lundi 2 août 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 21

 



Le baiser - Théodore Géricault




C’est une splendide métaphore que cette histoire du naufrage de La Méduse.

Il va me falloir vous la conter, puisque notre mémoire se fait courte.

Elle en dit long sur ton époque, Théodore, mais aussi sur la mienne.


Voici donc La Méduse : un fringant navire construit dans les radoub de Nantes. 

Un navire d’ancien temps avec force voilure et donc avec grand besoin de marins d’expérience pour en gouverner la trajectoire.

Une fière frégate augurant des prémisses coloniaux.


Un bateau de la discorde où les marins se disputent à qui sera pour le roi, qui sera pour l’empire.

Une frégate comme toi, Théodore, navigant entre les eaux mornes du passé et celle d’un présent illusoire.

L’incompétence et l’étroitesse d’esprit feront le reste.

Le fiasco est patent.


On se dispute la trajectoire.

On fait fi de l’expérience.

On s’entête.

On se dispute.


Dans cette tourmente le banc de sable a raison de la coque.

Nous voici échoués, à mille mille de toute terre habitée.

Entre ciel et mer la vie est suspendue.

Les égoïsmes vont bon train.

Chacun accuse l’autre de sa propre incurie.

De chaloupes en radeau, on tente de se sauver.

On fuit.


Xavier Lainé


22 juillet 2021


dimanche 1 août 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 20

 



Le baiser - Théodore Géricault



D’oeuvre en oeuvre ne cessons de nous poser question.

C’est notre humanité qu’il nous faut interroger.

De combats en esclavage, de lutte en infinies misères, quelle est la boussole ?


Voici les récifs où vient se fracasser notre esquif.

Nous faisons confiance au capitaine.

Mais il a déjà quitté le navire, nous laissant livrés aux caprices de la mer.

Aux caprices de l’amer.

Toujours les vagues nous appellent.

Le fond se dérobe dont nous voudrions pouvoir toucher les rocs.

Histoire de pousser vers la surface nos cris d’espérance.


Quand il ne reste plus du navire que radeau si fragile que les rouleaux n’en feraient qu’une bouchée.

Quand nous voici sur ces quelques planches, réduits à nous-mêmes.

La folie n’est pas loin qui s’empare des rescapés.


Nous sommes sur la Méduse.

Notre radeau est si frêle que nous en devenons fous à lier.

Prêts à nous dévorer pour une journée d’espoir.


Nous avons vécu l’errance et la fuite éperdue devant toutes les violences.

Nous avons été cannibales réduits à nos pires instincts dans les heures sombres de l’histoire.

Mais nous ne comprenons pas ceux qui par milliers s’enfuient pour ne pas mourir.

Nous ne les comprenons pas alors que nous sommes les capitaines qui ont fuit le navire, laissant les marins à leur sort tragique.

Nous ne les comprenons pas et ne volons pas à leur secours.


Xavier Lainé


21 juillet 2021


samedi 31 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 19

 



Le baiser - Théodore Géricault




J’aurais aimé, Théodore, être peintre plutôt qu’écrivain.

Les mots ont infiniment plus de mal à évoquer la complexité du vivant.

Alors que couleurs, traits, tentatives et croquis en disent bien plus.

Les mots parfois sont interprétés avec restriction par esprits pas toujours aiguisés.

Les mots peuvent blesser, être interprétés à l’inverse de ce qu’ils sont.

Tes oeuvres, Théodore ont une immortalité.


Elles sont le reflet de nos sentiments.

Les yeux, les visages, des chevaux et des hommes, en disent long sur nos inquiétudes.

Y aurait-il seulement, dans cette histoire, un moment pour la quiétude, pour l’apaisement, le repos et l’amour ?

Nous voici fétus de paille, chahuté de mains de maîtres qui ne nous lâchent jamais, nous laissent toujours exsangue dans les chemins creux de leur gloire.


Comme toi, sans doute et comme beaucoup d’autres, j’en viens à céder la place.

Abandonner cet être au monde qui te pousse au devant de la scène quand tu ne peux être que derrière le voile, le miroir, regardant avec effarement la course échevelée de tes contemporains.

