dimanche 10 octobre 2021

Pensées fragmentaires 5 - Toujours le tunnel

 



JEAN LOUIS THÉODORE GÉRICAULT - Le radeau de la Méduse (Musée du Louvre 1818-19)



« L’oppression totale, la misère totale risquent des rejeter chacun dans une quasi-solitude. La conscience de classe, l’esprit de solidarité sont encore l’expression  d’une certaine santé qui reste aux opprimés. » Robert Antelme, L’espèce humaine


« Partir

Sur ce chemin est un départ

Revenir, un autre départ

Qui a effacé le chemin du retour ? »

Hala Mohammad, Les hirondelles se sont envolées avant nous



Il n’est pas de science sans conscience, et pas de conscience sans doute, donc…

Mais qu’appelle-t-on science exactement, nul ne le sait.

Le mot science est mis résolument à toutes les sauces.

Il n’est plus un domaine qui ne réclame sa scientificité.

Tout s’adosse à ce mot psalmodié comme un mantra.

Il n’est jusqu’à la vie qui n’en devienne l’objet, décortiquée jusqu’à la moelle pour tenter d’en comprendre les plus intimes secrets.

Mais voici qu’ils nous échappent, se plient mal aux statistiques, aux savants  calculs.


On insiste, on veut tout prouver scientifiquement, enfermés dans un positivisme qui permet de se rassurer et veut mettre un terme à nos doutes.


*


Me voici proie de ces derniers : ne sais plus de quel droit encore écrire.

Je vous vois en quête de certitudes, quand la complexité du monde ne nous en autorise aucune.

Je ne sais pas, je ne sais plus.

Parfois je parle, puisque vous m’y invitez, mais ne sais si ce que mes lèvres articulent mérite la moindre attention.

Mon savoir est si mince.

Il n’existe qu’en jetant des ponts de vous à moi.

En articulant ma pensée à la multitude des autres, en recherche de ce qui nous fonde à exister.

Mes mots hésitent, ne jaillissent plus avec la même aisance.

Il y a une fatigue de vivre en régime de ségrégation implicite ou explicite.

Les uns s’arrogent le droit de parler et d’écrire, les autres cherchent parole les confortant dans leur façon de voir, les deux, peut-être, se trompent, comme moi, ne sachant vraiment quel chemin suivre qui nous sortirait de l’obscurité.


D’hier à aujourd’hui il fallait en passer par l’usage.

Celui d’agiter le diable pour maintenir un pouvoir.

Puis insidieusement d’en adopter le discours jusqu’à inviter à se situer selon de tristes indentités figées.

Signes constants du rejet de l’autre, des différences.

Que vous soyez de souche (c’est bête une souche, même si ça peut héberger quelques espèces discrètes), ou fuyant les armes brandies, vendues et utilisées, vous irez de camp de rétention en voyage de retour vers la mort, sans que nul ne proteste : vous voici parmi les invisibles.


*


Ainsi vont-ils, nous réduisant à cette invisibilité.

Nul n’entendra nos cris, nos appels au secours, puisqu’ils vont, persuadés d’avoir raison contre vents et marées.

Combien sommes-nous, meurtris au plus profond depuis ce funeste mois de juillet 2021 ?

Combien serons-nous à découvrir l’impossibilité de nous en remettre et de pardonner ?


Bien sur, ils vont, larme à l’oeil, suivre le cortège funèbre d’un des fossoyeurs de l’industrie. Qu’ils soient de droite comme de soit disant gauche, les cadavres planqués sous le tapis sont vite oubliés.

Leur monde est ainsi, sans pitié.

Qu’on s’y tue au travail, qu’on s’y suicide de désespoir ne les atteints jamais. À défaut de commettre le crime eux-mêmes, ils ont leurs agents qui prendront peine avec sursis tandis que d’autres, qui n’ont fait que crier leur douleur, seront condamnés pour longtemps.

Pendant que nous tentons encore de soigner, eux planquent leur oseille volée dans des paradis, puis viennent nous donner des leçons à grand coup de discours humanistes.

La traversée pénible du XXème siècle où l’homme a été réduit à n’être que producteur et consommateur ne sert de leçon à personne. On continue à briser des vies au nom d’une légalité fondée sur des visions scientifiques contestables.

Ils ne savent rien du doute nécessaire au raisonnement.


*


Tout passe par la balance bénéfices/risques.

Nos vies, nos pensées, nos soupirs et nos émois.

Balance bénéfice/risque.

Vont ainsi la plupart des gens, satisfaits d’être du bon côté de la balance.

