dimanche 19 juin 2022

Sur un fil 4

 




Voici : tant qu’ils n’auront pas tout réduit en cendre, ne seront pas content.

D’une planète de beauté ils laisseront terre desséchée, impropre à toute vie.

Le mouvement est amorcé.

Les premiers à mordre à cette poussière sont ceux qui offraient encore une chance de survie.

Les autres s’acharnent ou distribuent pensées préfabriquées, sans engager le moindre débat.

Trop fatiguant sans doute d’inviter à penser.


D’autres en d’autres temps avouaient sortir leur révolver lorsqu’ils entendaient le mot « culture ».

C’est désormais monnaie courante.

Trop fatiguant de réfléchir.

Plus facile d’écouter pensée vendue au mètre dans le catalogue internet.


J’avoue ne pas être de ce temps.

Ni de cette espèce qui se vautre dans le déni.

Je n’ai rien à voir avec cette époque qui ne sait que le glauque et le sordide.

C’est presque un honneur que mes livres soient passés au pilon.

Je n’ai pas de mots à vendre, ni d’idées.

Je ne sais que demeurer en mon antre de silence, à mijoter innombrables pensées qui m’empêchent de dormir.

Car le glauque et le sordide sont agitateurs de mes nuits.


Ma nourriture vogue sur d’autres océans.

La sagesse me dit de me retirer, de ne pas insister.

Mais d’écrire, quand bien même mes pages se perdraient dans une insondable nuit.


Xavier Lainé


4 juin 2022


samedi 18 juin 2022

Sur un fil 3

 




Trop perché dans mes rêves.

Trop enfoncé dans mes utopies.

Trop.


Et pourtant j’en rêve et en construit.

Elles se heurtent au mur des incompréhensions.


C’est au fond, toujours un peu se mentir que de voguer ainsi sur un océan à la houle rêveuse.

Je me cogne au mur.

Mon crâne rageur me fait entrer à reculons dans le jour assommé.


Tu entres.

Toi, lumineuse.


Tu entres et nous inversons les rôles.

Tes mains cherchent à lire mes flux d’énergie trop longtemps maltraités.

Tes mains m’apaisent.


Tu m’invites au repos.


Tu es là, merveille de lumière au fond de tes yeux.

Si fragile dans un monde qui trop nous bouscule.


Je plonge dans tes yeux.

J’y puise ce qui me manque et qui ne se dit pas.

Ce qui ne s’évoque même pas.

C’est dans ces instants de silence que je me sens vivre en humain.

Ces temps qui ne savent pas mentir, qui sont bruits de vérité sans parole.

Tu disparais. Longtemps ton empreinte de lumière demeure.


Xavier Lainé


3 juin 2022


vendredi 17 juin 2022

Sur un fil 2

 




Il n’est bon bec que d’ailleurs.

Penser par soi-même en temps qui ne sait que répéter paroles toujours mêmes tournante en boucles d’ondes en ondes.

Quelle étrange engouement pour les mots quand tant et tant en ont perdu l’usage.


Mais voilà que j’écris et lance mes pages comme bouteilles dans une mer d’huile.

Avec la certitude qu’elles couleront par le fond avant d’atteindre le moindre rivage.

Avant que main compatissante ne les repêche, en brisent le goulot et en découvre les infinis secrets.


Le problème n’est ni dans la lecture ni dans l’écriture : ce sont mes seuls liens valides avec le monde extérieur.

Le problème est ici dans un pensée qui foisonne, qui va dans tous les sens sans jamais trouver port d’attache.

Pensée qui me situe hors du monde, dans une tempête incommunicable.


Je ne sais en délivrer que bribes, lâchées au détour d’un geste qui se voudrait thérapeutique, d’une parole qui invite au mouvement.

Ce ne sont que fragments posés au hasard des journées, éphémères échanges jetés au grand vent de l’oubli.


Qui suis-je pour revendiquer la moindre attention ?

Mes mots sont mes chaines, les pages ma cellule.

Je n’ai au fond pas grand chose à dire sinon vous inviter à aller de même, vous forgeant vos propres philosophies tissées de toutes celles rencontrées.

Pas d’autre moyen pour être, pour survivre, que de se forger son propre univers sans rien céder à celui-ci qui nous mène au fracas.


Xavier Lainé


2 juin 2022


jeudi 16 juin 2022

Sur un fil 1

 




Je reste là, les yeux un peu perdus.

Avec une infinie tristesse au fond du coeur, comme toujours.

Le ciel a beau être irrémédiablement bleu.

Mon drapeau de paix solitaire se sent bien seul.

En dessous vont les habitudes, les nécessités, les dénis en tous genres.

D’où, en partie, ma tristesse.


Je reste là, les doigts hésitants sur la première page.

Je ne sais rien de ce que les caractères vont dessiner.

Je ne sais rien du destin tracé au fil des tomes et des volumes.

Ecrire: est-ce bien nécessaire ?

Penser : mais pourquoi ?


Je me souviens d’un de mes banquiers (qu’est-il devenu, ce pauvre homme !) qui me disait : « Mais, vous ne pourriez pas vous contenter de faire votre métier, comme tout le monde ? ».

« Me contenter de… », et « faire comme tout le monde » !

Il avait le don de m’irriter !


Il est vrai qu’écrire en pays mièvre ne me fait pas que des amis.

Il y a ici de franches inimitiés dont je ne saisis pas bien les fondements.

Je suis bien plus souvent silencieux en mon grenier des livres que tonitruant derrière des micros.

Je n’ai prétention à aucune vérité.

Juste parfois, l’envie de partager le fruit de mes sempiternelles ruminations. Il semble que ce soit encore trop.

Ici, en pays voué au déni et à la soumission, il n’est bon bec que d’ailleurs.

