y puis-je si l’immense majorité s’en moque ?

Sinon me taire

Rester dans la confidence d’un retrait salutaire ?


Car au fond quelle utilité de s’acharner 

À vouloir être audible 

Lorsque s’étend cacophonie assourdissante


*


J’observe toutes les prétentions qui s’expriment

Qui disent avoir raison de façon péremptoire

Qui se montrent et pérorent sur les « réseaux »


J’observe ce monde bâti sur l’illusion de la célébrité

Sur l’apparence de la beauté et qui se moque

De la foule demeurée dans l’ombre des prétentieux


Je sens ne pas pouvoir y trouver ma place

Alors il me reste à me blottir à l’abri d’un drapeau de paix

Dernier esquif à ma fenêtre d’isolement


J’observe

Je vous regarde et ne comprends pas

Cette tornade qui vous emporte

Vers le mur si proche 

Dressé par grossiers appétits


Je n’ai rien à voir avec ces péroraisons

Je m’installe en retrait à ma table de discrétion


Xavier Lainé


22 juillet 2022


vendredi 5 août 2022

Comme le lierre 21

 




Ils ne savent pas

Ils ne savent rien

De ces matins où tu dois te lever la mort dans l’âme

Non seulement pour aller travailler

Mais aussi pour accomplir les tâches administratives absurdes

Imposées pour que tu puisses te mettre à l’oeuvre

Du travail en amont du travail

Des formulaires inutiles

Des cases à cocher 

Et ton énergie dépensée avant même de commencer la journée

Ils n’en savent rien

Ils font comme si tout ça n’existait pas


Ils ne savent pas

Ou alors ils ne savent que trop

Ils se réjouissent de te voir

Comme lierre

T’accrocher aux murs qu’ils s’évertuent à monter

Parsemant ton chemin d’obstacles toujours plus hauts

Ils ne savent rien de ta fatigue

À devoir t’accrocher ainsi

Pour maintenir ta tête au-dessus du mur

Mais lorsque tu avances prudemment une branche

Pour te hisser par delà leurs contraintes

Ils usent du sécateur pour te couper les doigts


Ils ne savent rien

Sinon préserver leur entre soi

Mettre des barrières pour que le feu qui couve

Ne ravage rien de leurs domaines

Qu’il se contente de brûler ce qui te reste d’espérance


Xavier Lainé


21 juillet 2022


jeudi 4 août 2022

Comme le lierre 20

 




Avec quels yeux celui qui jusque là était interdit de spectacle regarde-t-il ces lieux ?

Ceux qui se pensent « être » tandis que les « riens » restent dehors, comment regardent-ils celui qui entre dans ce temple de « culture » pour la première fois ?

En quels rejets, derrière quelles frontières vivons-nous ?

Frontières invisibles dont la ligne de démarcation est fonction d’un niveau de revenu.

Il faut naître du bon côté de la barrière.

De l’autre, tu dois avoir la patience du lierre qui lentement mais surement ronge la barrière dressée de mains d’hommes.


Lorsque tu pénètres avec sésame dans ce monde dont tu ne pouvais jusque là qu’imaginer l’existence, c’est avec les yeux du nouveau-né.

Quelque chose se passe : tu es là, mais pas vraiment.

Tu sens les regards se poser sur ton visage pas tout à fait bien ordonné, sur ta tenue pas tout à fait bien mise.

Ce n’est pas vrai, les regards ne te voient pas mais c’est tout comme.

Tu te sens intrus dans un monde qui fonctionne sans toi depuis si longtemps.

Il faut du temps au lierre pour gagner l’ensemble du mur.

Car il se trouve toujours mains diligentes pour en éviter l’invasion.

Tu es ce rejet oublié et tu entres dans le temple d’une « culture » dont tu connais les mots de passe, mais qui était jusque là toujours dans un ailleurs improbable.

Tu n’imaginais pas y entrer, même au pigeonnier.

Tu regardes les musiciens.

La chanteuse te lance un regard, alors tu tournes la tête : est-ce bien à toi qu’elle a souri ?

Tu es tellement anachronique ici que tu doutes de cette complicité éphémère.


Xavier Lainé


20 juillet 2022


mercredi 3 août 2022

Comme le lierre 19

 




Nous y sommes

Indiscutablement le mur est là

Qui nous fait entrer en ébullition


Nous y sommes

Quels mots de quels poèmes

Seront passés sans que nul n’en entende le cri


Nous y sommes

Il ne va pas falloir s’y habituer

À l’indifférence et au déni

Il va falloir les combattre

Pour que tous survivent


Mais


C’est peut-être trop tard

Nous y sommes

Ce qui vient de guerres et de fratricides

Sous les fumées opaques des incendies

Au bord des fleuves desséchés

Devant les lacs tristes et vides


Ce qui vient de tempêtes et d’orages

Achevant nos destins

À grands coups de catastrophes

Pourtant prévisibles mais qui surprennent encor


Nous y sommes

Le nier relève du même crime

Qui mena hier l’humanité aux pires charniers


Xavier Lainé


19 juillet 2022 (2)