Ouf ! Ce n’est pas pour cette fois-ci, qu’ils se disent.

La balance les a mis ici et les autres là.

Comme ils s’en sortent, tout va bien, pas un regard pour les autres : n’avaient qu’à pas se mettre du mauvais côté.


Tout passe par la balance bénéfice/risque.

Voter n’est plus qu’un leurre puisque la balance a dit que.

On vient même lire dans vos têtes ce à quoi vous pensez si vous pensez encore.

Car le mieux c’est de ne pas.

Ne pas penser, ne pas réagir des fois que la balance s’inverse.

C’est douloureux de passer du mauvais côté, ça oblige à se sentir plus proche.

Plus proche des milliers de noyés, rescapés des bombes et de la misère, puis laissés par le fond du côté des risques.

Plus proches des milliers morts de froid et de faim loin de tous les regards placés du côté des bénéfices.

Les bénéfices ?

Une paire de pantoufles, un home cinéma, une maison bien proprette avec portail électrique, une piscine et terrasse à balustrade façon Versailles rococo, un grand lit où se perdre en infinies sexualités débridées, sous l’oeil de réseaux toujours du côté des bénéfices.


Alors je me sens perdu, là, devant mes pages devenues muettes.

J’ai la nausée sans cesse qui me guette, l’esprit qui frappe aux parois de mon crâne cherchant une sortie honorable.

Mais rien, rien que cette balance qui, depuis toujours, de mon côté, penche vers les risques qu’il faut bien assumer, même s’ils me sont imposés par les nombreux actionnaires du bénéfice.

Ceux qui en sont les grands gagnants et ceux qui les servent, par leur silence complice, leurs plaintes timides avant de rechausser leurs pantoufles, du bon côté, tant que possible.


Il y a une logique à l’enterrement en grande pompe du roi des gagnants, même si ses victimes sont passées en pertes, sous le tapis.

C’est la logique du tri entre risque et bénéfice, celle qui permet de faire le tri entre bons et mauvais.

Il y a d’un côté ceux qui aident le gouvernement, et ceux qui n sont rien.

Les uns, on les rapatrie à grand frais, les autres pourront se noyer.

Logique implacable des risques et des bénéfices.

Il y a ceux qui peuvent entrer car ils sont bien propres sur eux et ceux qui restent dehors, non qu’ils puent mais leur esprit critique les rend suspects.

C’est une logique, une mortifère logique désormais admises : vous devez être du côté des bénéfices à défaut vous prenez le risque de votre perte.

Le trou dans l’eau se referme vite dans le silence complice de tous, y compris ceux qui viendront, un temps de campagne, vous clamer qu’il faut être solidaires.


Je ne sais pas vous mais moi, ce monde là me flanque le bourdon.

Ce n’est plus un question de vaccin, ou de virus, c’est une logique qui me fait vomir. 

Une logique et un sentiment de déjà vu, même si nos « plus jamais ça » résonnent encore sur les pavés où errent nos âmes desséchées.

Mes pages restent blanches sous ce fardeau. 

J’avance un peu livide au devant des tempêtes qui s’annoncent, où ceux qui s’imaginent être du bon côté finiront par passer sous les fourches Caudines de leur humaine défaite.



Sans date


Xavier LAINÉ

samedi 9 octobre 2021

C’est toujours l’automne quelque part 1




 


Je pourrais me laisser glisser

Avec délectation et bonheur

Sur ces douces rives saisonnières

Je m’y glisse pour mieux survivre

Puisque temps n’est plus à vivre


Puisque temps n’est plus à vivre

Je glisse dans l’enveloppe du jour

Un rayon lumineux de poésie

Les feuillages sont encore d’été

Il attendent encore un peu


Ils attendent encore un peu

Leur rendez-vous saisonnier

C’est un drôle de moment

Que celui de feuilles tristes

Pas encore mortes et enterrées


Pas encore mortes et enterrées

Les feuilles comme les hommes

Les hommes libres dans leurs têtes

Libres dans leurs pieds

D’aller et venir sans contrôle


L’humus est toujours accueillant

À qui sait s’y réfugier

On y respire bien mieux

Qu’en villes tentaculaires

Qui ne savent rien du silence

Rien non plus de cette complicité



Xavier Lainé


22 septembre 2021


jeudi 30 septembre 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 24





Le baiser - Théodore Géricault


Source photographique




Je reviens au début.

Au temps des apprentissages, dans l’atelier de Carle Vernet, père d’Horace qui restera ami jusqu’au dernier souffle.