Une fois vécu l’expérience des leurres, pas d’autre solution que de s’en écarter à moins d’aimer être trompé.

La vie est considérée comme une lutte incessante entre les hommes.

Il faudrait jouer des coudes comme tu le montres dans tes recherches autour des luttes gréco-romaines.

Vivre ne serait que ça : une lutte permanente entre humains pour triompher de l’autre, ce rival.

Sans doute est-ce le symptôme de cet éloignement de l’état de nature qui nous caractérise.


Xavier Lainé


19-20-21 juillet 2021


vendredi 30 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 18

 



Le baiser - Théodore Géricault




Tu sais, Théodore, je t’écris d’un monde qui n’a pas encore basculé.

Pour toi la révolution était derrière, tu voyais déjà la réaction thermidorienne en son aboutissement logique : le directoire, le consulat et l’empire.

Nous, nous sommes les fruits, à quelques soubresauts près, de la réaction versaillaise qui n’avait rien à envier aux thermidoriens de ton époque.

Sinon que les fastes sont moins visibles car les riches bourgeois d’aujourd’hui se cachent pour compter leurs dividendes.

Ils ne parlent d’ailleurs que de leurs profits.

Ils en sont aveuglés comme l’empereur en ton temps fut aveuglé par la victoire de ses divisions armées.


Lorsque tu te mets à dresser le portrait des femmes et hommes du peuple, eux aussi ont ce regard hagard, un peu perdu.

Sans doute serions nous croqués de même désormais.

Nous allons, les uns et les autres, nous heurtant à la fatigue d’exister.

Tes oeuvres oscillent entre peuple à l’échine courbée et résurgence de l’esclavage, rétabli par l’empereur.

Un silence pesant s’attarde sur la toile.

Les sauveurs suprêmes se succèdent aux commandes, sans que quiconque n’en sente le moindre soulagement.


Tu n’as que très peu de temps devant toi.

Tu ne le sais pas, mais dans les peines et les désillusions, tu engranges les termes de ta fin.

Tu sens dans les regards de tes contemporains, quelque chose d’un naufrage.

Tu n’y es pas encore mais ça va venir.

Quelque chose est dans l’air qui déjà montre les récifs.

C’est discret une montée de colère !


Xavier Lainé


18 juillet 2021 (2)


jeudi 29 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 17

 



Le baiser - Théodore Géricault




Pardonne-moi, Théodore, de t’avoir un peu abandonné.

Tu connais ça, l’abandon, la solitude, l’errance.

Tu connais ça, la solitude lorsque l’amour se présente qui te place en travers des conventions bourgeoises.

Ça ne se vit pas, ça ne se fait pas, alors on te met à la porte, et l’enfant qui vient se retrouve en nourrice (aujourd’hui on dirait en foyer ou en famille d’accueil).

Tu lui rends visite, parfois, la mort dans l’âme.

Les visages dans tes oeuvres disent ça : la mort dans l’âme.


Devenus les jouets d’une histoire qui se joue malgré nous, nous avançons la mort dans l’âme.

La bonne bourgeoisie triomphante nous a pourtant appris la maîtrise.

Maîtrise est l’autre versant du mot domination.

En ton temps comme aujourd’hui, ils en ont plein la bouche de la maîtrise.

Prétentieux qui s’imaginent voguer au-dessus des lois, au dessus de la nature, au-dessus de la vie elle-même qu’ils aiment corsetée et voilée.

Regardez donc le miroir des misères dans les esquisses de Théodore.

Regardez donc, ce temps qui s’étire sous le joug des mêmes.

Nous sommes dans cette glu qui nous fige, nous empêche.

Nous rêvons d’une vie à l’image des bourgeois qui nous oppriment.

Nous attendons d’un sauveur suprême qu’il vienne nous libérer de nos chaines.

Nous ne voyons pas, dans le tableau de Théodore, les échines courbées, les têtes et les membres tranchés.


Théodore, peut-être suis-je à côté de la plaque, en t’inventant des intentions que tu n’avais pas. 