Toute parole prononcée qui ne va pas dans le droit fil des décisions d’en haut est suspecte…


Xavier Lainé


1er juin 2022


dimanche 12 juin 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 31

 




« Quelqu’un est debout sur une tribune, il ment, tout le monde applaudit, mais tout le monde sait qu’il ment, et lui, il sait qu’on le sait. Mais il débite ses mensonges, et il est tout content qu’on l’applaudisse. » Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge, éditions Actes Sud, 2013


Tout n’est pas mensonge mais…

Mais croire qu’il suffirait d’un bulletin pour changer le monde !

S’imaginer qu’il suffirait d’élus, même les mieux intentionnés !

Puis renter à la maison (j’allais dire à la niche) et attendre que s’en viennent des temps meilleurs !


Tout n’est pas mensonge…

On peut être sincère dans son mensonge.

On peut même dire des choses vraies, bourrées de belles intentions.

On peut mentir en toute vérité, sans sourciller.

On peut faire croire plein de chose à qui a le ventre vide et souffre.

On peut même faire croire qu’à grands coups de molécules la vie sera meilleure.


Tout le problème c’est d’y croire encore.

Ou peut-être que non.

C’est dès lors que tu ne crois plus au grand soir que les problèmes commencent.

Qu’il te faut, dans les souvenirs de mai qui s’éloignent, t’accrocher au moins à ta mémoire des instants d’intenses révoltes, mêlés de folles amours, pour ne pas sombrer en attendant la fin.

Car si tu as encore une certitude c’est celle-ci : la vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible.

Toute la question c’est, entre début et fin inéluctables, ce que tu pourrais en faire qui, à défaut de faire surgir un autre monde dit possible, pourrait vaguement contribuer à son émergence


Xavier Lainé


31 mai 2022


samedi 11 juin 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 30

 




« La vérité des hommes est un clou auquel tout le monde accroche son chapeau… » Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge, éditions Actes Sud, 2013


C’est bien pour éviter l’accumulation des chapeaux au clou de mes vérités que je m’épargne l’idée d’en détenir la moindre parcelle.

Je me contente de vivre, de tenter de le faire selon quelques principes simples qui pourraient faire de moi un humain parmi d’autres qui tenteraient d’y parvenir aussi.

Je pourrais déterrer les pavés de la mémoire, inviter à me rejoindre au sommet de quelques barricades, marchant sur le fil étroit des vérités qu’on dit pour se donner de bonnes raisons d’être ici, marchant tel un funambule sur le fil étroit de mes certitudes, avec les crocs de la désillusion et du désespoir qui attendraient ma chute probable, une fois la tolérance des puissants émoussée.

Je serais là, cramponné à mes ultimes vérités, ayant oublié de vivre pour répondre à des sommations qui n’ont rien à voir avec l’idée de grandir en humanité.

Je finirais épuisé comme beaucoup qui m’ont précédé sur ce chemin étroit.

Chacun viendrait, en ultime hommage, accrocher son chapeau au clou galvaudé en litanies reprises partout, psalmodiées en sempiternelles vidéos qui font le buzz sur la toile des insignifiances.

Serais-je plus avancé ?

Aurais-je changé quelque chose à vos vies dont le souci s’étale entre la plage et le match ?

Certainement pas.

Alors bien sur les forces du désordre qui viennent vous fracasser à la porte d’un stade, quel émoi !

Mais hier, les mêmes dirigés de mains féroces par les mêmes maîtres en mensonge gouvernemental, qui fracassaient les têtes rebelles, éborgnaient gens de passage, mutilaient jeunes gens pour une simple et pacifique protestation, voilà qui ne soulevait guère d’émotion !

Car on a la mémoire à géométrie variable en terre de vérités.


Xavier Lainé


30 mai 2022


vendredi 10 juin 2022

… Rêve ce qu’il te plaît 29

 




« Un être humain. En réalité, c’est là que tout se passe. » Svetlana Alexievitch, La fin de l’homme rouge, éditions Actes Sud, 2013


Mots que disent les témoins du temps passé, qui traversent la plume de Svetlana, venant confirmer ce qui était latent.

On ne fait rien sans cet incontournable être qui avance comme il peut, jouet de « civilisations » qui lui sont imposées comme idéal qu’au fond de lui-même il refuse toujours.


Moi, comme tant d’autres, prisonnier de mes petits compromis avec le « système ».

Moi, comme tant d’autres, attendant que d’autres, les « responsables », les « chefs de parti », décident de ce qu’il faudrait faire pour.

Moi, incapable de soulever les montagnes de compromissions qui me font jouet entre les mains des « décideurs »,  des « princes », des « puissants ».

Incapable de savoir ma propre force, alliée à celle de tant d’autres qui n’attendent que ça.


Ça, mais quoi, sinon ce grand rêve du grand jour à l’heure H.

Quoi sinon, ce rêve du soulèvement qui renverserait les peurs, qui contraindrait les fossoyeurs du vivant qui n’en font que chair à canon.

Quoi, sinon, ce couvercle un instant soulevé, ce moment où je me suis, comme tant d’autres, dit : « cette foi-ci, c’est la bonne, on ne va plus se laisser faire. »

Et puis non, le couvercle retombe, le soulèvement n’était que feu de paille, et chacun, rentré dans le rang, pousse un soupir de regret.

Mai se termine, les fumées de la révolte se dissipent lentement, les serviteurs du pire resserrent les boulons et réajustent la soupape.

Les rêves demeurent et la vie s’écoule, de mai en mai, avec le fol espoir qu’un jour, enfin, la parole soit enfin donnée à celles et ceux qui en sont privés.

Les rêves demeurent…


Xavier Lainé


29 mai 2022