Je regarde le portrait qu’il en dresse entre 1822 et 1823.

Théodore a cette lumière dans le visage, cette flamme qui le brûle.

Son regard se perd comme s’il voyait par-delà de toutes choses, sondant des mondes perceptibles à sa seule imagination.

Il porte un ruban étrange, une blouse de peintre noire ouverte sur un col immaculé.

Une jeune barbe donne à son visage une ombre de sérieux.

Ses lèvres serrées retiennent un sourire à peine esquissé.

Entre ses sourcils, l’ombre d’une ride vient trahir son souci de devoir vivre avec cette flamme qui le brûle.

Quelque chose vient du dedans qui transpire bien au-delà de ses seuls traits.


Horace Vernet, l’ami de toujours ne livrera pas d’autre portrait de l’homme à la vie brève.

Dans ce visage qui nous contemple, si longtemps après sa disparition, se cache à peine ce qui changera, en période de transition, toute les tendances de l’art.

On entre de plein pied en période de tourments.

Les âmes chavirent ne sachant vers où diriger leurs rêves.

Il ne restera bientôt, dans la classification bourgeoise de l’art (la bourgeoisie rationnelle adore classer et numéroter ce qu’elle ne perçoit pas), qu’un mot : romantisme.

Qui du monde vacillant où surviennent les oeuvres et des oeuvres elles-mêmes contemple l’autre ?

Quelque chose nait avec Théodore qui déjà, tirant leçon du passé, inviterait à sortir l’art des musées.


Xavier Lainé


25 juillet 2021 (2)


mercredi 29 septembre 2021

Plier mais ne pas rompre 15

 



Edward Munch - Le cri



Nous vacillons ainsi depuis si longtemps

Évitant les récifs d’une vie réduite

À répondre à des caprices 

Aux fondements méconnaissables.


Nous sommes comme en état d’ébriété.

Il nous faut bien viser pour choisir notre chemin.

Ils ont mis, un peu partout, des obstacles.

Sans le dire, bien évidemment.


C’est un temps étrange 

Que celui suspendu à des décisions

Dont nous ne savons rien d’avance

Puisque rien ne filtre avant l’heure.


On laisse circuler des bruits.

En dedans je contemple les fêlures

Ce qui a été brisé de l’élan

Qui ne reviendra plus.


Il faut dire cette fracture.

Il faut dire cette blessure profonde.

Ce trou dans la confiance.

Plus rien ne pourra être de ce qui fut.


Soigner, c’est pouvoir être libre

Dans sa tête et son savoir.

Ce n’est pas remplir des colonnes de cases

Sans jamais savoir à quoi elles serviront.

Soigner c’est un devoir de confiance.

Une oeuvre de compassion.



Xavier Lainé


20-21 septembre 2021


lundi 27 septembre 2021

Rhétorique de la soumission

 



JEAN LOUIS THÉODORE GÉRICAULT - Le radeau de la Méduse (Musée du Louvre 1818-19)



« Surveillance débridée, arbitraire policier, sortis de tout juridiques : la crise sanitaire a tout permis. Pour voter au pas de charge l’extension du passe sanitaire, le gouvernement a cru bon d’ignorer les critiques émanant non seulement d’un grand nombre de citoyens — habilement portraiturés en extrémistes rétrogrades d’extrême droite —, mais aussi d’institutions de la République comme la défenseure des droits. » Raphaël Kempf, Passe sanitaire et impasse des libertés, Le Monde Diplomatique, septembre 2021


« Loin de favoriser le libre débat d’idées dont notre époque a cruellement besoin, l’approche punitive contribue à tendre davantage les échanges. Elle alimente un cercle vicieux où la pénalisation de la parole publique nourrit la radicalisation du discours, qui, bientôt, sert de prétexte à une nouvelle aggravation de la répression. «  Vincent Sizaire, En France, la criminalisation de la parole publique, Le Monde Diplomatique, septembre 2021


« Phénomène (…) lourd de conséquences (…) : les intérêts financiers et les jeux d’influence focalisent l’attention sur le curatif, les traitements, le modèle hospitalier. Or la crise du Covid-19 témoigne d’abord d’une faillite de la prévention, de la réduction du risque, de la santé publique, que symbolise la débâcle de la gestion des masques ou du « tester, tracer, isoler ». Philippe Descamps, Médecins sous emprise industrielle, Le Monde Diplomatique, Manière de voir, Vérités et mensonges au nom de la science, n°179, octobre-novembre 2021


-1-


Vous y aviez cru, n’est-ce pas ? Mais ils ne lâchera rien. Son idéal de société est là, sous vos yeux : bons bourgeois muselés derrière les barrières, agents de sécurité contrôlant votre statut vaccinal pour écouter la divine parole de l’écrivain volant au dessus du monde.