Je cherche juste à démêler l’écheveau d’une vie au tournant.

D’une vie inscrite dans une époque étonnamment semblable à la nôtre.


Xavier Lainé


18 juillet 2021 (1)


mercredi 28 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 16

 



Le baiser - Théodore Géricault



Je prends tout de ta vie, cher Théodore.

Tout mais dans le désordre.

Mes mots jouent à saute mouton par-dessus ta chronologie.

C’est une vie si courte que celle de l’artiste !


Je ne sais comment tu te retrouves à Rome.

Tu y viens contempler ce qui reste d’un monde éteint.

Tu y découvres rites et sacrifices qui t’évoquent d’autres rites, d’autres sacrifices dont ton temps est fécond.

Ainsi va l’art jailli du plus profond des hommes qu’il ne cesse d’interroger son époque.

Le plus étrange au fond, c’est que ce flambeau qui se transmet, d’un temps à un autre ne fasse pas vaciller les convictions des promoteurs d’une histoire par le haut, celle qui ne connaît destin que des élites.

Lorsque tu dessines les courses de taureau, les abattages des boeufs, le corps à corps des esclaves avec les bêtes sournoises et déchaînées, ça n’est pas sans rapport avec l’histoire récente, cette course après un monde qui ne fait que retomber, comme soufflet, une fois les imaginations calmées.

Calmées mais on sait avec quels moyens de conviction.

Ici on conduit à la torture, on pend, on coupe en morceau.

Les têtes tombent, ne cessent de tomber et le peuple est spectateur de cet affront à la vie.

Bien sur, les têtes ne roulent plus aujourd’hui dans la sciure.

Mais on éborgne, on mutile sans un accent de remord.

Ce qui traverse ton esprit Théodore, ne cesse d’envahir le mien lorsque le triste constat survient : les temps changent mais le fond de barbarie propre à l’humanité dominante, lui, demeure.

C’est notre tyrannie, notre cauchemar, tapis au fond de nous-mêmes.

Nous sommes acteurs et victimes, notre part de responsabilité est immense.


Xavier Lainé


16 juillet 2021


mardi 27 juillet 2021

Peindre dans l’air du temps (trilogie) Tome 1 - Théodore entre deux temps 15

 



Le baiser - Théodore Géricault

Source photographique


« De parents inconnus », disent-ils.

Sauf qu’un enfant, intuitivement, ça sait ne pas venir de nulle part.

Alors ça cherche, ça creuse, et ça retrouve un père, même banni de la bonne bourgeoisie.

Je ne sais quelle relation finit par s’établir.

Certains prétendent que tu lui rendais visite, à cet enfant perdu.

J’en sais quelque chose, de la souffrance de ne pouvoir élever ses enfants.

J’en sais quelque chose, de la souffrance des enfants sans père, parfois sans mère, parfois élevés si loin et sans affection.

Enfants abandonnés à leur sort, enfants réfugiés, perdus en des territoires de rejet.

Enfants devenus énigmatiques pour défier la douleur d’exister.

Enfants qui parfois mettent un terme à leur trouble.

Enfants sans larmes, devenus durs comme pierre pour ne pas s’écrouler sous les vents mauvais de temps qui leur ferment la porte au nez.


Tu en peins, Théodore, des enfants énigmatiques, le regard perdu.

C’est comme si tu cherchais le tien derrière les traits des autres.

Ça leur donne une étrangeté.

Qui sont ces enfants ? 

Tu en dresses un portrait, ou plutôt celui de leur absence.

Ils sont comme évanescents, perdus dans le fleuve du monde.

Un enfant, ça apparaît, puis ça s’envole, ne laissant que vagues souvenirs de brefs moments de bonheur.

Le tien, à peine né, aussitôt retiré, plongé aux oubliettes des conventions bourgeoises.

Un enfant sans parents qui passera sa vie à se chercher un père, à tenter de deviner qui était sa mère.

On devine derrière chaque toile, jusque dans le regard de tes chevaux de référence, cette énigme posée qui est celle de la vie.


Xavier Lainé


15 juillet 2021