De qui faisons-nous le lit en nous soumettant aussi massivement et sans état d’âme à cette folie discriminatoire ?

Au risque d’être encore mis au ban et à l’arrière ban d’un système où il faut penser dans le moule de la conformité, j’affirme que désormais nous le savons, ce pays, la France, sera demain l’un des foyers de la pandémie raciste et xénophobe, antisémite et sexiste.

Les versaillais au pouvoir iront jusqu’au bout et reproduiront les schémas d’hier : « plutôt Hitler que le front populaire », disaient-ils.

Sauf que cette fois-ci le mufle hideux ne viendra pas d’au-delà de nos frontières, car le ver est dans le fruit.

Il ne demande qu’à proliférer et la gangrène ne peut que s’étendre puisqu’on en vient à débattre avec l’immonde.


De compromis en compromis, c’est tout un peuple qui est mené dans les griffes du monstre.

Il y a peu on se demandait comment le peuple allemand avait pu confier son sort à l’abject.

Nous ne pourrons plus, bientôt, nous poser de question : nous voyons ce glissement s’opérer sous nos yeux à grands coups de perte de sens.

À croire que Covid n’avait pas, dans sa panoplie, que la perte du goût et de l’odorat.

Est-ce un glissement symbolique puisque les citoyens ne voient ni ne sentent venir le pire. Mieux même, ils en retournent la terre pour que l’ivraie prenne mieux racine.


-2-


J’y viens et j’y reviens en répondant à Cédric Volait, responsable de la CGT Santé du département des Alpes de Haute Provence qui, pour la première fois fait se rejoindre le monde soignant hospitalier et libéral :

Je me présente : je suis Xavier LAINÉ, je fus un temps à votre place, responsable de la CGT Santé sur ce département, jusqu’à ce que mes employeurs du Centre des Carmes trouvent le moyen d’une mise à pied abusive et me créent des conditions de travail impossibles (on ne parlait pas encore, à l’époque de harcèlement au travail).

J’ai donc du démissionner et, vu mon pedigree, dans l’incapacité de retrouver un travail salarié, je me suis tourné vers la jungle de l’exercice libéral.


Je dis jungle car c’est un monde peu connu du public, un monde où chaque praticien n’oeuvre que pour lui même, seul dans son cabinet le plus souvent ou, lorsqu’il forme un cabinet de groupe, ce n’est que pour des raisons financières, cherchant à exercer au moindre coût, afin de préserver un chiffre d’affaire confortable qui lui permette de se montrer parmi les « notables ». Un monde que des syndicats comme le vôtre (et qui fut le mien) rejette le plus souvent, considérant que tous les libéraux sont du côté du capital.

J’ai découvert au fil de toutes ces années que les choses ne sont pas si simples.

Bien sur, nombre de libéraux, contraints et forcés par des honoraires bloqués (comme tous les revenus dans ce pays), cherchent à maintenir un niveau de vie à peu près décent par la multiplication des actes, la pratique des dépassements, etc.

Bien d‘autres galèrent pour gagner leur vie lorsqu’ils ont encore le souci humain de « soigner ».

A bien y regarder, cette situation d’exercice conventionné m’évoque de plus en plus celle des salariés déguisés d’Uber : toutes les contraintes pour celui qui fait le boulot, et tout le bénéfice pour « l’employeur » qui ne prend qu’un risque, se glorifier de faire des économies sur le dos de la santé des gens.

Malheureusement, depuis des années, les principes qui furent ceux d’une « sécurité sociale » se sont effacés pour devenir ceux, uniquement, de gestion financière des « risques » d’une « assurance maladie ». Les mots ont leur poids, voyez-vous.

Et dans ce contexte, seuls s’en sortent, dans ce fac-similé de liberté d’exercice, ceux qui ont les dents assez longues pour faire du chiffre en étant capables d’oublier le patient.

Le malaise ne peut que s’approfondir pour des professions fondamentalement tournées vers l’entraide et l’approche de l’humain.


Comment une chose pareille, aussi monstrueuse a-t-elle pu se produire ?

C’est une question que je me pose depuis 30 ans que j’exerce en libéral. 

Je mets alors en cause la manière dont nous sommes formés.

Je me souviens de ma période de formation, en médecine, puis en kinésithérapie, à la fin des années 70 : sélection sur des QCM pour satisfaire aux exigences d’un numerus clausus, absence totale de réflexion épistémologique, rien ou très peu de formation à la psychologie et à la sociologie. On faisait de nous des marchands d’acte, des prescripteurs pour les médecins. D’ailleurs une des dernières dérives de ma profession consiste à épauler les marchands de sommeil des EPAHD dans leur volonté de soins à bas coût en prenant sous leur responsabilité les coachs sportifs embauchés à bas prix (moins cher qu’un kinésithérapeute, sur le « marché du travail », mais moins bien formés aussi).

Ubérisation du monde médical, dont la dernière trouvaille est qu’un médecin, un kinésithérapeute peuvent très bien prodiguer leurs actes à travers les écrans plats de la « télémédecine » : j’ai assisté, puisque je fus élu à l’Union Régionale des Professions de Santé Paca avant d’en démissionner, à de somptueuses réunions à l’ARS de Digne, où de jeunes énarques de l’ARS ne connaissant rien du terrain sur lequel nous évoluons venaient nous vanter qu’avec les ordinateurs il n’y aurait plus de déserts médicaux et que, donc, nous étions trop nombreux.

Covid les aiderait-il, à travers l’obligation vaccinale déguisée à aboutir dans leur volonté de fermer la plupart des cabinets médicaux et paramédicaux où l’on pratique encore quelques miettes d’humanité ? Ça y ressemble fort…


Roland Gori, dont vous avez sans doute entendu parler, avait écrit, en 2009, un essai fort intéressant qu’il avait intitulé « La médecine totalitaire ».

Tiens, tiens…

Il y déplorait une médecine tournée vers une médicalisation absolue de la vie, aux dépends bien sur d’une véritable prévention (qui se limite, aux yeux de l’assurance maladie, à quelques dépistages, parfois même iatrogènes, où l’on se fait fort de n’accomplir que des actes « techniques »), allant jusqu’à créer des maladies pour le plus grand profit de Big Pharma.

Etonnante ressemblance avec ce que nous vivons, non ?


Tout ceci n’a été rendu possible que par une pression très forte sur la conception même de nos métiers : faire de nous des techniciens qui ne réfléchissent pas plus loin que le bout de leur nez et qui ne se posent aucune question sur leur rôle, la place qu’ils occupent dans le monde social.

C’est aussi ce que dénonce Stéphane Velut dans sa brochure éditée chez Tracts Gallimard en décrivant « L'’hôpital (comme) une nouvelle industrie ».

Et il faut que nous arrivions à la fin de la première décennie du XXIème siècle pour qu’une philosophe, Cynthia Fleury, ouvre une chaire de philosophie de la santé…

Il faut mesurer le retard pris et donc la réduction de la médecine à un rôle purement technique, tellement plus simple à gérer pour les émules de la « médiocratie », tous ces « communicants », ces stratèges du désastre qui gèrent des lits et des flux de patients, sans un regard pour ce qu’ils vivent.


Nous vivons donc l’aboutissement logique d’une malformation congénitale de nos métiers. Beaucoup ont le sentiment d’y perdre leur âme est donc finissent par en démissionner, faute d’avoir les armes pour combattre.

Car l’esprit critique et la réflexion, ça se forme, ça n’est pas inné, surtout quand le rouleau compresseur des gouvernements, des grandes sociétés du CAC 40 et des médias ne vantent les mérites que d’une forme de pratique limitée à la technique et à la gestion économique.


Je suis ravi que dans votre texte, vous fassiez enfin référence à ce que vivent les salariés déguisés du monde libéral. Il me semble que c’est un très net progrès pour les luttes à venir. 

Je n’ai bien entendu pas les solutions aux problèmes, du moins pas tout seul. Je ne sais pas comment sortir de cette ornière. J’ai rêvé un temps d’ouvrir des universités des champs où chacun pourrait venir participer à la connaissance collective, j’ai rêvé de groupes de réflexion qui permettraient à toutes nos professions de venir se ressourcer dans un réflexion collective.  Mais ce n’est pas tout seul dans mon cabinet que je peux me mettre à l’oeuvre. Et puis désormais, et les derniers évènements m’y invitent fortement, je serais, compte tenu de mon âge, plus enclin à, moi aussi, jeter l’éponge pour une maigre retraite qui me contraindra à poursuivre mon travail, je ne sais pas encore sous quelle forme.

Peut-être au fond, ce que nous vivons a du bon, puisque nous voici enfin rompant les digues de nos particularités pour réfléchir à ce qui nous est commun : l’humain en souffrance et comment améliorer sa situation.


Bien à vous et merci pour la perche tendue. 


-3-


Le jour même, je reçois une énième missive du Conseil National de l’Ordre des Kinésithérapeutes qui se félicite de voir que 91,2% de la profession avait « achevé son schéma vaccinal avant l’entrée en vigueur de cette obligation », chiffre complaisamment fourni par la Caisse Nationale d’Assurance Maladie. Folie des chiffres qui ne veulent rien dire puisque ces taux de vaccination a été obtenu par un chantage à l’interdiction d’exercer et à la radiation : à moins d’être pour un suicide social collectif, on peut comprendre que certains aient plié. Mais, bien évidemment, « dès l 16 octobre, la vaccination complète sera obligatoire (outre certificat de rétablissement ou de contre-indication) et les kinésithérapeutes n’ayant pas reçu les deux doses de vaccin ne pourront plus travailler . »

Obsession Covidienne et rhétorique totalitaire... Il y a d’un côté les bons kinésithérapeutes et de l’autre, les non vaccinés. Je ne reviens pas sur la déontologie établie par ce même ordre, mais je tient à rappeler ici ces éléments, puisés dans la résolution 2361 de l’Assemblée Européenne : « Veiller à ce que chaque pays soit en mesure de vacciner ses professionnels de santé et ses groupes vulnérables avant que la vaccination ne soit déployée aux groupes non à risque… S'assurer que les citoyens et citoyennes sont informés que la vaccination n'est pas obligatoire et que personne ne subit de pressions politiques, sociales ou autres pour se faire vacciner, s'il ou elle ne souhaite pas le faire personnellement… Veiller à ce que personne ne soit victime de discrimination pour ne pas avoir été vacciné. » 

Nous savons donc quelle philosophie anime les sombres individus qui, élus par moins de 30% de la profession, se permettent de rejeter toute forme d'opposition aux limbes de la mort sociale, par conformité et soumission aux décisions iniques d'un gouvernement autoritaire.


-4-

26 septembre 2021


Je vais devoir dire ici l’irréparable blessure.

Celle qu’inflige un gouvernement et ceux qui le soutiennent, activement ou passivement.

J’ai beau me plonger dans mes souvenirs, avoir traversé des services et rencontré une foule de patients, comme des milliers d’autres à qui l’Etat a donné un diplôme avec, pour responsabilité, d’alléger les souffrances, de tenter réparation lorsque c’est possible, d’accompagner les peines, je ne me souviens pas que nous ayons manqué à aucun moment à nos devoirs.


Parfois, bien sur, nous avons été contraints de sortir des voies toutes tracées par les prétentions scientifiques, par simple devoir de soulager, comprendre.

Nous avons bien souvent, depuis presque toujours, dû lutter contre ceux, au sein même de nos professions, qui, au nom d’un conformisme sans faille étaient prêts à tout pour se faire un nom voire une fortune sur le dos des souffrances endurées.

La seule faute que nous ayons commise fut, sans doute sous le poids de la charge et des urgences, de passer à côté des raisons mêmes de ces malheurs.

Harcelés, muselés par des ordres sans scrupules, nous avons oublié que nous avions un rôle social, psychologique autant que thérapeutique.

Il fallait, au nom de la conformité et de la « science » ne pas sortir du chemin, obéir aux injonctions d’autorités qui ne touchent pas le sol, qui ont déserté depuis longtemps le terrain du commun, qui sont même devenues, au fil des ans, indépendantes de nos diplômes et de nos compétences.

On a vu intervenir dans nos débats des administratifs ne sachant rien de nos métiers, des « communicants » qui venaient nous prouver que l’avenir était dans toujours plus de techniques et toujours moins d’humanité.

Nous avions fait des études en contradiction, justement, avec ce qu’on nous a demandé, depuis quarante années et plus, d’oublier au nom de la science.

C’était une faille, une brèche ouverte qu’un virus est désormais venu ouvrir un peu plus.


La blessure n’est pas d’hier, tous les gouvernements depuis plus de quarante années en portent la responsabilité.

Nous aurions du, tous, nous liguer contre une vision qui ne pouvait que nous mener à la catastrophe.

C’est sur les mêmes principes de conformité qu’aujourd’hui, après nous avoir applaudis, on vient nous menacer d’interdiction d’exercer, de radiation définitives comme si nos diplômes, acquis à grand peine souvent, n’étaient plus que chiffons de papier sans aucune valeur.

Au nom de la même vision étroite de la science, on vient désormais nous jeter hors de la société pour un histoire de vaccin imposé contre nature et contre toutes les lois.

On joue encore sur notre corde sensible comme ils l’ont fait depuis des décennies : on nous sommes de nous soumettre pour une continuité de soins dont, en réalité, ils n’ont cure.

Car personne, ni nos ordres, ni nos tutelles (CPAM, ARS, Ministère) n’ont un mot pour les patients, les êtres de souffrance que nous allons abandonner en rase campagne sans qu’ils puissent trouver porte à laquelle frapper puisque, sciemment, les gouvernements, tous les gouvernements depuis quarante ans et plus se sont acharnés, au nom d’un numerus clausus dont nous n’avons jamais su sur quoi reposait le calcul, à réduire lentement mais sûrement notre nombre.

Ces gens, ordres, tutelles, ont délibérément rendu nos soins ridicules dans un monde où vous, nos patients, vous n’êtes plus considérés comme des humains mais comme des chiffres (taux d’occupations de lit, budget d’assurance maladie, consommation de médicaments et de soins). 

On nous parle de nombres dans une société où vous, nos patients, ne pouvez aller que de plus en plus mal car rejetés par millions, sans état d’âme ,hors de leur monde d’écrans plats.


Regardez, regardez donc ce qu’ils font de vous, parqués derrière les grilles des spectacles réservés aux détenteurs d’un pass-sanitaire, apothéose de cette démence systémique qui nous atteints tous dans notre chair.

S’agit-il de nier l’évidence de la dangerosité d’un virus pour un certain nombre d’entre nous ? Jamais.

S’agit-il de nier qu’un vaccin pourrait peut-être vous éviter des complications ? Jamais.

Mais on vous dit que c’est ce que nous nierions, mettant au défi une science qui n’hésite plus à trafiquer les chiffres et les statistiques pour se donner raison.

Alors vous le croyez et vous nous invitez à aller voir en Syrie ou en Afghanistan si la liberté est plus grande qu’ici.

Vous ne regardez pas le bracelet qu’on vous met au poignet pour voyager, assister à vos chers spectacles et qui signe votre liberté conditionnelle sous le contrôle de gens dangereux car ivres d’un pouvoir scientifique, technique, financier, médiatique et politique qui les situe hors de notre monde à tous, celui qui justifie bien de vos souffrances et que Covid, puisqu’il faut bien dire son nom, vient souligner de sa menace.


Votre aveuglement d’aujourd’hui fut le notre depuis des années.

Nous n’avons pas su faire entendre le poids de vos souffrances.

Nous étions prisonniers de la « meilleure médecine du monde ».

Nous nous réveillons, pas avec la plus mauvaise, mais pas loin, et uniquement parce que, nous, soignants de toutes disciplines, faisons tout toujours pour limiter la casse orchestrée en haut lieu.

La catastrophe annoncée a déjà eu lieu : elle est là sous nos yeux ; nous sommes des milliers à risquer de rejoindre l’interminable cohorte des exclus d’un monde sans pitié où une infime minorité tire tous les bénéfices tandis que nous allons, masqués et soumis, réclamer notre dose vaccinale, sans même vraiment savoir ce que nous faisons.

En pleine soit-disant pandémie, on jette à la rue des milliers de soignants qui ne pourront pas être remplacés faute de formations correctement organisées.

Jusqu’où supporterez vous cette supercherie ?

Ne voyez vous pas que ce qui nous est reproché c’est moins de refuser un vaccin que d’avoir tenu contre vents et marrées depuis des mois et d’être resté lucide sur les mensonges répandus.

Car : pourquoi un ordre indigne a contraint les kinésithérapeutes à fermer leur cabinet, pourquoi une interdiction de soigner et une désertification organisée des cabinets médicaux quand il aurait fallu que nous soyons tous, comme ils disent, sur le front.

Sur le front nous y étions, nous avons vu, touché du doigt les mensonges, nous avons tenu pour vous maintenir la tête hors de l’eau.

Mais voilà qu’aujourd’hui vous croyez au mensonge et n’écoutez pas ceux qui étaient sur le terrain.

Au nom de quoi ?


Quarante années hélas que, d’expériences en déboires, j’ai vu venir les mauvais coups. Quarante années de lutte, parfois seul, la nuit, réfléchissant à ce qu’on vous faisait vivre et à mon impuissance à vous guérir puisque  soigner des symptômes n’en exclut pas les causes.

Avez-vous lu « Les linges de la nuit » de Madeleine Riffaud, écrit et édité en 1974, justement l’année où je commençais ce chemin de soignant ? Vous devriez. Il vient d’être réédité et le Docteur Christophe Prudhomme, médecin urgentistes, en a écrit la post-face. Il en conseille la lecture à notre pervers élyséen qui n’était pas né lors de sa parution et ajoute : « Il est urgent de lire ce livre pour retrouver au fil des pages ce qui fait la grandeur de l’engagement des soignants qui s’exprime toujours avec les mêmes mots : « Si je le fais, ce n’est pas pour répondre aux injonctions du directeur, mais c’est pour mes patients ! ».

C’est exactement ça. Car, ni la reconnaissance des compétences, ni la rémunération, ni vraiment la souffrance des patients ne trouvent place dans les injonctions à obéir qui nous sont imposées.

C’est une violence gratuite qui ne fait que creuser davantage les problèmes qui sont les nôtres comme les vôtres, car nous ne cessons et cesserons de soigner en notre âme et conscience qui que vous soyez et quelque soit votre statut.


Xavier LAINÉ


Bibliographie :


- Stéphane Velut, L’hôpital, une nouvelle industrie, Tracts Gallimard n°12, 2020

- Roland Gori, Marie-José Del Volgo, La santé totalitaire, Essai sur la médicalisation de l’existence, éditions Flammarion Champs essais, 2009

- Madeleine Riffaud , Les lignes de la nuit, éditions Michel Lafon

- Le Monde Diplomatique, Septembre 2021

- Le Monde Diplomatique, Manière de voir, Vérités et mensonges au nom de la science, n°179, octobre-novembre 2021

samedi 25 septembre 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 23

 


Le baiser - Théodore Géricault

Source photographique



Le radeau de la Méduse entre dans la légende.

La toile est exposée à Paris mais ne soulève que réprobation.

Elle passe par l’Angleterre où il semble que la bourgeoisie soit moins prude.

On regarde peut-être avec plus de lucidité la folie des hommes de l’autre côté du Channel.

Ici, on n’aime pas regarder la vérité crue en face.

On préfère se la voiler, cultiver des mythes, se raconter des histoires.

On en reste à la gloire pour ne pas voir l’ombre portée.

On s’en réfère aux grands hommes, refusant l’intrusion du commun dans le fil de l’histoire.


C’est tout ce que l’homme porte en lui d’erreur et d’horreur que le radeau dénonce.

Nous sommes là devant la réalité crue, d’humains qui se livrent aux pires outrages sous le coup de la faim, de la peur, de la mort.

Etrange résonance qui traverse les siècles et nous revient en pleine figure.

Théodore croit en perdre un instant la raison.

Il livre ses états d’âme au bon Docteur Etienne-Jean Georget qui le reçoit à l’hôpital.

C’est alors une belle galerie de folie que lui offre Théodore.

Folie qui passe par les regards et non par les outrances de physiques corrompus.

C’est dans la lumière des visages que la folie, la monomanie transparaît.

Nous voici devant des êtres ordinaires que ronge le mal mystérieux.

Nul ne peut sortir indemne de cette contemplation.

Nous portons tous en nous cette lumière qui peut, d’un instant à l’autre, nous faire basculer hors des chemins de la raison.

Or, Théodore vient en ce temps où la raison cherche son triomphe, niant par là-même toute faiblesse humaine.


Xavier Lainé


25 juillet 2021 (1)


vendredi 24 septembre 2021

Plier mais ne pas rompre 14

 



Edward Munch - Le cri



On en est où ?

Plus un propos de modération qui ne soit travesti.

On trie et on invective.


On en est où ?

On rejette, on s’insulte.

Voilà où nous mène l’infâme propagande.


Mère et fils ne peuvent plus se parler

Sans que l’une ne reproche à l’autre

De ne pas se plier aux injonctions paradoxales.


On en est où ?

Une folie guette qui fera pire ravages

Que tous les virus et toutes les bactéries.


On en est où ?

On accepte de faire le tri.

On croit les discours de médias ignorants.


On en est où ?

Dites, on en est où ?


Je ne sais plus très bien.

Ils attendent quoi pour dire ?

Ou pour ne rien dire

Que cette ordinaire torture

D’un pays soumis 

Aux plus contradictoires

Injonctions paradoxales

Pour nous perdre un peu plus.


Xavier Lainé


14-20 septembre 2021